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Baudelaire et Apollonie, Céline Debayle (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 20.08.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Arléa, Roman

Baudelaire et Apollonie, mai 2019, 154 pages, 17 €

Ecrivain(s): Céline Debayle Edition: Arléa

Baudelaire et Apollonie, Céline Debayle (par Cyrille Godefroy)

La muse occupe une place à part dans la genèse poétique. Elle fait vibrer les ressorts fantomaux de la création et enlumine un morceau de ciel dans l’imaginaire du poète, cette forge où se cristallisent ses affects. Ferment de l’inspiration, ode à l’idéal, cible labile du désir sublimé, fleur du tourment et de l’espoir, mystère et encensoir, elle taraude l’artisan du vers d’autant plus qu’inaccessible elle demeure. Ces couples poète/muse, transcendant le quotidien par le culte des mots et de la beauté, ne manquent pas : Apollinaire et Louise, Éluard et Gala, Hugo et Juliette, Aragon et Elsa… Arthur Rimbaud, quant à lui, élargit la définition de la muse, y incluant la nature, la liberté et le dénuement :

 

« Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;

Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.

– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

 

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

 

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur ! »

 

Entre intériorisation de l’altérité et extériorisation du ressenti, le poète transforme le pollen qu’il butine autour de lui en chant onctueux et comble le manque essentiel par la grapholyse du sentiment. Dans Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire (1821-1867) compose un bouquet de poèmes puisant leur nectar aux corolles de deux muses : Jeanne Duval et Apollonie Sabatier. Baudelaire et Apollonie, roman dédié à la première rencontre charnelle entre le poète torturé et le modèle des sculpteurs, explore la nature du lien qui unissait ces deux amants de l’art.

Août 1857, une semaine après la condamnation de son recueil Les Fleurs du mal pour outrage aux bonnes mœurs, Baudelaire, « homo duplex misogyne et idolâtre », se rend au domicile d’Apollonie, femme mariée à l’industriel amateur d’art Alfred Mosselman, pour ce qu’il est convenu d’appeler la consommation de leur amour. Baudelaire aime Apollonie et la célèbre depuis 5 ans, en secret d’abord, lui adressant des poèmes anonymes, puis ouvertement. Il participe, souvent silencieusement, aux salons artistiques et littéraires hebdomadaires qu’elle anime, et au cours desquels des artistes comme Théophile Gautier ou Gustave Flaubert « s’amusent à rimer grivoisement ». Apollonie s’enivre des égards dont la couvre Baudelaire, « ce drôle d’amoureux, émotif à n’en plus finir, d’une insondable tristesse, affichant sans trêve une moue de victime, trempant la vie dans le noir ».

Une fois dans l’alcôve aux côtés de sa belle, ce drôle d’amoureux, hyper-captif des détails, des couleurs et des odeurs, lambine et diffère le rendez-vous des corps. Impressionné par la Présidente, tel un écureuil farouche, il décline, il déjoue, il déjouit. Il snobe sa sylphide, succube frivole, délaisse sa déesse, aujourd’hui de chair et d’os. Baudelaire, timoré, maladroit, emprunté, taciturne, temporise, et son désir vacille telle la flamme d’une chandelle mise sous éteignoir. Le réel s’invite dans l’éther du poète, créant un térébrant discord. La proximité intime avec cette « féminité inaccessible siégeant au ciel invisible » semble désamorcer sa libido et une bise morale refroidir ses fantasmes. La vénuste demoiselle s’enfle de perplexité, s’impatiente : « Apollonie ne comprend pas cette retenue envers elle, la plus attrayante des femmes, Charles l’a écrit. Trop de respect, et peur d’elle ? ». N’y aura-t-il pas de rapport sexuel, comme l’a malicieusement théorisé Jacques Lacan ?

Toujours est-il qu’au sortir de cette torride soirée d’été, le mélancolieux poète voit le ciel s’assombrir : « En sortant du restaurant, Baudelaire regarde le ciel. Il le trouve laid, cette nuit-là, couleur rat, troué par une lune moribonde, des étoiles languissantes. Il entend quelque chose tomber sur le macadam. L’auréole de la madone ». Égérie durant 5 ans, maîtresse d’un jour, celle qui était trop gaie et fut superbement gravée dans le marbre dans une posture lascive par Auguste Clésinger (Femme piquée par un serpent) perd soudainement, aux yeux de Baudelaire, son aura voluptueuse.

Baudelaire compterait-il parmi ces artistes capables de n’aimer qu’une image, ne tolérant guère que se fane cette chimère, désirant ardemment que jamais elle ne s’altère. Au nom du meilleur, en vertu d’une beauté pinaculaire, ces rêveurs gyrovagues et orphelins orphiques s’en vont seuls sur la route, désarroi en bandoulière, craignant puis chérissant la solitude, s’abreuvant aux étoiles, les poches crevées, le cœur chiffonné et l’âme amochée, en quête d’idéal et en mal d’aventures, scrutant dans l’ailleurs un oubli insaisissable : « Goût invincible de la prostitution dans le cœur de l’homme, d’où naît son horreur de la solitude. Il veut être deux. L’homme de génie veut être un, donc solitaire. La gloire, c’est rester un, et se prostituer d’une manière particulière. C’est cette horreur de la solitude, le besoin d’oublier son moi dans la chair extérieure, que l’on appelle noblement besoin d’aimer » (Baudelaire, Mon cœur mis à nu).

En délinéant, géographiant et contextualisant leur premier rendez-vous intime, dans une atmosphère parisienne pouacre rongée par les chancres de la vérole et du choléra, Céline Debayle démythifie sublimement le poète et sa muse. Elle leur restitue, au-delà de leur image magnifiée, un corps et une âme, qu’elle colore de fragilités et de doutes, d’appréhensions et de travers. Elle les rend tout uniment humains en les libérant de leur iconique et historique pétrification. Au gré d’une prose vermeille et singulière, d’un style sauvage et aride, d’un agencement narratif subtil ménageant le suspense, Céline Debayle capture un cliché d’envergure biographique qu’elle affine de façon délicate et édifiante, qu’elle romance de façon personnelle et magistrale.

 

Cyrille Godefroy

 

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A propos de l'écrivain

Céline Debayle

 

Céline Debayle est née à Nice et vit aujourd’hui à Paris. Grand reporter et journaliste, elle a publié une quinzaine d’ouvrages. Baudelaire et Apollonie est son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).

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