Identification

Accident de personne, Guillaume Vissac (par Ahmed Slama)

Ecrit par Ahmed Slama 24.06.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Attila

Accident de personne, Le Nouvel Attila / Othello, décembre 2018, 160 pages, 13 €

Ecrivain(s): Guillaume Vissac Edition: Attila

Accident de personne, Guillaume Vissac (par Ahmed Slama)

 

Cet Accident de personne, publié dans la collection Othello du nouvel Attila, est un de ces livres singuliers ; l’un de ces livres qui nous montrent ce que peut apporter le web à l’écriture et à la littérature. Pour ceux et celles qui en doutaient, en doutent encore, il est un révélateur de ces nouveaux formats et nouvelles manières d’appréhender la littérature.

Guillaume Vissac, bien connu du web littéraire par l’entremise de son superbe site, Fuir est une pulsion, un journal où écriture, lecture et fragments de vie se mêlent et s’entremêlent ; quelle plus belle affirmation qu’il n’y pas d’un côté la littérature et de l’autre la vie ?

Bien connu également par ses publications du côté de chez Publie.net. Il nous emmène cette fois-ci sur les rails de ces accidents de personne, euphémisme bien trop connu, expression synonyme pour tout usager(ère) d’allongement du temps passé (dilapidé ?) dans le boyau métropolitain ou les quais, dénudés et utilitaires, de quelque train de banlieue.

La voix des sans voie

C’est un enchevêtrement de voix auquel on assiste ; voix de celles et ceux qui préfèrent les solutions radicales, flippe(nt), travaille(nt) plus pour gagner plus, hésite(nt)… Les titres des fragments qui s’enchaînent, construits tous sur ce modèle, les textes ne dépassant jamais la contrainte des 140 signes.

Bien sûr, on est d’abord un peu dérouté par ce « roman en pièces détachées », évidemment, curieux, on tourne et retourne l’objet-livre singulier dont les pages étroites s’allongent, des rails ? Non, à bien ou mieux y regarder, la quatrième de couverture et sa bande magnétique, c’est un ticket que l’on tient et qui, progressivement, nous fait entrer dans les pensées de celui ou celle qui fantasme, interviewe les morts, patiente…

… histoires parcellaires, fragments de vie ; avant ou pendant l’acte fatal qui se meut en ces locutions étranges ; accident ou incident de personne ; euphémisme répandu soit par l’entremise d’« un message vocal diffusé par un haut parleur ou écrit sur les pixels d’un écran »,

… on y navigue, dans ces accidents de personne, un peu comme l’on veut, les lire, les entendre, les voix ; naviguer au hasard de leur polyphonie qui se tisse :

 

« Pourquoi mourir ?

Pour y taguer ma marque,

mon empreinte digitale, tout

mon crâne en pochoir sur

le prochain pare-brise »

 

… voix qui tracent les voies de ce réseau bien singulier, fait de renvois, d’accélérations, de ralentissements,

 

« J’ai la gorge qui bat froid

contre mon rail : les vibrations

s’approchent (on n’est pas à

un battement près) »

 

… voix que recoupent ces pages étroites et qui s’allongent comme des rails, esquissant un réseau livresque et ferroviaire, ou comment les pages, l’objet, se mêlent au texte,

 

« régulateur de flux (…) : là-

bas, mère de famille au bord

d’un quai & borderline,

prête à franchir le pas

la direction nous fournit

désormais aussi des gants

en latex cas où il faille

aller mettre les mains ».

 

Dans et par le réseau

Et dans ces accidents de personne c’est bien d’un flux qu’il s’agit, flux syncopé, heurté, comme l’écriture de Vissac, toujours au plus près de l’Instant et de l’événement. Ce n’est plus simplement l’écriture ou ce que nous content ceux et celles que l’on pourrait appeler les forçats du réseau ferroviaire, mais tout ce dispositif singulier et ses renvois permanents. Aucune linéarité ou hiérarchie lectrice n’est possible. Chaque lecture est unique. Et qui nous amène à chaque fois, à chaque lecture à ce fait déroutant dans sa simplicité que ce que l’on nous décrit, ces morts et suicides, par leur itération ne sont plus des événements, mais simplement des accidents de personne.

 

Ahmed Slama

 


  • Vu : 428

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Guillaume Vissac

 

Né dans la Loire un peu après Tchernobyl, Guillaume Vissac a étudié les Lettres à Saint-Étienne, ville dans laquelle il a grandi. Avant d'écrire des livres et même d'en lire, il construit des sites inter-net, et c'est tout naturellement qu'il s'intéresse au web littéraire qui commence à émettre au milieu des années 2000. Il publie en 2010 ses deux premiers récits numériques, Qu'est-ce qu'un logement et Livre des peurs primaires, suivi l'année suivante d'une première version d'Accident de personne, récit en pièces détachées sur les suicidés des transports en commun écrit sur le réseau social Twitter. Ce texte, réécrit et recomposé, reparaîtra à l'automne 2018 dans une nouvelle version. En 2013, il publie son premier roman, Coup de tête, l'histoire d'un mec qui a perdu sa main et qui veut la retrouver (livre réédité en 2017). En 2015 paraît Mondeling, ouvrage poétique et graphique en collaboration avec le photographe Junku Nishimura. Son atelier à ciel ouvert est accessible via son site Fuir est une pulsion : www.fuirestunepulsion.net

Parallèlement à ses activités d'auteur, Guillaume Vissac traduit de l'anglais vers le français. En 2018 paraît sa première traduction (Le chien du mariage, recueil de nouvelles d'Amy Hempel). Il mène en ligne, depuis 2012, un marathon de traduction d'Ulysse de Joyce dont la publication est amenée à s'étendre sur une quarantaine d'années, au rythme d'une phrase (ou d'un groupe de phrases) par jour et transposé dans notre monde présent. Ce projet est accessible sur le site www.fuirestunepulsion.net/ulysse/

Vivant désormais à Paris, il travaille, depuis 2015, pour les éditions publie.net comme directeur éditorial.

http://www.fuirestunepulsion.net

 

A propos du rédacteur

Ahmed Slama

 

Ahmed Slama,

Agenceur de mots littéraire : finaliste du Prix du Jeune Ecrivain Français 2015 et 2016, lauréat du prix de la revue Rue Saint-Ambroise, retrouvez son feuilleton Topologie des Clopes. Agenceur de mots journalistique au BondyBlog. Il se propose, chaque semaine, de cartographier le réseau littéraire numérique à travers sa chronique, LittéWeb, à retrouver dans La Cause Littéraire.