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Anaïs Nin, Genèse et jeunesse, Sophie Taam

Ecrit par Laurence Biava 02.09.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Biographie, Essais

Anaïs Nin, Genèse et jeunesse, Editions Chèvre Feuille étoilée, janvier 2014, 147 pages, 15 €

Ecrivain(s): Sophie Taam

Anaïs Nin, Genèse et jeunesse, Sophie Taam

 

 

Sophie Taam présente, entre biographie romancée et essai, l’histoire émouvante d’une femme ou bien adulée, ou bien haïe – c’est selon – qui a dû se battre bec et ongles toute sa vie pour sa reconnaissance. Belle inspiration, en effet, pour toutes les femmes, qu’elles soient (un peu ou beaucoup) artistes et/ou écrivains, que la trajectoire de cette femme émancipée. Sophie Taam met autant l’accent sur la sexualité débridée que sur l’œuvre novatrice de Nin, reconnue tardivement, et surtout sur ses journaux témoins de l’époque du Paris d’avant-guerre, où elle revient vivre avec son mari dans les années 1930 : sont présentés également les bribes des œuvres écrites à New York dans les années 50. On perçoit bien, au travers de son enfance et sa jeunesse, une prédisposition précoce à une grande ouverture d’esprit, un besoin d’écrire récurrent : toutes ces pistes intéressantes permettent de déchiffrer le mystère de cette artiste à l’aura sulfureuse. D’autant que sa vie adulte n’en est pas avare non plus, de mystère.

Anais Nin a côtoyé de nombreuses personnalités du monde de l’art, de la littérature, de goût et d’influence. Au cœur de ce destin exceptionnel, une profusion artistique et littéraire intense, alors qu’elle-même n’est pas encore reconnue écrivain. Elle devra attendre encore une trentaine d’années. Sophie Taam démontre que tout bouillonnait en elle et que cette ébullition intellectuelle était probablement accentuée du fait qu’elle était le fruit d’une double culture, française et américaine (Nin est née à Neuilly) (père cubain). Elle bourlinguera énormément avec (et grâce à) son mari Hugh Guiler, dit Hugo qu’elle appelle « le banquier-poète », rencontré outre-Atlantique alors qu’elle a 18 ans. Ils se marient en 1923. Ils reviennent vivre aux Etats-Unis, lorsque la guerre déchire le Vieux continent.

L’essai de Taam démontre combien la vie de Nin a été influencée par les hommes. Avec tous ces hommes, son cousin incestueux (Alfredo), son père incestueux (Joaquin), l’ami américain du couple (John), les psychanalystes, et toutes ces rencontres improbables qui marquent le début de ses grandes amitiés littéraires, où couvent ses liaisons passionnées. Certain qu’Anaïs Nin érotomane et graphomane ne vivait qu’à travers eux, comme le montrent ses œuvres majeures, enivrée de passions pour tous ceux qu’elle rencontra, qu’elle aima, et qu’elle détesta aussi. Longtemps, elle demeurera partagée autant entre les hommes qu’entre les mensonges qu’elle inventait pour tous les protéger. Taam révèle qu’elle mena même bien plus d’une double vie. Témoin, ce fameux Journal qui la construit et la dévoile plus qu’il ne la décrit, où elle raconte cependant sa vie, où elle travestit beaucoup de choses, tiraillée entre sa vie d’épouse et d’amante, occultant la vérité en se dédoublant (quelques pseudos dont Imagty et Mélisendra) inventant des sorties, des scénarios pour se fuir, ou protéger son époux de ses fougues clandestines. Sa passion pour D.H. Lawrence et son œuvre sont incroyables. Son premier essai, à son sujet, paraît au printemps 1932 et le succès n’est pas au rendez-vous. Mais sa liaison la plus connue et certainement la plus intense et la plus riche fut celle qu’elle a entretenue, pendant près de dix années, avec l’écrivain Henry Miller car, comme l’écrit Sophie Taam, ce fut « la passion d’Henry Miller qui la révéla enfin à elle-même, écrivain ».

Oui, Nin ne vivait que pour les rêves qu’elle inventait. « Le rêve me sert de clé », écrit-elle aussi bien dans son Journal que dans ses romans. « Le rêve joue un rôle de base. Tous mes romans commencent par un rêve. Il indique quel est le caractère du voyage, de la quête. Sa vie est aventure, bohème… mais elle lui serait infiniment plus supportable si elle s’apparentait à un conte. Hélas, son enfance fut douloureuse et sa vie, moins libre qu’elle ne l’aurait souhaitée. Le livre de Taam intervient donc à un moment de l’histoire sociale où l’on a une meilleure connaissance de l’inceste, dont fut victime Nin et qui la marqua à jamais. Elle inventa sa propre façon de se guérir – elle parvint à transgresser personnellement l’interdit de façon inédite – et fut une féministe, certes controversée mais qui rencontre aujourd’hui l’adhésion d’une certaine mouvance. Sa démarche a bien été libératrice, intérieure, même si ses écrits, ses idées n’ont jamais été ni politiques, ni sociaux. Elle parlait de désir féminin comme personne ne l’avait jamais fait avant elle. Elle osait parler courageusement de caresses, de plaisir, d’orgasme et d’autres sujets novateurs sur la sexualité des femmes pour le milieu du vingtième siècle. Et Sophie Taam insiste bien sur ce pan de la personnalité de Nin, qui savait que ce qu’elle faisait et écrivait était novateur (mettre des mots sur le désir féminin). « Ses pensées sur le Journal retrouvent une véritable épaisseur philosophique. Dans un questionnement qui anticipe d’une ou deux générations le mouvement féministe, elle se demande : peut-on, à partir de l’analyse de soi-même, atteindre à une compréhension universelle de l’humanité ? Peut-on aller du particulier au général ? »

Coup de foudre pour ce livre très bien écrit et qu’on ne lâche pas. Il révèle une imperceptible, folklorique, féminine, fantasque et mystérieuse Anais Nin. « L’amour entre des trapèzes », comme elle l’a écrit elle-même dans son Journal, l’amour libérateur, ou comment passer sa vie à se travestir, à jouer avec les mots, les frissons, le désir, les fantasmes, et les hommes… A danser entre les flammes et à jouer avec le feu.

 

Laurence Biava

 

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A propos de l'écrivain

Sophie Taam

 

Sophie Taam est une auteure engagée, performeuse et créatrice des Editions Incognito, où sont parus ses deux premiers romans. Elle a publié de nombreux articles sur divers sujets, dont Anaïs Nin, dans des revues internationales.

 

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.