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Belle Merveille, James Noël

Ecrit par Eric Essono Tsimi 23.08.17 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Zulma

Belle Merveille, 24 août 2017, 160 pages, 16,50 €

Ecrivain(s): James Noël Edition: Zulma

Belle Merveille, James Noël

 

Emerveillé par Belle Merveille.

La symbolique du chiffre 7 est bien connue, souvent associée à la mort. Il y a 7 ans, « un jour normal », un Tranblemanntè d’une magnitude inouïe ébranlait Haïti. 2010-2017 : Belle Merveille est au sens propre un livre-événement, parce qu’il fait le lien entre la mémoire de ce qui était advenu et le devoir de « vivre » de ceux qui ont survécu.

« C’est moi Bernard qui te le dis »

Belle Merveille est un roman du souvenir, un hommage coloré, une narration dont on ressent tout de suite le souffle poétique de l’auteur. Le narrateur s’adresse à « toi », à vous, à nous, ce papillon qui vole si haut, dessus les arbres, mais n’est en définitive qu’un insecte.

Cela commence comme une fable, avec des images familières mais fortes et des personnages allégoriques. Une travailleuse humanitaire qui s’appelle Amore ! La parole est rythmée. Parole. Parce que l’écriture est parlée : un roman plus composé qu’écrit, qui ne raconte pas plus qu’il déclame, mais sans emphase. Ce n’est pas Broadway, c’est Hollywood.

D’entrée de jeu le verbe mobilisé est celui d’un amoureux des lettres et des sons : « Sonore, poésie, concert, capitale de la douleur, Songe… ». Le narrateur se dit « désaccordé », l’harmonie des lignes pourtant est parfaite. Belle Merveille dont tout le long de la lecture on entend la chanson, en tout cas le refrain obsédant « pap pap papillon ».

Vous parle-t-il ? Nous raconte-t-il ? Non, il s’oublie et soliloque, il aime, il l’aime. Mais cela implique-t-il qu’il la suive, qu’il réponde à l’appel du large ? Amore (amour en italien) l’invite au voyage, mais partir, pour aller où ? Partir alors qu’il faudra revenir ?

« Je ne t’accuse pas, ne t’accule pas, mais nos morts, nos remords… »

Peut-on évoquer ses racines quand on n’a pas de terre ? La terre a tremblé il y a sept ans. Est-ce, sept ans après, un écho ou bien une réplique, tout aussi puissante mais plus édifiante que dévastatrice ? Est-ce une conjuration, une anticipation, une catharsis ? Belle Merveille est tout cela mais si unique en même temps.

La terre a naguère broyé tout en elle (les racines) et au-dessus d’elle (les ailes). Dès lors, que veut dire partir quand on est déstabilisé déjà par sa propre terre qui gronde « pour un oui pour un non » ? Belle Merveille parle d’aliénation, de catastrophe et du départ, en pleurs, du pays bien-aimé, comme au lendemain d’une guerre.

D’ailleurs on retrouve cette réplique magique de Scarlett O’Hara dite en des circonstances tout aussi dramatiques : « Demain est un autre jour ». Le drame bien sûr, ici, est celui d’Haïti, cette république dont tous les Noirs sont si fiers, mais aussi parfois si désespérés.

La tragédie n’est plus seulement celle d’il y a sept ans, elle est aussi celle de ceux qui lui ont survécu il y a sept ans, de ceux qui ont déjà enjambé l’autre rive ou de ceux et celles qui évitent Charybde mais finissent par sombrer dans Scylla. La tragédie est donc celle des humanitaires-vautours, ces « drôles d’oiseau ». La critique sociale n’est pas loin.

Des femmes, des hommes venus en bons sauveurs, avec la mine triste, les larmes faciles. Des hommes, des femmes avec la compassion au bout du cœur, qui viennent aider en sauveurs et en bons samaritains (p.33).

C’est un premier roman d’un jeune, mais déjà vieux routier de la littérature. C’est en d’autres termes un roman préparé, dont le chemin a été aplani par plusieurs créations qui ont familiarisé son nom et sa plume dans les imaginaires francophones. C’est le roman d’un poète, d’un auteur qui a d’abord fait œuvre de poésie pour nous installer dans son univers. Un auteur qui désormais transgenre. Transgenrer. Voilà un néologisme pour dire : James Noël fait sa traversée des genres.

De la poésie en toute chose

Mais est-ce vraiment un roman ? Est-ce vraiment un premier roman ? Dans d’autres textes poétiques de lui, il y avait déjà de cet art du roman, tout comme dans ce texte de roman on retrouve son art poétique, tout en musique, en calembours et polysémies. Parmi les auteurs de notre époque, on sait que Michel Houellebecq et Alain Mabanckou ont su administrer la preuve de leur talent poétique avant d’écrire des romans étincelants.

James Noël a pris son temps. Peut-être parce que, pour être reconnu comme un auteur francophone important, il ne lui était pas forcément nécessaire de produire une œuvre qui tombe sous la juridiction du roman. J’avais lu La Migration des Murs qui m’avait rappelé par certains cotés Frankétienne, cette exaltation dans l’écriture, lui ; et maintenant, là, avec Belle Merveille, qui me rappelle Makenzy Orcel.

Tout va bien pour nous

Comme on dit en pareilles circonstances,

On se porte à merveille

En lisant cette Belle Merveille, qui n’a pas pris trop de risques en s’auto-promouvant comme telle, j’y ai trouvé un contrepoint à La Migration des murs : le texte est un peu rapide, patiemment écrit mais vite lu, un peu ramassé mais une sorte de promesse d’un auteur qu’il fait plaisir d’avoir lu.

 

Eric Essono Tsimi

 


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A propos de l'écrivain

James Noël

 

James Noël, né en 1978, est écrivain, chroniqueur et poète prolifique. Il occupe une place emblématique dans les lettres haïtiennes contemporaines. Cofondateur de la luxuriante revue IntranQu’îllité, James Noël écrit régulièrement pour Mediapart et a coordonné plusieurs anthologies, dont Anthologie de poésie haïtienne, disponible en Points Poésie.

 

A propos du rédacteur

Eric Essono Tsimi

 

Eric Essono Tsimi est un chercheur affilié à l’Université de Lausanne, Université de Grenoble-Alpes et l’University of Virginia aux Etats-Unis. Auteur d’une demi-douzaine d’ouvrages, il a écrit une centaine d’éditoriaux et tribunes dans la presse francophone.