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Après la foudre, France Burghelle Rey, par Sanda Voïca

Ecrit par Sanda Voïca le 20.08.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Après la foudre, France Burghelle Rey, Bleu d’encre éditions, 2018, 68 pages, 12 €

Après la foudre, France Burghelle Rey, par Sanda Voïca

 

Les poèmes de ce recueil sont groupés en trois parties : MémoireAu cœur de la fonte, et Le poids des rêves. Mais le titre, Après la foudre, nous a semblé le dénominateur commun des trois parties. Mais qu’est-ce que cela peut être, cet état d’après ? Le sens court tout au long du livre : la catastrophe, oui, mais un relèvement et un effondrement permanents et simultanés. Dans le premier poème nous lisons : « printemps d’une parole retrouvée/ où tout se perd et se refait/ dans ce voyage d’être soi » (p.11, nous qui soulignons).

Foudre comme métaphore de la peur, de la perte inattendue et douloureuse, de l’éblouissement aussi.

Il ne peut pas y avoir après sans avant. On peut même dire que la plupart des poèmes vont tourner autour des moments du passé. Un des exergues, celui de Jean Grosjean : « Le passé est imprévisible », nous confirme. Le passé risque d’être plus prenant que le présent et l’avenir. Surtout quand il est centré sur l’amour perdu, et qui, de surcroît (et selon François Truffaut, un autre exergue), n’est qu’incertitude : « Ce n’est pas l’amour qui dérange la vie, c’est l’incertitude de l’amour ».

Même si les poèmes sont écrits, donc figés dans leurs mots, sous nos yeux, dans les pages, ils n’arrêtent pas d’évoluer, tellement la vie qu’ils contiennent est débordante. Les textes semblent croître, dans le sens de pousser, se hausser, mais surtout de tourner autour d’un point, d’un grain de sable. Les mots sont le matériau même de la perle-poème. Le grain de sable ? La souffrance, le plus souvent.

Qui dit avant, dit passé, et qui dit passé dit souvenirs et donc mémoire. Et quoi d’autre peut en rendre compte, qui peut essayer vainement de les fixer sinon la parole même, surtout celle écrite, et notamment la poésie : ce soir je me dois au bruit/ mouches qui à mon ouïe bombillent/ et c’est escale en poésie/ printemps d’une parole retrouvée […] » (p.11). Cette parole retrouvée suffit pour donner le sentiment d’exister, et même de devenir un démiurge qui va faire naître à la fois la poète et sa poésie. Cette coïncidence poète-poésie est rare : il y a, d’une part, les poètes, les plus nombreux, qui n’arrêtent pas de courir après la poésie, pour l’attraper, la séduire, et même faire bon ménage avec elle, et d’autre part il y a la poésie, qui à son tour attend celui qui l’épouse. Dans les deux sens du mot.

Dans les poèmes de France Burghelle Rey nous retrouvons la rencontre et même les épousailles entre poète et poésie. L’amour n’est jamais amour sans l’amour des mots : « je suis/ j’accouche du silence/ j’accouche de ma nuit/ promenade aux champs des mots/ à l’air refleuri/ où sèchent les pleurs » (p.11).

La poésie naît au bord d’un gouffre invisible vers ce qui a été vécu et qui est en train d’être revécu par la remémoration et par le biais des mots, les mots qui apaisent.

La poésie serait-elle alors la sérénité, la certitude même « d’être soi », ce à quoi on aboutit, à force de garder la parole vive ? Quand France Burghelle Rey écrit : « le vent se lève et en même temps/ ma main/ tremblement des feuilles et/ de ma voix », nous comprenons dans ce tremblement double, commun, simultané, la preuve de cette vie, de cette communion entre les feuilles d’un arbre (mais nous pouvons facilement imaginer les feuilles d’un cahier où on écrit) et une voix intérieure. Celle-ci n’est pas pour autant moins tonitruante : « il a fait bon se taire/ pour entendre mieux l’orage/ qui tente sans cesse à être » (p.11). Comprendre que l’idéal de vivre est celui de vivre orageusement, tumultueusement, dangereusement, quand c’est l’orage du sentiment amoureux qui a rempli autrefois la vie ?

L’apaisement, la sagesse sont arrivés, mais ils n’excluent pas les sursauts de la passion. Au contraire, le sentiment amoureux reste le soubassement de tout geste. Il n’a pas disparu, il est juste recouvert de mots, sans cesse. On le sent toujours vivant, et il le restera, même dans l’au-delà : « je ne veux emporter sur la barque/ qu’un stylo et une rose// […] je me prépare une mort riche et sans regrets// il faut juste/ un peu de ferveur/ quelques sursauts amers/ cette aveuglante lumière// et ma maison blanche sur la pelouse verte// je n’ai plus aucune peur quand j’ai encore des mots » (p.12).

Foudre, pour dire l’amour. Mais c’est sa caractéristique, qu’elle ne dure pas. L’amour n’est pas « stable », il peut même faire très mal. L’écriture, nous le disions, apaise : « les mots les idées viennent// alors s’éloigne le mal » (p.13). L’optimisme paradoxalement foncier de la poète : « je vois le bien qui reste/ briller de ses lumières » (p.13). Et encore plus profond que l’optimisme est sa capacité d’ouverture : « mes pas qui s’ouvrent au monde », jusqu’à la « source bleue ». Ce qui donne force et confiance : « j’en aime l’idée que je sème à tout vent » (p.13). Aimantés et transfigurés par sa force (« ce haut m’aspire et m’enroule/ de parfait » (p.13), nous devenons capables de la comprendre et de devenir naturellement ses proches : « amis, que vent n’emporte/ et qui me comprendrez ». Amis, lire amoureux – de la poésie. A chaque fois qu’on aime un poète, en lisant sa poésie on fait l’amour avec lui.

La joie, la foi font respirer les poèmes de France Burghelle Rey : « ta vie inexprimable/ reflet du ciel/ des éclats des étoiles ». Et « sacré que je respire à pleins poumons ». L’amoureux est « un jumeau bel et disponible » (p.14). La beauté fait peur, mais l’amour dessille les yeux, comme la poésie.

Passé plus mémoire, plus rêve, plus enfance et plus sommeil : voilà les ingrédients du poème chez France Burghelle Rey. Mais ces éléments, bien mélangés, se transforment et donnent, alchimiquement, le réel : « et au réveil ce matin/ soleil dans cette ruelle que j’aime tant encore » (p.15). Osons renforcer ce que la poète écrit si bien : « [elle] ne voit que ce qu’il faut ».

Même si nous ne sommes pas sûrs que l’idéal poétique de France Burghelle Rey soit le haïku, tout le poème de la page 15 en est un, développé, si on peut dire ceci. Ou dans l’esprit du haïku. Les premiers quatre vers, très convaincants : « furtive image/ réel ?/ de cette ombre qui s’éclaire/ pour une japonaise au jardin » (p.15).

Le mystère est la dominante du recueil. L’interrogation est permanente, sans attendre ou obtenir des réponses, mais elles s’imposent. Des réponses vécues, non-théoriques : « de l’or nous échoit du ciel/ sans que nous le sachions// vivrons-nous pauvres dans le gris du temps// mais il me semble voir un peu de bleu/ et cette brume qui tremble à l’horizon ». La vie en soi est poésie et les mots sont toujours en retard : « j’avance alors d’une marche plus sûre/ ma main plus alerte et mes mots audacieux// jusqu’à l’impossible » (p.16).

Et c’est là l’exploit de la poétique de France Burghelle Rey : ses mots audacieux jusqu’à l’impossible !

Si les mots sont audacieux, la peur est audacieuse aussi, voire inédite : « mais dieu si c’était ça mon secret/ cette peur toujours d’être aimée ». Sacrée peur, en effet.

Mots et joie sont liés, pour toujours et sans cesse. La joie de vivre et celle d’écrire sont interchangeables et solubles dans : le silence ; la rose ; le ciel « aux couleurs du poète voyageur » ; dans l’amour, surtout. L’amour qui « […] vibre au bout de mes doigts/ mes ongles sont les notes/ d’un clavier sous ma chair ». Superbe formule pour dire le corps devenu chant.

Le monde donné pour être peint, chanté – même si on reste tributaire d’autres poètes. En fin de compte, est-ce Rimbaud en écho à France Burghelle Rey ou bien France Burghelle Rey un écho à Rimbaud ? « je fais écho à ses voyelles et sa mer en allée/ sous aujourd’hui mon soleil// car hier j’ai mis sa photo retrouvée/ sous la lampe rose ancien// et ce reflet jeune de sépia/ va jusqu’à m’illuminer » (p.18). L’amour pour le Poète et l’amour pour l’amoureux sont difficile à séparer…

Les mots, les vers – de l’Autre (poète et/ou amoureux) et les siens, de la poète donc – font le liant. Font tout fondre. Alambic du réel pour arriver à la… fonte.

Au cœur de la fonte, la deuxième partie du livre, est comme la création du noyau dur d’un atome poétique. Atome très lourd, mais pas dangereux même si sa fission est attendue. Les poèmes de cette partie prolongent et renforcent les traces de l’amoureux et les traits de l’écriture, du chant… Le chant créé et le chant naturel veulent avoir la même essence : « la musique est ma mer » (p.23). Quelle mer, calme ou agitée ? « je remue ces doigts qui/ veulent le chant /tempête des mots/ choc des syllabes/ et cris des voyelles/ comme ceux des mouettes » (p.23).

La confiance dans l’écriture est si grande que la poète devient… femme-homère ! L’accent est mis sur son aveuglement, mais on ne peut pas ignorer que c’est Homère l’auteur des auteurs ! « Privée de soleil/ femme-homère aux yeux pers/ l’ombre adoucit ma peur// comment dire la mort de ma terre// je veux croire encore/ en son appel » (p.24).

« Seul est amour/ celui de la présence/ et du chant » (p.25). Nous sentons fortement cette présence active dynamique, et non pas une inscription amorphe dans un paysage quelconque.

Si nous pensions que l’amour, l’écriture/la poésie, la peur, la joie, le chant, la rose étaient des leitmotivs, nous voilà dessillés : c’est la terre qui est en tout et pour tout. Nous lisons « je respire/ sans notes et sans mots/ l’odeur de ma terre » (p.26) et la force des mots nous emporte, elle est liée à la force de l’amour qui ne meurt pas.

Loin d’être signe d’un monde figé, d’un passé mort, la terre est celle qui est en permanent mouvement. Qui ne peut pas ne pas être aimée.

L’importance de la terre peut se mesurer au grand nombre de ses occurrences : « de l’aube au crépuscule/ tout est mobile/ tout se transforme// ivre d’air frais/ je n’aime rien d’autre que/ ma terre// ni la mer ni la montagne/ n’en tiennent lieu » (p.27). Écrire ne peut être qu’un vain essai ou désir d’arrêter, non pas pour le tuer, mais pour le fixer, quelques instants, ce mouvement. Et bien sûr une pensée et un renvoi à Gustav Mahler et à son Chant de la terre. Citons la fin de ce chant, car nous avons senti le souffle et l’esprit de ce chant traverser aussi les poèmes de France Burghelle Rey : « Je vais vers mon pays, mon refuge./ Jamais je n’errerai plus au loin./ Calme est mon cœur et il attend son heure.// Partout, la terre bien-aimée/ Fleurit au printemps et verdit à nouveau !/ Partout et éternellement, les lointains bleuissent de lumière !/ Éternellement… éternellement… » (trad. Michelle Blanckaert).

Mélange de douleur et joie transvasées dans la fonte des poèmes.

Pourquoi la terre ? « je foule ma terre/ en friches/ offerte aux solitaires/ aux amants séparés// et je sais que/ c’est d’elle/ si je creuse// que j’extrairai mon or » (p.28.)

La terre n’empêche pas la présence de la barque, celle qui traverse le Styx : la mort guette… La mort et l’or (du temps) se côtoient, se superposent, s’entremêlent : « j’aime quand ma terre/ est épaisse/ gorgée d’eau/ sans poussière » (p.29). Terre et eau peuvent être interverties.

Pourquoi la terre, encore une fois ? Parce que la marche. La marche première et ultime vers « la maison de ma première chanson ». La réponse donc, peut-être, dans ces vers : « je marche/ et me voici au seuil/ maison de ma première chanson/ où le vert était à aimer/ comme/ au cœur de la fonte/ les cendres et les braises » (p.29). La terre, parce que l’amour qui ne fond jamais. Et la fonte a été dite.

La terre aussi comme entremetteuse, car elle permet la rencontre avec l’amoureux : « comme coule le sang/ odeur sèche de la terre// j’ai entre chien et loup/ retrouvé ton visage » (p.35).

Dans la troisième partie du livre,Le poids des rêves, la terre et l’être aimé se confondent, dans un des plus puissants poèmes du livre, et que nous citons en entier : « et aurais-je peur de la mort/ quand ma terre fait silence/ se refuse au mystère/ là où je t’ai connu// et aurais-je même peur de vieillir/ si les miroirs se taisent/ si meurent dans mon regard/ mon double et ma terre// il me faut le courage/ de retourner au lieu/ d’aller vers la source/ là où tu es encore » (p.43).

Sans oublier la rose, autre leitmotiv, dont on ne dira jamais assez l’importance : la fleur et la grand-mère (Rose, nous l’apprenons par ailleurs) s’y confondent, aussi. Rose comme jeunesse à retrouver – mais, oxymoroniquement, jamais perdue !

A étudier aussi l’importance de la lumière, de l’ombre et de l’entre deux : « l’entre chien-et-loup ». Et sans oublier les nuances ou les variations sur le silence !

Souffrir et/ou aimer : mais pas l’indifférence ! Surtout quand « n’ai plus d’espoir/ que dans cette terre sans poussière » (p.45).

Les poèmes de la fin très sombres, essayant de dire la violence de la solitude, du vide : « je suis de nouveau sans moi// violence qu’il faut dire » (p.53).

Et le sentiment de perte et confusion éclairée : « même à tâtons aveugle/ trouverai-je enfin l’autre// poète perdu dans les rets de l’amour » (p.54).

Une extraordinaire définition de l’amour dans le poème qui commence par : « Je continue à t’appeler/ Evidence » et finit par « des siècles pourraient passer/ entre deux de tes venues » (p.55). L’Evidence et les évidences : « mon frère/ toi l’étranger// te connaître à la fois tant/ et si peu// […] je l’oublie comme si devenus grands/ nous pouvions nous rêver » (p.56). Les vers que nous avons soulignés sont parmi les plus éblouissants du recueil de France Burghelle Rey.

Evidences, oui, mais qui ne sont pas à la portée de chaque œil ou pas dans toute écriture : « amour qui tend à doubler le réel/ je me nourris d’éloignement » (p.57).

Nous sommes sortis du livre éblouis par cette « fabrique à histoires », en nous questionnant, en même temps que l’auteure : « comment démêler/ du vrai le faux// et cet écheveau de sentiments/ qui me ressemblent » (p.58). Et surtout convaincus, comme elle, de la solidité de son écriture : « mais je resterai pour/ faire vibrer ma terre ».

Ne devrait-il être celui-ci le rêve de tout poète, de faire trembler la terre ?

 

Sanda Voïca

 


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A propos du rédacteur

Sanda Voïca

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Sanda Voïca est née en 1962 en Roumanie. Publication de textes variés dans plusieurs revues roumaines et d’un recueil, Le Diable a les yeux bleus, éd. Vinea, Bucarest, 1999. Arrivée en France en 1999, elle écrit directement en français. Publications dans plusieurs revues littéraires, papier et numériques. Recueils publiés : Exils de mon exil, éd. Passage d’encres, 2015 ; Epopopoèmémés, éd. Impeccables, 2015. Présence dans l’anthologie Elles écrivent… elles vivent ici, en Normandie, éd. Les Tas de mots, 2014. Initiatrice et co-animatrice de la revue numérique Paysages écrits. Blog personnel : Le Livre des proverbes nouveaux