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Anne F., entretien avec Hafid Aggoune

Ecrit par Valérie Debieux 04.12.15 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Anne F., entretien avec Hafid Aggoune

 

« Après un attentat commis par l’un de ses élèves, qui réveille les plus sombres heures de la vieille Europe, un professeur est au bord de l’effondrement. Rongé par la culpabilité, décidé à en finir, il redécouvre un soir le Journal d’Anne Frank ; bouleversé par son actualité et sa vivacité, il se met à écrire à sa « petite sœur juive » disparue à l’âge de quinze ans à Bergen-Belsen.

Entre ses lignes, la jeune fille vive et courageuse renaît, avec son désir d’écrire, sa volonté de devenir une femme indépendante et forte, et sa vision d’un monde meilleur.

A travers cette invocation qui renouvelle notre regard sur ce symbole universel d’espoir qu’incarne Anne Frank, ce roman poignant interroge notre présent, invite à la réflexion et ravive le courage à résister ».

Quatrième de couverture

Valérie Debieux : Hafid Aggoune, qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce récit et à choisir la forme qui est la sienne, soit celle d’une lettre adressée à Anne Frank ? Et pourquoi avoir choisi Anne Frank ?

Hafid Aggoune : Amanda Sthers (directrice de la collection Miroir) et moi sommes partis d’une envie commune que j’écrive un roman après le très beau Rudik de Philippe Grimbert. Après quelques jours de réflexion, j’ai proposé Anne Frank à Amanda et Lisa Liautaud (éditrice de la littérature française chez Plon).

Deux éléments propres à mon histoire personnelle ont coïncidé avec un tel choix. Tout d’abord mes racines, multiples. Bien que né à Saint-Etienne, élevé sans religion, enfant de la République et affectivement lié à ma ville natale, donc sans problème identitaire, j’ai toujours su qu’il y avait des zones d’ombre du côté de ma mère. Nous savions qu’elle avait perdu sa mère quand elle avait 3 ans et qu’elle avait grandi avec son père et une belle-mère, tous originaires du Maroc. Or, personne ne s’est demandé qui était sa vraie mère. Les écrivains sont comme des archéologues, ils aiment fouiller les greniers, ouvrir les vieilles boîtes, gratter le vernis du confort familial, aller au-delà des non-dits. C’est tout naturellement qu’une fois jeune homme, apprenti-écrivain lancé dans ce qui allait devenir mon premier roman, Les Avenirs, que j’ai commencé un long processus de recherche. Le versant juif de mes racines a été une lente découverte et cela a commencé par la fiction qui, comme le rappelle Lacan, est aussi une vérité et une science. Tout cela a abouti, après quatre romans, à ce beau visage d’Annelies Marie Frank, dite Anne Frank.

La seconde raison de ce livre est tout simplement liée à mon activité parallèle à l’écriture, ces cours de soutien scolaire que je donne et l’envie de transmettre mon amour de la langue française, des livres, à cette génération des réseaux sociaux, des jeux vidéos (que j’aime aussi) et des multi-écrans. D’où le personnage du professeur.

Comme il arrive parfois lorsqu’un sujet recèle un sens profond chez l’auteur, l’inspiration a été fulgurante. Du coup, dès les premiers jours d’écriture, l’idée d’une lettre d’un professeur à Anne Frank s’est imposée, comme une évidence.

 

Valérie Debieux : Vous écrivez : « Mon père court comme j’écris : dans le seul but de savoir s’il est possible d’avoir quelque chose à soi dans ce monde, quelque chose que personne ne pourrait nous prendre ni détruire, au-delà de la douleur qu’aller au bout de ses rêves implique, une chose rien qu’à soi et qui nous procure un sentiment de dépassement, une dignité sans équivalent ». Est-ce que l’écriture vous apporte ou vous a déjà apporté aujourd’hui ce que vous espériez à travers elle ?

 

Hafid Aggoune : Dès l’enfance, né en France, j’ai connu un déracinement à l’âge de deux ans. À mon retour à quatre ans, après la perte de ma langue maternelle, le français, l’entendre à nouveau a été comme retrouver un amour qu’on croyait perdu. Mon corps, car une langue c’est aussi un corps, a retrouvé sa place et sa présence au monde par les livres, la poésie à apprendre par cœur et à illustrer dans les petites classes, les premiers romans, jusqu’à ceux qui allaient devenir mes piliers intellectuels, philosophiques. Donc, comme Anne Frank, le désir d’écriture, et presqu’au même âge, s’est imposé dans mon esprit, mon cœur et mon corps. Être assis à mon bureau et écrire étaient un pur bonheur dès douze, treize ans. J’écrivais des histoires, un journal, des poèmes, je recopiais des citations que j’apprenais. Je savais que j’allais grandir avec les livres et qu’ils allaient me faire grandir comme si les mots qui s’échappaient des pages étaient un terreau.

 

Valérie Debieux : On sent une parfaite communion d’âme entre vous et Anne Frank. A son sujet, vous écrivez : « Tu aurais fait une belle et grande dame de lettres, forte, déterminée, courageuse, toi qui bâtissais ta vision de l’avenir sur tes peurs surmontées et tes cauchemars chassés par la raison, la vivacité d’esprit, l’humour, l’observation, la connaissance, les lectures, l’analyse, toutes choses qui nourrissent une âme, toutes choses que je prenais plaisir à répandre dans mes salles de classe ». Avez-vous partagé « Anne F. » avec vos élèves et quelle a été leur réaction ?

 

Hafid Aggoune : Depuis la parution du roman, il n’y a pas un nouvel élève, surtout chez ceux qui disent ne pas aimer lire, à qui je ne parle pas de la pertinence et du courage de cette jeune fille. Contrairement à ce que certains adultes pensent, relire son Journal nous rend humbles. En effet, elle était déjà un écrivain. Elle faisait partie d’une génération qui fantasmait les stars du cinéma, mais qui vivait au quotidien la puissance des mots et de la littérature. Le niveau de langue de son milieu et de son époque était supérieur au nôtre ou à celui de l’après-guerre. Sa capacité d’observation, d’analyse et son caractère étaient les prémisses d’un grand esprit. En relisant son Journal pour commencer le roman en novembre 2014, j’ai pris une véritable leçon de vie d’Anne. J’ai repensé à l’adolescent que j’étais et je me suis senti tout petit. La relire a été une belle et forte expérience, et mes lecteurs adultes partagent ce sentiment. Quant aux plus jeunes, ou mes élèves, ils comprennent pourquoi le Journal est devenu si célèbre. La figure de son auteur leur donne envie de se dépasser, d’être moins fainéants, de moins se plaindre pour de faux problèmes. Anne pousse à se relancer vers l’essentiel.

Durant les mois d’écriture du roman, sa voix, son sourire, ses joies, ses peines, jusqu’à son souffle étaient près de mon épaule, comme une bienveillance, une inspiration réincarnée, intemporelle, poétique et magnétique, une survivance.

 

Valérie Debieux : Ce livre est poignant. Le souci de transmission de ce jeune professeur touche en plein cœur et sa culpabilité interpelle le lecteur. A votre avis, où commence et où s’arrête la responsabilité d’un enseignant vis-à-vis de ses élèves ?

 

Hafid Aggoune : Beaucoup d’enseignants sont découragés par le niveau général, les comportements parfois agressifs, la mauvaise volonté, le manque de respect. Il faut dire qu’ils se prennent en pleine figure le reflet d’une époque et ses insuffisances, ses maux. À travers le personnage du roman, j’ai voulu montrer à quel point ce métier expose les plus idéalistes et les plus sensibles.

Enseigner demande une force surhumaine.

À mes yeux, les deux plus beaux métiers sont liés à la transmission de ce que nos gouvernements devraient le plus écouter et protéger : les professeurs et les libraires.

Il n’y a ni avenir ni espoir sans eux.

 

Valérie Debieux : Il n’est pas toujours évident de trouver sa place au sein de sa propre famille et peut-être davantage encore pour un écrivain. Quel est le regard que portent aujourd’hui vos parents et votre frère sur votre œuvre ?

 

Hafid Aggoune : Issus d’un milieu ouvrier, donc de parents travailleurs et simples, mon père et ma mère sont fiers de moi mais aussi d’eux. Être étrangers et réussir à élever deux enfants pour en faire des hommes libres et à leur tour responsables, est un exploit dont on ne soupçonne pas la grandeur quand on vient d’un milieu où tout est plus facile et accessible (biens matériels, livres, voyages, réseaux, santé).

Dès que j’ai eu mon bac, j’ai quitté Saint-Etienne avec une seule idée en tête : me donner à la littérature, devenir écrivain… Faire des études a juste été une forme de prétexte pour ouvrir mes voiles et laisser les vents m’emporter.

Mon frère aussi a gagné sa liberté d’homme voué aux autres dans des pays qui n’ont rien à part l’humain. Il est mon super-héros…

 

Valérie Debieux : Mieux qu’une biographie, vous redonnez vie à Anne Frank à travers vos mots et votre personnage – un professeur rongé par la culpabilité. Le lecteur perçoit ô combien la présence d’Anne Frank est devenue indispensable à votre protagoniste et que celui-ci, plongé dans un sombre désespoir, éprouve un réel et profond besoin d’établir un dialogue avec elle plutôt qu’avec ses proches, sous prétexte qu’elle le comprendrait mieux que sa propre compagne. Pensez-vous vraiment que, dans la vie réelle, il puisse arriver des situations similaires, à savoir de développer plus aisément des affinités dites « imaginaires » avec des êtres disparus, profondément ancrés dans la mémoire collective, plutôt qu’avec les proches vivants qui nous entourent ?

 

Hafid Aggoune : J’ai grandi avec un père sévère qui manquait cruellement de psychologie et de patience. Il m’a fallu créer un mode de défense et cela s’est manifesté par le silence, l’introspection, la réflexion. J’étais donc un enfant non pas renfermé mais bouillonnant à l’intérieur. Ce sont les livres et des heures de lecture dès 7 ou 8 ans qui m’ont grandi, renforcé. Mon intériorité a donc de façon précoce été habitée par des personnages, des écrivains, tout un peuple de voix douces qui étaient mes vrais pères, des guides, des soutiens moraux, des modèles d’intelligence, de perspicacité, de pertinence. Alors oui, les êtres d’encre peuvent nous élever et faire de nous des êtres libres et raviver l’espoir en soi.

Adulte, ma plongée dans la littérature et l’écriture n’ont fait que croître et ne jamais cesser de m’épanouir.

Les mots peuvent sauver, comme le Journal d’Anne Frank a rendu le sourire à d’innombrables âmes écorchées.

 

Valérie Debieux : Une création ou une adaptation de votre œuvre « Anne F. » est-elle déjà envisagée pour le théâtre ou le cinéma ?

 

Hafid Aggoune : Contrairement à mon roman, Les Avenirs, qui a été « optionné » en 2013 pour un long métrage (une nouvelle version du scénario est en cours avec Brigitte Lo Cicero et moi-même), il est trop tôt pour Anne F. qui, malgré son succès vient à peine de naître en livre. Laissons-lui le temps, mais il est vrai qu’une telle forme, une longue lettre écrite en une nuit décisive serait un beau moment de théâtre, dans l’émotion et le sens.

 

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

 

Hafid Aggoune : En écrivant ce cinquième roman, je voulais faire oublier le vernis du mythe autour de cette figure si emblématique qu’est Anne Frank. La collection Miroir était idéale et j’ai choisi la jeune fille juive allemande d’Amsterdam pour rappeler à quel point elle incarnait la vie, l’intelligence, l’ouverture d’esprit, la joie d’être au monde et de désirer. Parce qu’il faut vivre, défendre les livres, aimer, désirer…

Ce livre parle à tout le monde, à ceux qui ont lu le Journal dans leur adolescence, et à ceux qui ne le connaissent pas, les plus jeunes d’aujourd’hui.

Il faut créer puisque le Mal existe de lui-même, alors que le Bien est un pont entre les êtres et les peuples à reconstruire sans cesse.

 

Entretien mené par Valérie Debieux

Site de Hafid Aggoune : http://www.hafidaggoune.com/

 

 


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A propos du rédacteur

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com