Identification

Albert Londres en Espagne, par Jean-Pierre Boudet

Ecrit par Jean-Pierre Boudet le 10.01.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Albert Londres en Espagne, par Jean-Pierre Boudet

 

Après la fin du conflit mondial, sa curiosité pousse Albert Londres, chroniqueur de guerre, à partir pour l’Espagne, dont l’actualité présente n’est pas sans rappeler celle de l’après-guerre.

Le Petit Journal, 24 janvier 1919 : « Le bolchévisme dans la question catalane et andalouse – Madrid, janvier 1919 – Tous les ponts ne sont pas neufs. Quand il en est un qui présente des fissures, on appelle l’ingénieur. L’ingénieur vous dit : “On peut toujours essayer de le retaper, mais il est condamné. La date où il s’écroulera ? Cela dépend du trafic”.

Si l’Espagne était un pont et que je fusse ingénieur, j’oserais m’exprimer de la sorte. Cela ne va pas en Espagne… Deux maladies attaquent le pays. L’une est connue, elle n’a pas, pour cela, trouvé de docteur : c’est la Catalogne ; l’autre apparaît : l’Andalousie. La Catalogne veut la liberté, l’Andalousie, du pain. Le pouvoir central est pris de deux côtés, c’est la contagion pulmonaire. Il en est pourtant qui s’en tirent.

Si ces événements en fusion ne devaient proprement intéresser que notre voisine, nous pourrions, du haut de nos préoccupations victorieuses, ne leur prêter que l’attention qui contenterait notre curiosité. Il en est autrement.

Sur les parties malades de l’organisme de l’Espagne, passe, venant de là-bas, le microbe de l’époque. Les plaies étaient là, ouvertes, mais n’infectaient pas. Le bolchévisme s’y posa, les voilà purulentes… Le volcan politique et social sur lequel vit l’Espagne a maintes fois failli cracher ses feux. La dernière tentative d’éruption est de 1917. Les observateurs crurent bien, à cette époque, que le vieux royaume allait sortir sa face nouvelle…

Comme d’habitude, le matin rouge, heureusement, ne dura pas. Mais il y a un fait nouveau. Il y a l’exemple, il y a la contamination de la Russie, de l’Allemagne, du Portugal. Il y a une étiquette qui connaît la grande vogue et permet de placer partout le produit, il y a le bolchevisme…

Car voilà ce qu’il faut savoir maintenant, ici comme ailleurs. Entendons-nous. Ce n’est pas le bolchevisme qui a créé la situation présente de l’Espagne. Ses plaies vives existaient avant le mot. Depuis toujours, les paysans andalous souffrent de la faim, depuis longtemps les Catalans se jugent assez grands pour marcher seuls ; ce n’est pas la Russie qui inventa le problème agraire dans les champs de Séville, de Cordoue, de Grenade, de Murcie ; ce n’est pas la course à l’indépendance de tous les états de l’Est qui fit surgir la question de la Catalogne. Mais c’est le bolchevisme qui, pénétrant tous ces embarras, est en train de leur faire subir un dressage pour que cette fois, enfin, ils sautent l’obstacle que, jusqu’à présent, ils n’ont pu franchir.

L’Allemagne fut derrière cela. Pas derrière les problèmes, derrière la forme anarchique qu’ils prennent. Sont aussi présents les envoyés de Lénine. Quel est l’intérêt de l’Allemagne ? Placer le bolchevisme aux portes de la France ; celui de Lénine se voit tout seul : pape d’une Europe bolcheviste.

En Andalousie, grande misère. Le paysan est encore une sorte de serf. Les terres, partagées entre une vingtaine de gros propriétaires, ne sont pour lui qu’un instrument à donner à d’autres la nourriture et l’argent. Aussi ne les cultive-t-il plus. Et pourquoi ? Parce que, dit-il, sur cent pommes de terre qu’il récolte, il lui en faudrait céder cinquante au maître du champ, vingt-cinq au fisc, dix au garde-champêtre, cinq au facteur… C’est encore la dîme… Il y a vingt ans, l’Andalousie avait organisé un bolchevisme à sa façon : la Main noire ; ils brûlaient maisons, récoltes, tuaient, mais en dehors des assassinats de patrons, il n’y avait rien de précis. Ils n’obtinrent même pas une figue de plus. Ceux qui fuirent en Amérique continuèrent de gagner une peseta par jour. Le chômage, la faim, avivaient chaque année la blessure. Elle était à nu, se chauffant au soleil, quand à l’horizon septentrional apparut Lénine.

Il y eut immédiatement des apparitions plus proches. Sous l’espèce de Russes et d’Allemands, Séville, Grenade, Cordoue virent débarquer de nouveaux touristes. Le grain maximaliste germa vite. Le succès de Moscou excita les esprits. Dans les plus petits villages, les syndicats surgissaient à la baguette. Tout le monde, sans exception, y adhérait. La grève permanente s’établit et l’Andalou, quoiqu’ignorant, étant imaginatif, elle s’étendit jusqu’aux nourrices. Ainsi, sous l’œil de nos Russes et de nos Allemands, l’Andalousie est debout.

Seconde plaie : la Catalogne. Ne nous perdons pas dans les détails, les étapes. C’est, en gros, que le problème nous intéresse. La Catalogne, pour des raisons d’appréciation personnelle de sa valeur, réclame l’autonomie administrative et politique, la séparation, pour ainsi dire, d’avec le reste de l’Espagne. Le pouvoir central lui a accordé l’autonomie administrative, non politique. La Catalogne est prête à descendre dans la rue pour triompher ; le gouvernement est prêt à y descendre pour l’emporter. On en est là depuis longtemps, me direz-vous…

A ce mouvement, au début régionaliste, deux facteurs sont venus s’additionner. Les gauches se sont jetées dedans : un ; les bolchevistes les ont suivies : deux. Que les Catalans m’entendent bien ; ce n’est pas eux qui se sont faits bolchevistes, c’est le bolchevisme qui s’est fait Catalan. Il y avait de l’étoffe : Trotski, chassé de France, passa six mois à Barcelone. Comme tous les saints, il leva des disciples. Les Allemands les payèrent. Les Allemands avaient intérêt à désorganiser l’Espagne. L’Espagne en anarchie devient incapable de nous vendre ses matières premières. Et chacun sait qu’à cette époque nous ne dédaignions pas le minerai de fer. Le bolchevisme, petit à petit, s’acclimata donc. Tout en musant de la sorte, il vit un beau fruit qui mûrissait : le catalanisme ; il y entra. Bref, il y est. Que va-t-il se passer ?

Les officiers de la garnison de Barcelone viennent de faire savoir au ministère de la guerre qu’ils étaient décidés à ne plus tolérer les affronts des catalanistes ou de ceux qui embrassèrent la religion catalane. Là-dessus, conseil de nuit, l’état précédant l’état de siège dans la région : suppression des réunions publiques, censure, envoi de troupes. C’est la marche au conflit. Pour quand ? Pour une date fixe, arrêtée secrètement par les meneurs, et qui se déclencherait avec la Catalogne, l’Andalousie, disent de sages personnes. Albert Londres ».

 

Jean-Pierre Boudet

http://albert-londres.monsite-orange.fr

 


  • Vu: 438

A propos du rédacteur

Jean-Pierre Boudet

 

Jean-Pierre Boudet tient un site dédié à Albert Londres.

 

http://albert-londres.monsite-orange.fr