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A Tlemcen (1)

Ecrit par Simon Paul Benaych 25.05.12 dans La Une CED, Ecriture, Récits

A Tlemcen (1)

Nous publions en trois parties ce récit de Voyage (pélerinage ?) à Tlemcen (Algérie).

 

En arrivant à Tlemcen ce vendredi 27 janvier 2012, brume et obscurité, neige et travaux sur la route. Comme si les chicanes imposées par les travaux en cours voulaient ralentir cette entrée, on pourrait presque dire cette intrusion.

Impression d’ouvrir la porte du temple du souvenir. Les souvenirs réels et ceux entretenus ou créés par les récits de mes parents forment une sorte de voile qui est en train de se soulever. Il y faut de la lenteur. Le réel qui importe ne se livre pas au passant. L’homme pressé n’entre pas dans le temple. Parce qu’il n’entre pas dans le temps.

Tlemcen absent, c’est Tlemcen mythifié. Mais être présent à Tlemcen, c’est comme un rêve dévoilé, voire déchiré. Pour une révélation.

C’est une émotion, presque une entrée dans du sacré. Limites du voyage, rencontre avec une partie de son histoire, une histoire un peu enfouie et soudain lisible.

C’est à Tlemcen que j’ai appris à lire.

Dans la classe de M. Azra.

M. Azra était un instituteur en blouse grise. C’était mon maître, il impressionnait tous les élèves. Nous le craignions. Je l’aimais beaucoup. Sa mère était sage-femme. Elle avait aidé ma mère à accoucher de son premier bébé. D’une certaine manière, elle m’avait aidé à venir au monde. Filiation : la mère et le fils ont participé au même processus.

Le vendredi 27 janvier 2012, avec Aïssa qui conduisait, nous sommes partis d’Alger pour rejoindre Tlemcen.

Récit difficile que le récit de cette arrivée à Tlemcen. Retour sur un lieu, alors que je n’ai aucun souvenir du départ. Retrouver ce que l’on n’a jamais connu. Découverte habitée d’images.

Il me revient ici un extrait de Christian Doumet qui dit ceci :

« En réordonnant les traits primordiaux du visage de la terre, chaque ville, chaque paysage nous reconduisent à quelque paysage d’enfance dont l’existence réelle, devenue hautement improbable, ne tient plus qu’à ces bribes de reconnaissance. C’est pourquoi, entrer dans la configuration d’une ville, équivaut toujours à une sorte de renaître au monde, ou plutôt, de ressourcement dans la pluralité des mondes.

La découverte que nous sommes un jour, en naissant, venus au pluriel du monde » (1)

Il s’agit bien de cela en effet, percevoir soudain que le monde qui nous est familier n’est qu’un parmi d’autres, et que rencontrer l’autre, ouvrir les yeux et ses sens relève tout autant d’un déplacement spatial que d’un écart conceptuel, un déplacement éthique, émancipateur. Ouvrir, s’éployer, respirer pour grandir.

Alors, sur quoi cette rencontre avec Tlemcen est-elle fondée ? Que reste-t-il ? Des images, des odeurs, des sensations toutes douillettement cristallisées sur des personnes aimantes et aimées, mes parents, mes grands-parents en particulier.

Le portail vert de l’école maternelle où mon grand-père Joseph m’accompagnait et venait me chercher. L’odeur et la saveur de la confiture d’abricot que ma mère et ma grand-mère préparaient pour le goûter, en sortant de l’école. Émotions olfactives jamais retrouvées depuis. Dans cette confiture, il y avait parfois des amandes d’abricot, c’était délicieux, mon père cassait méthodiquement les noyaux d’abricot pour en extraire l’amande. Quant aux autres noyaux, ils nous servaient à l’école pour jouer aux osselets.

La porte en bois mouluré du petit immeuble où nous habitions, boulevard Jean Jaurès. Aujourd’hui, cette porte est de couleur passée, entre le vert et le jaune caca d’oie. Elle était verte cinquante-trois ans auparavant. L’entrée de la cave, sous l’escalier, lieu de tous les fantasmes ; je n’aimais pas ce lieu obscur envahi par les toiles d’araignée. La nuit, je faisais régulièrement le cauchemar d’un boa qui y séjournait et menaçait d’en sortir au moment où tout le monde dormait. La réalité était beaucoup plus triviale : des rats y séjournaient, on les entendait régulièrement courir et gratter dans la cave, ce qui suffisait à nous effrayer.

Le portail de la maison de mes grands-parents maternels est aujourd’hui fermé par une chaîne. La maison n’est pas occupée. Mais autour, le quartier est vivant. Sélim, mon guide tlemcénien, m’explique que parfois, les litiges sur des héritages se terminent ainsi : on verrouille la maison, et les années passent, laissant les araignées et la végétation reprendre possession des lieux.

Autre image encore vive : l’appartement de mon enfance. Les pièces de l’appartement à l’étage, la chambre à gauche en entrant, où dormait grand-père dans les derniers mois de sa vie. Le couloir qui conduisait vers la cuisine, au fond à gauche, et là, au fond du couloir, juste avant d’arriver à la cuisine, le placard avec ses deux portes où l’on conservait les réserves d’aliments, l’huile, la semoule et le sel, les olives et les épices. Au milieu du couloir, à droite, une porte donnait sur la salle-à-manger éclairée par deux ouvertures ; à gauche, une fenêtre, à droite une porte-fenêtre avec un balcon. Et sur le mur de droite, une porte : la chambre à coucher où nous dormions, mes parents et moi. Je revois le lit de bébé à droite qui accueillit ma petite sœur de juin 1957 à l’été 1958.

Dans la maison de mes grands-parents, l’odeur du bois qu’on travaille dans l’atelier de grand-père. Les copeaux au sol, la sciure, la colle qui chauffe dans un coin, sur un réchaud.

 

Simon Paul Benaych


A suivre

 

(1) Christian Doumet, Rumeur de la fabrique du monde, José Corti, 2004, p. 85.


Lire A Tlemcen (2)


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

 

Simon Paul Benaych est né à Tlemcen il y a 60 ans. Il a consacré sa vie à l’école, où il a exercé différentes fonctions. Aujourd'hui, il continue à œuvrer en faveur de la réussite des élèves et par ailleurs, écrit quelques textes pour son plaisir. Et le plaisir, c’est important, depuis  qu’il a lu Roland Barthes. Le plaisir d’un rapport questionnant au monde, d’une interrogation infinie sur les relations entre les êtres et sur la force d’un sourire ou d’un mot.