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Acteur de l'écriture, Dieudonné Niangouna

Ecrit par Marie du Crest 09.07.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Théâtre, Les solitaires intempestifs

Acteur de l’écriture, juin 2013, 60 pages, 10 €

Ecrivain(s): Dieudonné Niangouna Edition: Les solitaires intempestifs

Acteur de l'écriture, Dieudonné Niangouna

 

Le guerrier de Brazzaville

 

La collection du Désavantage du vent regroupe de nombreuses contributions à la connaissance des écritures théâtrales contemporaines à partir de la figure tutélaire de Jean-Luc Lagarce. Des auteurs comme Dieudonné Niangouna parlent de leur vision personnelle du théâtre, établissant ainsi un aller-et-retour entre leurs œuvres dramatiques et ces textes critiques, un peu à la manière des « examens » du texte classique ou des préfaces, manifestes façon Cromwell.

Le volume de D. Niangouna est un recueil de plusieurs textes écrits à divers moments de son parcours et dont certains ont été l’objet de communications publiques ou de publications partielles. Seul Le devoir de construire est daté (2007) et décrit comme étant une suite de notes pour le festival Mantsina. Ces textes sont au nombre de neuf et c’est l’un d’eux qui donne son titre à l’ensemble : acteur de l’écriture, termes présents dans le texte lui-même. D’ailleurs la photographie de la première de couverture fonctionne en quelque sorte comme un frontispice : Niangouna, en vêtements africains est en train d’écrire.

En effet, l’enjeu primordial de cette réflexion sur le théâtre s’établit entre le territoire d’où émerge la parole jusqu’à la scène et la question de l’« africanité » possible ou impossible. Les neuf textes sont brefs comme pour exprimer brutalement (la langue est un combat), d’un coup, ce qui constitue le regard de l’auteur sur son écriture, sur la place du théâtre « en Afrique », théâtre qui « est venu en bateau dans le continent » (p.26).

Le texte le plus long, placé au centre de l’ouvrage A part Billy the kid pose les bases des combats de D. Niangouna. Le théâtre soulève des questions historiques et politiques. Ses premiers ennemis sont les programmateurs, ceux qui définissent arbitrairement ce que doit être le théâtre. Et puis, il ne faut pas penser à une prétendue Afrique francophone, uniforme, caricaturale. Il faut dire et redire que les théâtres occidentaux au sens très large du terme s’écrivent dans une langue donnée : Les Français font le théâtre en français… (p.33). L’Afrique francophone noire, elle, fait du théâtre dans une seule langue qui n’est pas la sienne. Il y a là une injustice criante, une absurdité originelle, héritière de la colonisation. Mais cet état de colonisation perdure, et il s’agit de faire avec, en quelque sorte, de se mettre dans un état « hybride ». La francophonie et ses avatars bien pensants participent de cette imposture faussement bienveillante entre le nord et le sud. L’Afrique est Maintenant. Et tout est à réinventer.

L’Afrique c’est pas le passé coincé dans un cul de chameau (p.37).

Mais le propos de Dieudonné Niangouna rentre plus avant dans l’intimité de son écriture, et ce dans plusieurs textes : Dans mon acte d’écrire ou bien L’écriture de la terre brûlée. Ou encore Parole de forgeron, texte qui, d’une certaine manière, est matière d’un poème en prose. Parole en marche, parole née de la bouche :

La parole a été terre, la parole a été feu, eau, vent et arbre (p.41).

Niangouna écrit pour lui et les autres ne sont que « les produits dérivés de son imaginaire ». La genèse de cette écriture passe par une excitation irrésistible. Revient languissante la question : comment écrire ? L’écriture part comme une balle de kalachnikov et doit revenir dans le tuyau « après qu’elle a été tirée ». Niangouna est d’abord un metteur en scène dans sa tête et Le public rentre se coucher dans mon rêve, et moi je joue sous son sommeil (p.20).

Qu’est-ce au fond être acteur de son écriture ? une sorte d’angoisse qui déclenche tout. Et Niangouna décrit le work in progress : ça vient et il va prononcer dans un murmure puis dire à haute voix. Le monologue initial est littéralement en marche. Et il « part se coucher sur la feuille », il se couche sur elle « et vomit tout jusqu’à épuisement ». Il y a ensuite la lecture des livres, mais jamais des livres de théâtre parce que le théâtre existe de partout. Tous les autres textes, romans, poèmes, nouvelles… matrices du théâtre. L’acteur agit, ne fixe rien, ne retient rien en lui et rejette viscéralement tout ce qui l’a habité. L’acteur devient alors auteur dans la vomissure.

Lire ce petit opuscule, c’est bien plus que découvrir « les idées sur » d’un auteur de théâtre, c’est pénétrer dans la chair, les tripes de sa création, de sa langue ici familière, provocatrice et poétique ; bref comprendre, prendre avec soi l’œuvre irradiante de Niangouna, auteur congolais.

Dieudonné Niangouna et Stanislas Nordey sont cette année les deux artistes associés à la programmation du festival d’Avignon, 2013.

 

Marie Du Crest

 


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A propos de l'écrivain

Dieudonné Niangouna

 

Dieudonné Niangouna est né en 1976 au Congo. Il joue dans les années 90, sur les marchés de la capitale. Aujourd’hui il est à la fois auteur, metteur en scène et comédien. Il dirige la compagnie Les bruits de la rue. En 2005, la Comédie française propose des lectures de ses textes et en 2007, il est à l’affiche du festival d’Avignon. Le théâtre de D. Niangouna, dans une langue jaillissante, poétique, sauvage mêlant le lari et le français, parle de sa terre, du destin humain fait de violence et de beauté. En 2013, il participe au festival d’Avignon en qualité d’artiste associé. Il demeure un des créateurs les plus actifs de la scène congolaise contemporaine et à ce titre, il joue un rôle essentiel dans le cadre du festival Mantsina sur scène à Brazzaville. Chez le même éditeur : Les inepties volantes, suivi de Attitude clando, 2010 ; Le socle des vertiges, 2011.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.