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Alger, journal intense, Mustapha Benfodil (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 27.03.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Maghreb, Roman

Alger, journal intense, Mustapha Benfodil, éditions Macula, septembre 2019, 265 pages, 22 €

Alger, journal intense, Mustapha Benfodil (par Tawfiq Belfadel)

 

Thérapie graphique de l’Algérie

Karim Fatimi (1968-2014), célèbre astrophysicien algérien, trouve la mort dans un accident quelque part à Alger. Sa femme Mounia trouve dans la maison plusieurs cahiers de son mari. « Voici ma Boite Noire. Quand je crèverai, libre à vous de l’éventrer et d’en extirper les ultimes secrets d’une âme errante » (p.61, Journal de Karim). À travers ces cahiers-charniers, elle découvre ainsi Karim l’étudiant, le militant, l’astronome, l’amoureux, l’homme timide et pessimiste, l’écrivain « impubliable »…

Artiste-photographe, Mounia commence à écrire à son tour. Une sorte de prolongation des mots de son mari, de contre-journal, ou d’autothérapie « Je t’écris et nos corps s’entremêlent dans un corps à corps scripturaire » (p.60). Aux mots du couple, s’ajoutent les mots et dessins de leur fillette Neïla. Alors vers où mènera Mounia, ce jeu narratif, ce corps à corps graphique ?

Le roman est présenté sous une forme de récits superposés, celui de Karim et celui de Mounia. Ainsi, se mêlent témoignage et fiction. Leurs récits se croisent et se séparent pour évoquer l’écriture, Alger, l’Algérie et ses plaies, Octobre 1988, la décennie noire des années 1990, la dictature… Autrement dit, un roman-puzzle aux morceaux disparates pour dire une seule Algérie.

La structure est l’élément crucial de ce roman. Il s’agit d’un patchwork harmonieux constitué de narrations imbriquées, de collage, de dessins, de fragments disparates, de photos, de calligrammes, de ratures, de textes en arabe et en dialecte algérien… Les tons et les genres cohabitent : prose, poésie, absurde, surréalisme, témoignage…

L’insertion des mots et dessins de la fille Neïla n’est pas fortuite. Il s’agit d’une fausse naïveté grâce à laquelle l’auteur aborde des sujets sensibles. Cela rappelle le mythique Petit Prince et ses dessins. « J’aime pas l’Algérie ! (…) – Parce qu’il y a les policiers », dit Neïla (p.125). Ainsi, à travers cette phrase au ton enfantin, le lecteur découvre que l’uniforme viole les libertés.

La poésie est omniprésente. Çà et là, l’auteur insère des vers ; cela donne plus de beauté et de profondeur à la prose. Une ruse que beaucoup d’écrivains utilisent dans ces temps où la publication de la poésie est devenue très rare. « Tes doigts pianotant des élégies suaves sur mes reins. La lune sur chaque sein » (p.99).

L’auteur forge une réflexion sur l’écriture. Qu’est-ce qu’écrire ? Il explore l’idée de l’écriture-corps : l’écriture est un corps et celui-ci est une écriture. Chaque morceau de chair est une page. Lire comme toucher une peau et écrire avec son corps. En écrivant à son tour, Mounia a l’impression que son écriture fait ressusciter Karim. Son dialogue imaginaire avec lui est un corps à corps scriptural. Elle se souvient aussi que son mari écrivait sur sa peau dans leur intimité. « Chaque page est une main, un cœur, un rein ou un quelconque organe ou morceau de chair en ‘poétification’ » écrit-elle (p.52).

À travers cette fiction, Mustapha Benfodil insère des fragments autobiographiques. Lui et Karim sont nés la même année (1968) ; les dessins de Neïla sont en réalité réalisés par sa fille Leila ; lui et son personnage ont des points communs : ils ont vu et vécu les cauchemars de l’Algérie (Octobre 88, les années 1990), l’écriture, le militantisme pour les libertés…

Mêlant les genres et les tons, déconstruisant les clichés et les règles classiques d’écriture, à la lisière du témoignage et de la fiction, Alger, journal intense fouille les plaies profondes de l’Algérie pour mieux les suturer. Un roman qui fait la thérapie du corps traumatisé de l’Algérie.

Point fort du livre : la structure.

 

Tawfiq Belfadel

 

Né en 1968, Mustapha Benfodil est journaliste, poète, dramaturge, et écrivain algérien. Il a déjà publié en Algérie : Les bavardages du SeulArchéologie du chaos (amoureux). Certaines de ses pièces ont été mises en scène et jouées en France.

 

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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.