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Angle mort, Ingrid Astier

Ecrit par Martine L. Petauton 21.01.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Série Noire (Gallimard), Roman, Polars

Angle mort, Ingrid Astier, janvier 2013, 510 pages

Ecrivain(s): Ingrid Astier Edition: Série Noire (Gallimard)

Angle mort, Ingrid Astier

 

Un « policier » ? Encore un ? enquête, sang, cris, sandwichs et interrogatoires… bagnoles qui démarrent au feu rouge, dans un boucan d’enfer, à coups de gyrophares, bleu, bien sûr… un « série noire », de plus, qu’on va lire, tranquille, en terrain balisé, au coin d’une cheminée, comme le veut la saison.

Oui, si l’on veut.

Sauf, que là, on est vraiment dans autre chose.

Dès la première page – pas forcément fréquent – le ton, l’ambiance, quelque chose à la fois de lapidaire et de dense ; tout pour nous embarquer. J’oubliais aussi l’écriture, là, déjà ! « je viens de Barcelone et j’ai déménagé autant de fois que le nombre de coups dans le chargeur d’un Beretta 92 ; quinze ».

Personnages, lieux, action ; tout, dans ce « gros » livre, tient dans une tasse à thé (il y en a, du reste, une, sur le bureau du commissaire). Paris ; les bords de Seine, le fleuve aussi – brigade fluviale oblige ; Aubervilliers, la banlieue crade et sinistre. La nuit, souvent ; les flics ; différents services, la hiérarchie bien classique ; concurrences, façons, états d’âme, dur métier ! Pas forcément une plaquette d’invitation à s’enrôler, comme on en dépose dans les grandes classes des collèges.

Deux faces, comme au théâtre – côté cour, côté jardin. La face-voyous est magnifique, presque épurée. Dessin précis ; on se croirait dans ces estampes, où tous les détails – tous ! – sont infiniment donnés, à coups de petites touches plus ou moins éclairées. Peu de personnages : Diego, le frère aîné (on l’imagine porté par un Johnny Depp, sombre et enfantin, à la fois, « parfois, il a une fine moustache de Sicilien »). Le « spanish », chargé de famille ; le « professionnel du crime » soigneux, méticuleux, à n’y pas croire. Tellement au point, ses « coups », qu’on se laisse aller (on veut, en tous cas) à la certitude, jusqu’au bout, qu’il ne peut pas tomber ! Archi, le cadet, qu’on adopterait bien, avec des risques, bien sûr. Gamin perdu de toutes les zones. Oz, le jeune copain, qui explose en plein vol ; un seul devoir dans sa vie noire : arroser le ficus de sa mère, morte… « le seul truc vivant qui restait d’elle, à part, sa sœur, ses deux petits frères, et lui ». Des bandits qu’on ne voudrait pas rencontrer, à Aubervilliers, ou ailleurs : « Souleymane Traore était le genre de beau gosse qui pense qu’un flic est le maillon manquant entre la larve migrante et le rat taupe glabre qu’il avait vus en Ethiopie ». L’argent – pardon ! la tune – est constant ; on en sent presque l’odeur. « T’as compris, gros, j’ai des billets parme plein les poches ! ». Braquages de PMU ; casse de DAB. Vous sortirez du livre, en sachant presque tout faire ! Mais, vous ne ferez pas, car, en écho, en miroir, vous saurez aussi, tout, de la façon – côté police – de vous faire coincer… « trace papillaire digitale recueillie sur l’extérieur de la vitre avant »…

Diego porte une famille, une histoire espagnole, mais : « je ne suis pas un nostalgique ; je suis juste fâché pour l’éternité avec mon passé. En duel, avec froideur, je le descendrais ». Au mitan, comme un rêve incongru, Adriana, la sœurette, la « petite mésange », celle qui a choisi le cirque et le trapèze ; autre façon de s’évader, peut-être… ou, tout au contraire, autres défis ! La femme-pont ; celle qui retient son frère au bord du déshumain. Et, qui, dans la boucle du roman, tend l’autre main au lieutenant, chef adjoint de la Police judiciaire – 2ème district. Genre-policier moderne, quand même, où l’amour traîne au coin de tout commissariat digne de ce nom.

Le rythme, la construction du livre, alternant (simple, mais si efficace) regards des tenants de la loi, et ceux des voyous, minuté, par un en-tête de chaque chapitre : « lundi 27 juin 2011 – 10h50 – Paris XIXè – croisement du quai de Seine et de la rue Riquet – bar-PMU le Bellerive ». Tout, mené à train d’enfer, vous faisant avaler les 500 pages, sans presque reprendre le souffle (une poursuite dans le canal Saint-Martin est digne d’un très grand film américain). C’est peut-être à cela, qu’on doit, dès le début de penser – belle et forte référence – au Millénium. Milieu de la Presse et « la » Salander, en moins, mais, la violence blafarde au diapason…

Et, puis, il y a Paris et sa couronne. L’auteur y est comme un poisson en Seine, et le montre avec maestria. J’ai – mais c’est mon ressenti – aimé particulièrement la banlieue, froide et reptilienne, mortifère ; images floutées, comme dans un Luc Besson glacé…

Quant au piège qui se referme ; voilà encore une autre source d’adrénaline, dosée forte : « Jo raccrocha avec une excitation de jeune chien qui fit du bien à ses vieux os. Il en oublia ses acouphènes et ses sciatiques récalcitrantes… le commandant appela Michel Duchesne, il appela Marc Valparaisis, il appela Manu Barthes et se dit qu’il n’avait plus besoin d’appeler la chance, parce qu’il la tenait… ».

Une bonne Série Noire, que cet Angle mort ? Plutôt Un très grand livre ! Produit littéraire des plus réussis. Le meilleur, lu, depuis un certain temps !

 

Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Ingrid Astier

 

Ingrid Astier, née en 1976 ; origines campagnardes ; vit à Paris, qu’elle connaît bien, face à la Seine. Elle a écrit Quai des enfers, prix Paul Féval des gens de lettres.

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

Responsable du comité de rédaction

 

Chargée des relations avec les maisons d'édition

Présidente de l'association "Les amis de la Cause Littéraire"

Martinelpetauton@lacauselitteraire.fr

 

Professeure d'histoire-géographie

Rédactrice en chef du Webmag "Reflets du Temps"

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)