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Ariel de Sylvia Plath

Ecrit par Jean Bogdelin 16.03.11 dans Les Livres, Critiques, Poésie, USA, Gallimard

Ariel, Avant-propos et trad. Valérie Rouzeau. Du monde entier 2009 116 p 14,50 €)

Ecrivain(s): Sylvia PLATH Edition: Gallimard

Ariel de Sylvia Plath

Entre Sylvia Plath et sa traductrice, Valérie Rouzeau, il y a une ressemblance flagrante de ton. Pour traduire Sylvia Plath il faut être poète. Et pour traduire Ariel, son œuvre la plus aboutie, il faut en plus une certaine connivence, sans doute la même qui a existé entre Baudelaire et l’auteur du Corbeau, Edgar Poe.

Ariel est un recueil de quarante poèmes, dans la veine du mouvement Confessionnal Poetry, des années 50 et 60, où le poète s’exprime sur le ton de la confidence, en se mettant à nu, sans fausse pudeur. La confession est parfois de l’ordre du honteux sur les choses de sa vie, destinées normalement à rester secrètes. Il n’y a plus de différence entre l’art et la vie, et le poète vit quotidiennement sa poésie. Et cela n’est pas sans danger puisque Sylvia Plath s’est suicidée, à 30 ans, peu de temps après l’échec de son mariage avec le poète anglais Ted Hughes, dont elle a eu deux enfants, Frieda et Nicholas, auxquels a été dédié Ariel.

L’Ariel mythologique est un génie de l’air capable de déclencher tonnerres et tempêtes, mais génie protecteur malgré son pouvoir, comme dans la pièce The Tempest de Shakespeare. Raison pour nous attarder au poème qui va donner au recueil son titre, et intitulé Ariel. Il commence ainsi :


Stasis in darkness.

Then the substanceless blue

Pour of tor and distances


Traduction de Valérie Rouzeau :


Un moment de stase dans l’obscurité.

Puis l’irréel écoulement bleu

Des rochers, des horizons.


Le ton et le rythme restent mais les mots pour y parvenir sont très différents. La suite s’éloigne superbement de la même façon du littéral :


And I

Am the arrow,

The dew that flies

Suicidal, at one with the drive

Into the red

Eye, the cauldron of morning.


Traduction :


Et je

Suis la flèche,

La rosée suicidaire accordée

Comme un seul qui se lance et qui fonce

Sur cet œil

Rouge, le chaudron de l’aurore.


L’esprit Ariel, et celui de Confessionnal Poetry, se retrouvent dans bien d’autres poèmes, et surtout dans sans doute le plus émouvant de tous. Où il sera question de Daddy, un abominable Daddy, dont n’importe qui aurait caché l’existence :

 

You do not do, you do not do

Any more, black shoe

In which I have lived like a foot

For thirty years, poor and white,

Barely daring to breathe or Achoo

Daddy, I have had to kill you.

You died before I had time.


Traduction :


Tu ne me vas pas, tu ne me vas plus,

Soulier noir dans quoi j’ai vécu

Comme un pied depuis trente ans,

Blanche et démunie, dans la crainte

De respirer et d’éternuer.

Papa, il a fallu que je te tue.

Tu es mort sans m’en laisser le temps.


Je ne résiste pas au plaisir et au respect aussi de laisser chanter le duo, sans m’immiscer entre les voix. L’écriture est parfaite dans l’original comme dans sa traduction. L’émotion nous est restituée avec maestria, et nous demeurons interdits d’admiration.

 

I never could talk to you

The tongue stuck in my jaw.

It stuck in barb wire snare.

Ich, ich, ich, ich,


Je n’ai jamais pu te parler.

Les mots restaient coincés dans ma gorge,

Coincés dans un piège de fils barbelés.

Ich, ich, ich, ich,


I thought, every German was you.

And the language obscene

An engine, an engine

Chuffing me off like a Jew.

A Jew to Dachau, Auschwitz, Belsen.

I began to talk like a Jew.

I think I may well be a Jew.


Je prenais tous les Allemands pour toi

Et je trouvais la langue obscène.

C’était une machine haletante,

Une machine qui m’emportait comme un juif,

Un juif à Dachau, à Auschwitz, à Belsen.

Je me suis mise à parler comme une juive.

Il se peut bien que je sois juive.


I have always been scared of you,

With your Luftwaffe, your gobbledygoo

O you

Not God but a swastika

So black no sky could squeak through.


Et j’ai toujours eu peur de toi,

Toi et ta Luftwaffe, ta fureur, ton charabia.

O Toi

Non pas Dieu mais un svastika

Si noir qu’aucun ciel ne le verrait sans hurler.


I made a model of you,

A man in black with Meinkampf look

Daddy, daddy, you bastard, I’m through.


J’ai fabriqué sur mesure un modèle de toi,

Un homme en noir aux yeux Meinkampf,

Papa, papa, fumier, c’est terminé.


Le poème entier est trois à quatre fois plus long. Citations rime avec amputations. Je n’y peux rien. Mais comment donner la parole au poète autrement ? Rien que pour ce poème-là vous devriez lire Ariel. Mais les autres sont magnifiques aussi.

 

Jean Bogdelin


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A propos de l'écrivain

Sylvia PLATH

Sylvia Plath, née le 27 octobre 1932 à Jamaica Plain, dans la banlieue de Boston, et morte le 11 février 1963 à Londres, est un écrivain américain ayant produit essentiellement des poèmes, mais aussi un roman, des nouvelles, des livres pour enfants et des essais. Si elle est surtout connue en tant que poète, elle tire également sa notoriété de The Bell Jar (en français, La Cloche de détresse), roman d'inspiration autobiographique qui décrit en détail les circonstances de sa première dépression, au début de sa vie d'adulte.

Depuis son suicide en 1963, Sylvia Plath est devenue une figure emblématique dans les pays anglo-saxons, les féministes voyant dans son œuvre l'archétype du génie féminin écrasé par une société dominée par les hommes, les autres voyant en elle une icône dont la poésie, en grande partie publiée après sa mort, fascine comme la bouleversante chronique d'un suicide annoncé.

 

(Source Wikipédia)

A propos du rédacteur

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Rédacteur

Médecin

Chroniqueur au "Monde.fr"