Identification

Alkemie n°21, L’utopie (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 21.09.18 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Revues, Classiques Garnier

Alkemie n°21, L’utopie, Classiques Garnier, juin 2018, 338 pages, 35 €

Edition: Classiques Garnier

Alkemie n°21, L’utopie (par Cyrille Godefroy)

 

Alkemie se présente comme une revue semestrielle de littérature et de philosophie. Chaque numéro se fonde sur un thème traité en profondeur autour duquel se greffent diverses créations, fictions ou réflexions. Les numéros antérieurs ont abordé les thématiques cardinales de la mélancolie, l’oubli, la mort, la solitude, le silence, l’autre, l’éros, l’ennui, l’imaginaire… Le numéro 21 paru en juin 2018 se focalise sur l’utopie. Il s’ouvre sur une agora extrêmement stimulante portant sur le diptyque de l’absurde et du langage. Quatre écrivains d’origine roumaine y sont convoqués : Cioran, Fondane, Tzara, et Ionesco, le drolatique dramaturge qui révolutionna le théâtre traditionnel et qui confirme ici son talent d’essayiste et de théoricien de l’art : « S’attaquer à un langage périmé, tenter de le tourner en dérision pour en montrer les limites, les insuffisances, tenter de le faire éclater, car tout langage s’use, se sclérose, se vide ; tenter de le renouveler, de le réinventer ou simplement de l’amplifier, c’est la fonction de tout créateur ». Tristan Tzara, lui, percute les conformismes, affûte ses formules à l’emporte-pièce : « Je ne suis ni pour ni contre et je n’explique pas car je hais le bon sens ». Aurélien Demars, à l’appui de ce quatuor virtuose de libres penseurs plaide implicitement pour un isolement salutaire :

« En marge de la promiscuité humaine, il n’y a que le solitaire à être soi-même, lui seul existe vraiment. La sociabilité moderne cache une uniformisation des individus, le dialogue est devenu une convenance, une police des esprits conduisant au conformisme : ce qui émousse notre caractère, force notre tempérament à nous tenir comme il faut ».

Concernant le dossier sur l’utopie proprement dit, une poignée d’universitaires et d’écrivains en affine la définition, en égrène les attraits, les dangers, les apories, les dérives. À travers les textes de Rousseau, Platon, More, Pasolini, Campanella, Fourier, Voltaire, Tchack, Borges… ces littérateurs examinent toutes les déclinaisons de l’utopie, du machinisme au fantasme de transparence totale, du phalanstère à l’eugénisme, de l’île paradisiaque au transhumanisme, du pays de cocagne à la résistance pacifique, de l’autarcie à la congruence parfaite de la pensée et du langage. Non lieu où tout est possible, où l’imaginaire et l’idéal se rencontrent, où l’homme est censé baigner dans un bonheur fait d’abondance et de douceur, l’imagerie utopique ouvre une soupape de décompression, confère un contrepoids aux carences diverses de l’existence. Par l’utopie, l’homme se libère d’un réel oppressant, médiocre, insatisfaisant. Il se console de son infâme finitude, de sa besogne débile, des corruptions politiques, des excès religieux… bref, de tous ces travers et déséquilibres ne manquant pas d’advenir au sein d’une communauté humaine. L’aspiration utopiste matérialise la dose d’idéalisme ancrée en l’homme, sa soif de perfection, son inclinaison vers le meilleur quand l’histoire et le passé accréditent son étroite compromission avec le pire. Oui, les blanches voiles de l’utopie se teignent parfois de rouge, projettent à l’occasion ses aspirants vers les eaux tumultueuses et enténébrées de la tyrannie ou de la barbarie : « Tout essor, toute percée, toute aspiration neuve s’achèvent en servitude nouvelle » (Marie Céhère). L’homme ne peut s’empêcher de dominer et d’opprimer son prochain, d’abuser du pouvoir qu’il s’acharne à conquérir, d’imposer au plus faible ses valeurs. Qui plus est, tout système civilisateur a tendance à diluer l’individu dans le bouillon collectif, à brider et à réprimer ses instincts primitifs. À ce titre, la réflexion freudienne, le scepticisme cioranien, la satire swiftienne corrodent copieusement la positivité de l’utopie.

À rebours d’une presse creuse et superficielle, d’une littérature de pacotille et de divertissement, Alkemie se distingue par son sérieux, sa profondeur et l’élégance de sa prose. À la fois créative et rigoureuse, érudite et limpide, cette revue créée en 2008 d’une part évite l’écueil actuel du foisonnement des références et des futilités journalistiques étouffant toute consistance, d’autre part se préserve des logorrhées jargonneuses, pompeuses ou abstraites propres à la terminologie philosophique. Cette prouesse vaut le détour.

 

Cyrille Godefroy

 


  • Vu : 1276

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).