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Ailes ouvertes, Jean-Yves Lenoir

Ecrit par Maëlle Levacher 11.07.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, L'Harmattan

Ailes ouvertes, 142 pages, 14,50 €

Ecrivain(s): Jean-Yves Lenoir Edition: L'Harmattan

Ailes ouvertes, Jean-Yves Lenoir

 

Alors que l’on parcourt la Table d’Ailes ouvertes avant de le refermer, le contenu de chacune de ses trente-sept sections nous apparaît distinctement. Il est rare que les sections d’un ouvrage s’ancrent exhaustivement dans la mémoire du lecteur. Ce livre compile, certes, des textes écrits indépendamment les uns des autres, mais c’est bien au talent de l’auteur qu’il faut attribuer l’identité serrée, condensée, de chacune de ces proses poétiques, qui composent d’ailleurs un ensemble en rien disparate. Chaque section ressemble à la toile d’un peintre qui, image fixe, « aplatit » un récit dans l’espace et le temps. Mais quelques motifs récurrents assurent l’unité d’ensemble. Variations de figures féminines, enfantines ; variation polysémique du papillon blanc, qui est la page appelant l’encre, mais aussi l’avatar de femmes aimées ou disparues, et surtout l’avatar du poète, son relai-espion ayant seul, par sa légèreté et sa mobilité, accès à tous les recoins de la mémoire. Ces variations donnent au recueil une unité de ton ; ainsi font une valeur mêlée aux couleurs pures, ou un vernis passé sur l’œuvre achevée, pour donner son uniformité à une toile aux motifs bigarrés. La Loire, personnage à part entière du livre, pourrait être cette valeur ou ce vernis qui passe sur tout, dans tout, l’imprègne sans le saturer.

Dans Le bateau-papillonblanc (sic), le récit se développe suivant un glissement narratif vers le souvenir d’enfance, accompagné de l’image du ruisseau sur lequel flotte un bateau de papier. Emporté vers la Loire, il remonte le cours du temps et, ce faisant, il ouvre un accès au souvenir plutôt qu’il ne régresse vers lui ; on ne quitte pas une temporalité pour une autre, on assiste à leur union au sein de la psychè du poète. L’eau en mouvement – Loire, ruisseau du caniveau, pluie s’écoulant de la gouttière – est une sorte de porte du temps ; elle ouvre vers le passé comme vers l’issue fatale, charriant la mort avec les souvenirs, « car il s’agit de cela, n’est-ce pas : je vais mourir ? La pluie de l’enfance et la pluie de la mort se succèdent, se touchent, je vais mourir » (p.12). La jeune Anaïs, « comme l’eau vive », disparaît ; des amants, à bord d’un navire survolant le fleuve, disparaîtront vers le bonheur. Jeunesse et grand âge, félicité et disparition, l’ambivalence marque chaque section, rappelant que la résurrection du passé est au prix de la lucidité quant à la fin qui approche.

Ce livre s’inscrit dans la tradition d’une poésie qui sauve du naufrage, de la destruction, ce que le poète estime. Partant d’une réminiscence, l’auteur déroule la pelote analogique. Évoquant une boîte à lettres : « Mon doigt caresse les gouttes qui forment un croquet (1) sous la fente : âpre saveur lourde de fer, astringence et grimace grimace grimace, prunelles gelées à l’automne, et le sorbet au citron du dimanche où se mêlent acidité du fruit et métal du ramequin » (p.19). L’eau de pluie chargée du métal de la boîte à lettres va se mêler à l’eau du sorbet acide dans son ramequin métallique. Pour sauver quelque chose, il faut le sortir des contingences ; il faut trouver les liens sensuels, esthétiques et thématiques qui donneront sa cohérence (résistance) à l’édifice poétique composé de tout ce qui aura été sauvé. Il faut convertir le souvenir – parfois le chagrin – en littérature : comme la chélidoine, qui renferme un suc d’un jaune orangé intense, le poète « imagine sa lumière, [il] la conçoit [lui]-même, plutôt qu’[il] ne la voit » (p.125).

Le thème de l’aménagement des espaces traverse le livre. « J’aimais les contraintes » (p.16), dit le narrateur, qui connaît la « liberté que l’on trouve dans la créativité personnelle lorsqu’elle s’exprime autour d’un canevas prédéfini » (p.111). Il est question de la géométrie des édifices et des jardins, de Le Nôtre, de calcul. Il faut assurer la fidélité, l’authenticité de la réminiscence, mais aussi construire, élaborer le souvenir, aménager les espaces de la mémoire pour mieux les habiter. Une rue de Tours, la nuit de la Saint Sylvestre, devient le théâtre où faire jouer des trios de personnages, et même trois serveuses-soubrettes en tablier blanc. On observe souvent un glissement entre l’univers du souvenir et celui de l’imaginaire : le lieu où s’implante le récit se révèle être le décor du théâtre intérieur sur la scène duquel il est possible d’interagir à nouveau avec les êtres et les choses d’autrefois. L’auteur procède à un réagencement de la mémoire (n’est-ce pas assez proche de la notion antique d’invention ?), démarche plus saine que la régression complaisante de l’autobiographie stricte. Il semble vouloir objectiver ses anciennes impressions et émotions, établir leur relation aux objets et les y ancrer pour pouvoir les prendre sous son bras comme son personnage fait de la boîte à ficelles de sa grand-mère.

« Son personnage » ? Les thèmes de la vieillesse et de la mort, de la mémoire et de l’ancrage familial, s’articulent avec une redéfinition du sujet singulier, issu d’un passé mais aussi émancipé. Ainsi, on cherchera en vain à déterminer la profession de ce personnage équivoque, de ce sujet pluriel. Le thème identitaire réside aussi dans l’usage que l’auteur fait du discours direct. Comme dans L’Homme au pliant de toile (Cardère, 2014), il fait sourdre des voix : « on » du corps collectif et indifférencié des villageois, voix de personnages qui soliloquent, de la Loire, de figures historiques ou artistiques, de parents défunts… Elles ne se mêlent pas pour former un chœur, elles surgissent spontanément et font entendre leur liberté. La prosopopée règne dans cet ouvrage dont l’auteur est homme de théâtre.

Molière est convoqué à La gouttière, par le truchement d’une récitation de « poésie », et non d’une déclamation de théâtre. Est-ce parce que l’on voit trouble à travers l’eau de la gouttière qui s’écoule sur la vitre et par laquelle le petit garçon regarde son souvenir ? Ou est-ce parce qu’il n’y a pas loin d’un certain théâtre à une certaine poésie ? L’impromptu de Mascarille que récite la petite fille veut parler d’amour avec esprit, mais ses vers ont la maladresse populaire qui échappe aux précieuses ridicules (2). À La gouttière : amour des enfants, enfance de l’amour et de l’art. Le théâtre affleure en divers endroits du recueil, par exemple avec le motif récurrent des rideaux d’arbre, rideaux du théâtre de la nature (un rideau d’acacias structure L’Homme au pliant de toile). Il intervient de façon prononcée dans Ma petite est comme l’eau, section divisée en actes, où l’auteur « joue à imaginer que cette pièce pourrait exister » (3).

Au-delà de la référence dramatique, la conception de ces textes est pleinement poétique. Irruption de la voix de personnages allégoriques, images (motif récurrent de l’eau en mouvement) et glissements analogiques infléchissent l’écriture vers la narration onirique. Le travail du rythme et du son est aussi remarquable. Sur une goutte de pluie : « Celle-ci. La pluie l’avait posée ici, dans la ruelle qui longe l’église et le presbytère, sur une tige de fougère. Elle-même – était-ce le hasard ? – s’était blottie entre deux pierres » (p.34). L’Instituteur : « – Oui ! poursuit-il, les plus grandes de ces aiguilles, les plus lourdes, proviennent des clochers et des hôtels municipaux, des gares, des hôpitaux ; les autres, par centaines de milliers, se sont échappées des horloges et pendulettes domestiques, des montres de gousset, des montre-bracelet » (p.47). Surtout, notons la simplicité émouvante d’images telles que celle du papillon blanc qui, les ailes étendues sur la neige (blanc sur blanc, la beauté est ce qui se distingue à peine), accompagne, en le vouvoyant, le narrateur sur la voie de ce qui lui est le plus précieux ; il évoque le renard qui apprend au petit prince à bien évaluer la valeur de sa rose (la section suivante parle d’ailleurs d’une fleur rouge qui devait attendre au bout du chemin). C’est comme dans la transparence de l’eau que sont évoqués choses et gens. S’il est dit d’une jeune fille que son regard est bleuté, que ses vêtements sont bleus (p.60), on devine que c’est en fait son reflet que l’on voit, dans la vitre des fenêtres teinte du bleu réfléchi des ardoises ; présence ne va pas sans fragilité. Tout cela est brillant d’invention poétique. Dans Aiguilles d’horloge, J.-Y. Lenoir parvient à établir une image audacieuse et très chargée symboliquement : un réseau métallique d’aiguilles d’horloges à la surface de la Loire. L’image, risquée, exposée à l’écueil de l’artifice, est finalement très belle et convaincante. L’image intermédiaire d’une pellicule-vitrail, qui associe bien métal et transparence, sert de liant aux aiguilles et au fleuve, a priori peu susceptibles d’être associés ; et la diversité des tons des métaux présente une analogie efficace avec les nuances de la Loire (je l’atteste, ces nuances me sont familières).

Dans Le Poids du papillon (4), Erri De Luca place à la corne gauche du roi des chamois un papillon blanc qui l’accompagne tout au long de son existence, qui le distingue depuis sa victoire initiale contre un rival, et dont le poids fera basculer dans la mort le vieux chasseur qui, l’ayant tué, emporte sa dépouille. Les textes de J.-Y. Lenoir et E. De Luca n’ont rien de commun, si ce n’est un papillon blanc, interrogeant l’identité, un papillon blanc qui fait signe, un papillon-signet qui se déplace entre les pages du livre de la vie avant qu’il se ferme, et qui, ne pesant rien, porte la charge du sens et de la beauté.

 

Maëlle Levacher

 

(1) Galon ondulé qui borde une couture.

(2) http://moliere.paris-sorbonne.fr/base.php?Au_voleur%2C_au_voleur.

(3) Communication personnelle avec J.-Y. Lenoir, courriel du 23 mai 2017.

(4) Il Peso della farfalla, Milano, Giangiacomo Feltrinelli editore, 2009.

 

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A propos de l'écrivain

Jean-Yves Lenoir

 

Jean-Yves Lenoir, tourangeau de racines et auvergnat d’adoption, est depuis plus de trente ans homme de théâtre. Acteur, metteur en scène, enseignant la diction et l’art dramatique, il dirige la compagnie de théâtre Le Valet de Cœur à Clermont-Ferrand. Sa passion : la langue française et son évolution au cours de l’Histoire.
Il a publié (Nouvelle Pléiade, L’Harmattan, Flammes Vives…) différentes études relatives au théâtre, en particulier à Molière (Que contient-elle, votre cassette, Monsieur Harpagon ?), de la poésie (Je ; La boîte à musique ; Fenaison ; La prèle ; Les petits riens ; Ailes ouvertes), des nouvelles (Je vous aime, petites gens des dimanches d’hiver ; Poupée de maïs ; Le papillon blanc, l’ellébore noir), du théâtre (L’horloge parlante suivi de L’allumette), un roman (Les nèfles mûrissent), des contes (Dialogues avec une araignée).

 

A propos du rédacteur

Maëlle Levacher

 

Maëlle Levacher a suivi à Nantes un cursus complet de Lettres Modernes, achevé par un doctorat sur Buffon. Elle a enseigné neuf ans à Lille les matières littéraires et les sciences humaines. Parallèlement à ces activités, elle a monté la Cie des Chemins de verre, proposant des spectacles en musique semi-professionnels sur quelques-uns de ses textes (www.ciedescheminsdeverre.net). Elle a récemment démissionné de son poste d’enseignant permanent dans une école d’ingénieurs, pour rentrer dans l’ouest et donner désormais la priorité à ses travaux de création littéraire (http://www.ciedescheminsdeverre.net/bibliographie-de-maelle-levacher/).