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Au pays des kangourous, Gilles Paris

Ecrit par Martine L. Petauton 20.03.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman

Au pays des kangourous, Editions Don Quichotte, Janvier 2012, 248 pages, 18 €

Ecrivain(s): Gilles Paris

Au pays des kangourous, Gilles Paris

Depuis l’indépassable La vie mode d’emploi, l’enfant – qui dit « je » et sait raconter la vue (à part, bizarre) qu’on a de son œil de 10 ans – fait recette en pays littéraire. Quand il s’agit de la maladie mentale des parents – aussi – a-t-on remarqué depuis peu. J’en oublie forcément, mais, notamment, Gwenaelle Aubry a, dans un prix Femina récent, Personne, su dire ce qu’il en est de vivre à l’ombre d’un père psychotique, et Jacqueline Wilson (The illustrated mum) éclaire remarquablement la mère bipolaire de deux sœurs.

« En entrant dans la cuisine… j’ai ouvert le lave-vaisselle, papa était dedans. Il m’a regardé comme le chien de la voisine du dessous quand il fait pipi dans les escaliers »…

Le gamin – attachant, mieux que tous ceux de La guerre des boutons réunis – s’appelle Simon, est fils unique du Paul du lave-vaisselle, d’une Carole de mère qui travaille pour Danone, en Australie (n’est jamais là, du coup). Souvent gardé par Lola – une grand-mère comme on en voudrait tous (parents malades ou pas) : « Quand Lola m’appelle le petit, j’aime bien. Dans sa bouche, c’est comme un bonbon qui fond ».

La dépression du père (enfin, maladie mentale quel que soit le nom octroyé par la faculté) est perçue – onde de choc presque physique – par la petite carcasse du gosse, puis digérée, à tâtons, par son mental : « je suis devenu l’enfant sans “je t’aime”. Orphelin privé d’amour à cause de parents trop fatigués pour le lui dire »…

Récit de l’incommunicable, du secret – et quel secret ! Du deuil impossible à faire à cet âge, de l’absence de ce père, curieusement parti ailleurs (lui aussi, comme la mère), dont les symptômes sont rassemblés en une poignée de mots dont la justesse sonne formidablement : « Il est tout le temps fatigué, ses yeux ne sont plus verts, il ne sent plus le citron. Ses yeux gris me regardent comme si je n’étais plus là. Sa barbe pousse comme de la mauvaise herbe… Ses lèvres tremblent. Celui qui est entré en lui me l’a enlevé. Est ce ma faute ? ».

Et notre Simon de visiter – à l’heure où ses copains vont au ciné – Sainte-Anne (quelques touches ouvrant la porte sur ses usages, ses drôles d’hôtes plus ou moins habitués ; tout ça, vu du haut du mètre dix du petit bonhomme). Un tour à « La Lironde », aussi, dans la garrigue montpelliéraine, « là haut, chez les dingues… on entend le chant des grillons ; l’herbe est tellement sèche, qu’elle casse entre les doigts… ». Ne manque rien, ici, ni les usages, ni « l’aile blanche » du secteur fermé : « un monsieur en pantalon de sport regarde sans arrêt derrière lui, comme si quelqu’un le suivait »… Mais, en HP, comme ailleurs – force incommensurable de l’enfance – 9 ans ! N’est-ce pas ! on tombe amoureux, mais d’une Lily… celle « qui murmurait à l’oreille des malades » ; touche d’espoir, à la fois onirique et vivante, si vous en décidez ainsi ! Ses yeux violets illuminent le livre, autant que la vie de Simon.

C’est bien là que réside la réussite de ce livre, qui échappe au genre « raconté par les enfants… ». D’infinies petites touches, réalistes en diable, la crédibilité à la fois simple et terrible de tout ce qui est ici raconté. Gilles Paris connaît visiblement à fond son sujet : est-il le père ? A-t-il été l’enfant ? Font-ils, l’un et l’autre partie de son tout premier cercle ? En tout état de cause, cet auteur familier du genre enfant – héros (Papa et maman sont morts est un autre de ses titres), signe ici un livre beaucoup plus personnel, probablement plus grave.

De chaque page sourd une tendresse infinie des rapports père/fils que vous n’oublierez pas de sitôt : « quand on fait légume le dimanche, au lit, en regardant des DVD »… et aussi, la nécessité des repères matériels pour tout enfant ; quand bien même cela prendrait la forme – remarquable indice posé – des TOC ou autres postures obsessionnelles – ah, le rangement du frigo par le papa !

La mère – et, pour cause ! Appartient quant à elle au domaine du rêve, du fantasme ; elle traverse les pages, par des passages en italique, au « pays des Kangourous » où elle est censée être, ou au bord de mer : « maman aurait retiré sa chaussure le soir, pour toucher du pied la pierre chaude. Elle aurait bu un martini blanc et moi, un coca »…

Ce Simon là, n’est pas près – croyez-moi – de vous lâcher ! Il en est ainsi de certains personnages – et c’est là, le mystère formidable de la littérature. Celui-là – son itinéraire, sa construction tellement à part pour un enfant – résonne comme extraordinairement vivant, un peu comme en 3D. Personnage de roman ? Seulement ? A vous de décider !


Martine L. Petauton


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A propos de l'écrivain

Gilles Paris

 

Né à Suresnes en 1959, Gilles Paris  est un écrivain français. Son premier roman, Papa et Maman sont morts (Le Seuil, 1991), a été adapté au cinéma, et le suivant, Autobiographie d’une Courgette (Plon, 2001), a été traduit en plusieurs langues et a fait l’objet de plusieurs adaptations, télévisuelle (2007) et cinématographique (2015).

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)