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Aujourd’hui Meursault est mort, Rendez-vous avec Albert Camus, Salah Guemriche

Ecrit par Emmanuelle Caminade 25.09.13 dans La Une Livres, Les Livres, Livres décortiqués, Maghreb, Essais

Aujourd’hui Meursault est mort, Rendez-vous avec Albert Camus, Amazon, juin 2013, Kindle, téléchargeable sur PC, 208 pages, 7,11 €

Ecrivain(s): Salah Guemriche

Aujourd’hui Meursault est mort, Rendez-vous avec Albert Camus, Salah Guemriche

 

Curieusement rentré en grâce dans les années 1990 (coïncidant avec la « décennie noire » algérienne), Albert Camus semble devenu une icône intouchable, l’image d’un Juste au-dessus de la mêlée ayant gardé les mains pures, d’un parangon de la lucidité. Il aurait même, pour certains « ténébrions », eu raison avant les autres, « dédouanant [ainsi] moralement »  la France de sa responsabilité…

La question algérienne, refoulée dans l’œuvre de cet écrivain, est en effet encore largement taboue dans notre société. Insidieusement, « l’idéologie coloniale continue à occuper les esprits, tout comme elle occupe les dictionnaires », dans une sorte de « néantisation » de « l’Arabe », du colonisé.

D’où l’extrême frilosité des éditeurs et de la presse, peu enclins à heurter l’opinion. Et, en cette année célébrant le centenaire de la naissance du célèbre écrivain, les auteurs algériens semblent peiner à faire publier et diffuser leurs livres sur Camus.

Le talentueux Salim Bachi a ainsi été contraint de changer d’éditeur pour faire paraître Le dernier été d’un jeune homme à la rentrée littéraire, tandis que Salah Guemriche a dû se rabattre sur un e-book dont la version papier tarde à venir…

Pourtant, Aujourd’hui Meursault est mort, cet essai-fiction d’une grande vivacité d’écriture dont le titre reprend l’incipit malicieux, véritable régal d’humour, d’intelligence et d’érudition, n’est en rien fondé sur le ressentiment mais plutôt sur un « respect critique ». Salah Guemriche, qui a lu tout Camus et analysé toutes ses prises de position, y adopte une approche originale de l’homme et de son œuvre qui n’est en rien polémique, une approche d’une grande honnêteté intellectuelle, à la fois ludique et très sérieusement documentée, caustique mais jamais haineuse. Seulement, « [son]soleil à [lui] ne tue pas les questions, il les perpétue ».

« Mon choix à moi : celui de vous parler, au lieu de nourrir ce ressentiment qui dévore encore mes frères », parler pour « me rapprocher de vous au plus près possible ».

Pour tenter d’approcher la vérité, de comprendre le vrai Camus, Salah Guemriche va le rejoindre sur son terrain, l’affrontant loyalement avec ses propres armes.

Il va ainsi partir de la littérature pour amorcer sa fiction en prolongeant L’étranger, situant son action à Alger. Et les deux protagonistes de cet essai-fiction vont parcourir une cité a-temporelle et quasiment désertée de ses habitants renvoyant à cette ville d’Alger étonnamment amputée de ses « indigènes » dont ce roman devait donner, aux yeux de son auteur, « l’expérience charnelle ».

Le premier d’entre eux est le fils de l’Arabe tué par le héros de Camus dans L’étranger, auquel Salah Guemriche donne existence et qui est en droit de demander des comptes au créateur de Meursault, l’assassin de son père. Un héros auquel il va offrir un interlocuteur imaginaire, un mort surnommé « Monsieur Albert », reprenant la technique du « dialogue implicite » utilisée par Camus lui-même dansLa chute.

Le fils de l’Arabe, partageant de nombreux traits avec l’auteur – peu avare en autocitations –, représente bien plus qu’un individu : « nous sommes tous, ici, les fils de l’Arabe ». Et c’est au nom de tous qu’il va entraîner Monsieur Albert à aborder cette question algérienne refoulée dans un dialogue un peu forcé, le contraignant à répondre, lui qui préférait esquiver et répondait « rarement à ses interlocuteurs indigènes ». Un « dialogue inégal (…) mais vrai et sincère » car tous les propos attribués à Camus sont puisés dans ses livres, dans ses chroniques et ses diverses interventions.

Ce dispositif d’une efficacité remarquable met l’auteur de L’étranger face à ses contradictions et ses ambiguïtés, à ses tergiversations et à « ses déclarations en dents de scie », à ses petites compromissions. Le fils de l’Arabe – auquel aucun fait ne semble avoir échappé – souligne de plus tous ses refus d’agir et ses nombreux silences criants, comme ses engagements courageux, lui faisant gentiment la leçon et prenant aussi sa défense à certaines occasions. Et tout cela révèle le profond malaise d’un homme déchiré, incapable de choisir, d’un homme complexe, « avec ses doutes et ses limites, avec son orgueil aussi, et sa sincérité » qui, finalement, ne savait peut-être plus toujours très bien lui-même ce qu’il pensait…

Et, parlant comme le fils de l’Arabe « au nom du père », Salah Guemriche place avant tout ce « rendez-vous avec Albert Camus » (sous-titre de l’ouvrage) sur le terrain universel de l’humanité, terrain occupé de manière un peu abusive par la belle image du Prix Nobel. Mais s’il a « la sentence à la bouche », il a aussi « le pardon au cœur ».

Aujourd’hui Meursault est mort comprend quatre parties – dont une introductive un peu à part –, elles-mêmes divisées en courts chapitres aux titres souvent savoureux semblant à première vue un peu hétéroclites.

C’est que Salah Guemriche est un maître de la digression, non de ces ennuyeux méandres où s’englue la pensée d’un écrivain, mais du foisonnement bondissant d’une pensée étoilée qui ne perd jamais le fil, procédant « à tours et à détours » pour mieux cerner son sujet. Il distrait ainsi son lecteur, l’amuse et l’instruit tout en le menant habilement là où il désire le conduire, sans se montrer pesamment démonstratif.

La première partie s’ouvre sur l’exécution de Meursault sur la place Barberousse. Dans la foule des badauds, un homme en trench-coat et feutre noir remarque un jeune arabe, une sorte de « bateleur » sur son étal, qui ne lui est pas étranger. Intrigué, il l’aborde, et le jeune homme, répondant, se révèle vite d’une insolence moqueuse et provocatrice plutôt agaçante…

Cette partie est prétexte à une débauche d’imagination, de fantaisie et d’humour, l’auteur, sautant souvent du coq à l’âne, enchaînant les pirouettes et jonglant avec les mots. Une partie absolument hilarante qui ne fait pas rire que le lecteur puisqu’elle finit par rompre la glace entre les deux interlocuteurs réunis dans un même fou-rire.

Curieuse façon de traiter d’une exécution capitale qui a de plus été retransmise dans tout Alger sur des « écrans géants » ! Un spectacle perturbé par une éclipse de soleil semblant remettre en cause ce prétendu « bras armé du hasard » qui aurait motivé le crime de ce « meurtrier innocent » condamné dans L’étranger, non pour avoir tué un Arabe, mais pour n’avoir pas pleuré sa mère lors de son enterrement. « Le hasard aussi, ça s’empêche, Albert » !

Camus s’est ainsi refusé à nommer cet Arabe, lui déniant toute existence, or « rien n’[est] plus important qu’une exécution capitale », annonce l’épigraphe tirée de ce même roman. Pourquoi donc cet écrivain et farouche adversaire de la peine de mort a-t-il ainsi exécuté dans son livre un Arabe innocent ?

C’est cet élément capital que va éclairer Salah Guemriche dans le dialogue fortement étayé qui s’engage dès la deuxième partie entre les deux interlocuteurs, amenés à se revoir chez le jeune homme ou au cours de promenades pendant lesquelles ils déambulent ensemble dans les rues d’Alger. Une occasion pour l’auteur, reprenant sa démarche d’Alger la Blanche (Perrin 2012), de nous enchanter de ses mille anecdotes et citations témoignant d’une grande culture, très éclectique et notamment littéraire.

Aujourd’hui Meursault est mort est un livre dérangeant et salutaire où Salah Guemriche, levant l’immunité dont jouit Albet Camus, exerce son légitime droit d’inventaire, redonnant place au contexte dans l’œuvre de l’écrivain et notamment dans L’étranger. Comme Edward Saïd, l’auteur refuse de voir dans Meursault « une parabole de la condition humaine ». A ses yeux, gommer l’identité du personnage de l’Arabe c’est confirmer « la primauté coloniale par l’inégalité de traitement des protagonistes ». Et on ne peut pas se poser « en théoricien de l’absurde et du non-sens lorsqu’on a du sens, beaucoup de sens sur les mains ». Camus a certes témoigné de la misère et de l’injustice qui frappaient l’un des peuples d’Algérie, et c’est tout à son honneur, mais il a été incapable de « remettre en question (…) le système colonial en tant que système arbitraire illégitime et surtout foncièrement raciste » :

« Au commencement fut l’effraction coloniale, Albert, un viol contre l’humanité » !

Ainsi le respect inconditionnel de la justice de cet homme des grands principes encensé pour son humanisme prend-il dans ce livre un sérieux coup. Salah Guemriche y montre en effet un homme « ni vraiment solitaire, ni pleinement solidaire », lesté par son appartenance à une communauté dont il épouse bien des aveuglements et des préjugés, un homme imprégné de la mentalité coloniale de son milieu et non le penseur libre que l’on prétend. Car pour cela, il aurait fallu « oser penser contre la mère (…), contre l’ordre de la tribu, contre l’ordre du sang » (Messaoud Ben Youcef). Mais qui lui jetterait la pierre ? Pas Salah Guemriche, assurément.

Quant à cette fameuse lucidité, Camus, en ce qui concerne l’Algérie, en doutait lui-même : « J’ai avec l’Algérie une longue liaison qui m’a empêché d’être tout à fait clairvoyant ».

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Salah Guemriche

 

Né en 1946 à Guelma en Algérie, Salah Guemriche vit en France depuis 1976. D’abord instituteur, puis universitaire, diplômé en ethnologie et en sciences de l’information, il a collaboré en tant que journaliste indépendant à de nombreux journaux et revues. Ecrivain algérien publié pour la première fois par Simone de Beauvoir (Les Temps modernes, 1971), il est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages (essais, romans, poésie, dictionnaire…).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.