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Autopsie des ombres, Xavier Boissel

Ecrit par Emmanuelle Caminade 08.10.13 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Inculte

Autopsie des ombres, juillet 2013, 160 pages, 15,90 €

Ecrivain(s): Xavier Boissel Edition: Inculte

Autopsie des ombres, Xavier Boissel

 

 

Autopsie des ombres, mystérieux et envoûtant roman aux puissantes harmoniques, ne raconte pas une histoire neuve mais Xavier Boissel y ose une nouvelle mise en forme d’un sujet éternel, construisant, pour sa première fiction se déroulant sur fond de guerre dans l’ex-Yougoslavie, une belle architecture enchâssant les morceaux d’un récit éclaté dans laquelle il déploie une belle langue poétique et musicale qui se réfracte dans les nombreux emprunts et hommages à ses prédécesseurs dont le texte est tissé. « C’est toujours la même histoire », celle des hommes, marquée par la violence de la mort, une histoire qui se répète au fil du temps, sous des formes diverses, que ce soit la grande, parée de ses mythologies, ou celle des individus oubliés, vaincus de l’Histoire auxquels les écrivains peuvent redonner leur singularité et leur mystère par leurs fictions.

Au-delà de cette intervention militaire soi-disant « neutre » menée par les forces d’interposition, dans laquelle s’est engagé le jeune héros casque bleu, au-delà des faux-semblants de ce monde moderne occidental urbain, uniformisé et aseptisé, divertissant, dont il semble issu, il y a tout un monde obscur, invisible, énigmatique. Un « arrière-fond » dont seuls parfois l’extrême solitude et le silence dans lesquels enferme une profonde douleur permettent d’entendre la puissante mélodie, celle que Rainer Maria Rilke appelait la « mélodie des choses » : la grande mélodie de l’univers composée de mélodies particulières infinies.

Son héros désormais totalement mort à ce monde réel fallacieux depuis son retour de Bosnie, et comme retranché de lui-même, l’auteur peut disséquer à loisir ces ombres portées par la lumière, creuser sous ces « vérités de surface » pour plonger avec lui, comme Conrad, au cœur des ténèbres. Explorant ce dilemme entre l’apparence et la réalité, il suscite une réflexion sur la présence de l’homme au monde qui l’entoure, sur sa place dans ce dernier. Et Xavier Boissel ne se contente pas d’une autopsie faisant émerger un questionnement philosophique, il semble aussi ériger une sorte de tombeau poétique, un somptueux mausolée à la fois singulier et collectif rendant, entre autres, un hommage appuyé à Rilke et à Herman Melville.

Dans ce livre dont plusieurs personnages portent des noms d’animaux – et notamment un sergent-chef agonisant celui d’un chien, tandis qu’un « beauceron » abattu semble appartenir à l’espèce humaine –, les liquidations canines par « mesure épidémiologique » ressemblent à bien des génocides et la souffrance du questionnement départage l’homme de l’animal. Le héros, Pierre Narval, dont le patronyme renvoie à un autre cétacé – spectre blanc confrontant l’homme à sa condition, à l’abîme infini du néant – plonge dans le mutisme au sortir de sa « petite expérience guerrière », vécue comme une saison en enfer : une aventure où il fut trompé par une institution faisant preuve d’une « empathie délétère pour les vainqueurs », et dont il remporte le regard de ceux qu’il a « floués » leur faisant croire qu’il les protégerait. Une aventure où il prit conscience de la matérialité de la mort, de sa propre mort, dans une enclave en ruine désertée de ses habitants – à l’exception de quelques cadavres abandonnés parfois à la pourriture. Et, ayant dû, sur ordre, recourir à son arme pour tuer un chien errant, il a le sentiment d’avoir franchi la ligne séparant la barbarie de la civilisation.

Ne pouvant se réadapter à la grande ville ni se dissoudre véritablement dans le « ressac des habitudes» qui tissent la « trame du quotidien », il se noiera dans l’alcool avant de fuir « la mise en coupe réglée du visible » au volant de son Opel, à la rencontre de « la nuit du monde ». Jusqu’à ce que, désireux de trouver une place pour « rester vivant jusqu’à la mort », il se décide soudain à remonter à la source, quittant l’autoroute pour s’enfoncer dans la campagne, un chemin de terre le conduisant au « terme du voyage »…

Comme Herman Melville – écrivain qui sombrera à trente-sept ans dans un long silence et mourra quasiment oublié du public, ce héros a le goût du naufrage et, « toutes questions éteintes », il se laisse« dériver comme un bâton au fil de l’eau sous le ciel, vide ». C’est un « homme qui plonge », tel un grand cachalot, en ressassant un vers de L’Infini de Giacomo Leopardi : « E il naufragar m’è dolce in questo mare ». Mais si cette histoire est bien le récit d’un naufrage, tout espoir n’est pas anéanti, l’auteur ne se prononçant pas sur son issue : « de ces ténèbres surgira peut-être une promesse (un rêve ?) ».

Le récit des tribulations du héros après son retour constitue la structure principale du roman sur laquelle se greffe un deuxième récit en trois longs flashes-back retraçant de manière non linéaire, et toujours par la voix d’un narrateur extérieur, son aventure bosniaque depuis son départ. Deux récits entremêlés dans un constant va-et-vient entre présent et passé dont le morcellement correspond bien à la psyché émiettée d’un héros hanté par les scènes et les images de sa guerre et envahi par les réminiscences de ses lectures – auxquelles s’ajoutent sans doute aussi celles du narrateur. Un narrateur qui le dépouille de son identité dans le premier récit (où Pierre Narval ne se demande même plus qui il est mais « si » il est), ne le désignant plus que d’un pronom ou plus largement par « l’homme », ses actes comme son environnement étant décrits de manière beaucoup plus distancée.

Cet enchâssement de récits est par ailleurs harmonieusement disposé à l’intérieur d’un très court récit en italique venant l’encadrer comme les deux valves d’une coque. Il s’agit du passage d’un jeune couple sur un pont symbolique surplombant un fleuve à l’écoulement imperturbable, Roméo et Juliette modernes fauchés par un sniper, dont nous recueillons le dernier soupir. « L’amour ni la peur ne sont une issue ». Et cet épisode capital est repris au milieu du livre, dans le deuxième flash-back vibrant d’intensité qui semble en constituer l’acmé, le narrateur y recourant soudain à l’intensité du « tu ».

Un « tu » à la proximité très compassionnelle, doté d’une grande musicalité, qui n’est pas sans évoquer celui qu’avait employé Jérôme Ferrari pour s’adresser à son héros anonyme dans un roman au titre (Un dieu un animal) tiré de la transposition cinématographique d’Au cœur des ténèbres (la nouvelle de Conrad). Et ce d’autant plus, qu’au-delà d’une certaine parenté thématique, l’écriture à la fois visuelle et musicale de Xavier Boissel, sa maîtrise de la ponctuation, rappelle un peu parfois, quand elle prend de l’ampleur, le style de cet auteur.

Très belle architecture de mots, ce court et dense roman s’inscrit de plus entre deux phrases identiques comme entre deux « blocs de pierre » : oui, « c’est toujours la même histoire ». Mais entre ces deux phrases, il y a place pour chaque livre singulier, pour chaque vie…

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Xavier Boissel

 

Xavier Boissel est né à Lille en 1967. Il contribue régulièrement aux ouvrages du Collectif Inculte et a publié en 2012 un essai remarqué, Paris est un leurre (Inculte).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.