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Adolphe, Benjamin Constant (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 22.05.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Classiques

Adolphe, Benjamin Constant, GF Flammarion, 206 pages, 3,90 €

Adolphe, Benjamin Constant (par Cyrille Godefroy)

 

Non, je n’écrirai pas de chronique sur Adolphe. Pourtant, après avoir lu les quinze premières pages de ce court roman, d’une densité psychologique ébouriffante, j’envisageais de fignoler un article du même acabit que ceux concoctés pour des œuvres d’envergure telles que Le Château de Kafka, La Connaissance de la douleur de Gadda ou Tango de Satan de Krasznahorkai.

Non, je n’écrirai pas de chronique sur un texte pourtant formidablement écrit, dont la prose, diablement belle et délicieusement précise, plane comme un aigle royal, à l’instar de la rhétorique déployée par les littérateurs du dix-huitième siècle (quiconque me soutiendrait mordicus que Benjamin Constant eût vécu au siècle des Lumières que je ne protesterais guère).

Non, je n’écrirai pas de chronique sur Adolphe. Pourquoi donc, me demanderiez-vous, déchirés entre la stupeur et la consternation. Cette lubie ne tient en rien au prénom du héros, ni même au fait que Benjamin Constant soit né en Suisse ; ces bévues, je les absous aisément. Non, je ne chroniquerai pas ce roman car passées les quinze premières pages au cours desquelles Constant pose en virtuose le caractère d’Adolphe (sa timidité, sa désinvolture, son individualisme…) et le confronte aux principes moraux de l’époque, ciselant par là-même des observations éminemment inspirées sur la solitude, la relation père-fils, l’hypocrisie ou l’absurdité de l’existence, il se focalise ensuite, certes avec tout autant de maestria stylistique, sur les états d’âme torturés et le délire introspectif d’Adolphe. Oscillant entre un rousseauisme pathétique et un marivaudage tragique, Constant s’enlise dans les dédales d’un amour, qui du reste n’en est pas un puisque ce cher Adolphe se lance à la conquête d’Ellénore, moins par inclination profonde et sincère que par désœuvrement, vanité et curiosité.

Non, je n’écrirai pas une chronique à propos d’un narrateur qui se complaît dans l’irrésolution, la souffrance et le malheur, qui s’ébroue dans l’affectation et la pâmoison, chiendent littéraire propre aux romantiques, qui se tripote le bulbe en inébranlables tergiversations, qui se morfond sans cesse du tour funeste que prend son idylle mais ne se résout jamais à rompre. Loin de badiner avec l’amour, Constant badigeonne les ratiocinations d’Adolphe d’un sérieux urticant. Quant au penchant sacrificiel d’Ellénore et à la somatisation fatidique et invraisemblable qui la frappe suite au désamour de son prince charmant, loin de motiver une chronique, ils ne m’inspirent qu’une railleuse perplexité. Enfin, Benjamin, ce qui est excessif n’est-il pas insignifiant ?

Je n’écrirai donc pas de chronique, en dépit des nombreuses objurgations dont pourraient légitimement me submerger les admirateurs de Benjamin Constant. En dépit de ces quinze premières pages dont chaque phrase est un trésor, que dis-je une caverne d’Ali Baba que je découvris ébahi, aussi euphorique qu’un puceau lâché dans un harem. En dépit de la description exhaustive et de la fine analyse des différentes étapes constitutives de l’amour (énamoration, résistance, passion, conflits, discord, lassitude, désagrégation). En dépit d’une plongée intimiste d’une rare profondeur. Non, bien que Benjamin Constant traduise précisément la complexité et l’ambivalence d’une relation amoureuse obscurcie par les malentendus, plombée par les compromis et fragilisée par l’orgueil, bien qu’il appréhende avec justesse les subtilités du désir que l’obstacle enflamme et que le confort routinier éteint, bien qu’il creuse le dilemme affectant Adolphe, écartelé entre la chaleur du lien et sa pesanteur, bien qu’il mette en exergue l’illégitimité et le danger d’une liaison au regard du conservatisme patriarcal de l’époque, je n’écrirai pas…

Certes, il eût suffi que j’eusse cité les quinze premières pages (sur les 90 que contient le roman) pour qu’elles eussent relégué dans l’égout de la bagatelle mes piètres réticences ou qu’elles eussent surpassé la meilleure chronique jamais réalisée sur ce livre, dont l’élégance de la langue mérite à elle seule une relecture. Certes, un esprit perçant pourrait relier l’atmosphère romanesque ainsi que les tourments amoureux d’Adolphe à ceux du jeune Werther (Goethe), de la princesse de Clèves (Madame De La Fayette) ou de René (Chateaubriand). Cet esprit pourrait m’objecter que la romance d’Adolphe débute par un stratagème laclosien et se solde par un dénouement racinien. Certes, il est difficile d’être constant tout au long d’un roman, d’allier sans fléchir la flamboyance à la pertinence. Mais c’est définitivement acté, j’ai beau me triturer la cervelle comme un amoureux transi, je n’en démords pas, ce livre ne vaut pas une chronique. Je consens tout uniment à vous citer un passage pioché dans les pages introductives :

« Je ne savais pas alors ce que c’était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque dans l’âge le plus avancé, qui refoule sur notre cœur nos impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu de moi quelques témoignages d’affection que sa froideur apparente semblait m’interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes, et se plaignait à d’autres de ce que je ne l’aimais pas ».

 

Cyrille Godefroy

 

Benjamin Constant, né à Lausanne en 1767 et mort à Paris en 1830, est un homme politique et écrivain franco-suisse, longtemps lié à Madame de Staël, considéré comme l’un des pères du roman psychologique moderne.

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).