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A son image, Jérôme Ferrari

Ecrit par Emmanuelle Caminade 29.08.18 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Actes Sud

A son image, août 2018, 224 pages, 19 €

Ecrivain(s): Jérôme Ferrari Edition: Actes Sud

A son image, Jérôme Ferrari

 

Jouant sur l’ambivalence de son titre renvoyant aux notions d’image et de ressemblance, de vérité de la représentation, comme à la nature de l’homme et à son rapport à Dieu, Jérôme Ferrari annonce déjà en partie la richesse du sujet abordé par son dernier roman. A son image incarne en effet une vaste interrogation sur la représentation, la nature humaine et la transcendance en s’ancrant dans un quotidien très concret avec des personnages très humains dans leur complexité et leur faiblesse, et en développant des thématiques s’articulant autour de la photographie et de la guerre – liées toutes deux à la mort.

Mettant en scène deux magnifiques héros romanesques, une jeune photographe et son oncle et parrain prêtre, dans la Corse villageoise des années 1970 au début des années 2000, marquée par les violences des nationalistes et leurs luttes fratricides, l’auteur y fait entendre en parallèle l’écho des guerres de Yougoslavie qui achevaient de ravager les Balkans.

Il remonte de plus à la guerre de conquête coloniale italo-turque du début du XXème siècle et aux premières guerres civiles balkaniques, reconstituant de manière fictive les trajectoires de ces deux photojournalistes atypiques que furent Gaston Chérau et le Serbe Rista Marjanovic – sans lesquels ce roman n’aurait pas vu le jour. Et les trois citations en exergue du livre nous confirment la largeur d’un sujet nous plaçant face à l’énigme du temps, à l’obscénité du monde et à l’impossible représentation de l’idée de Dieu.

Un jour d’été 2003, Antonia, une jeune photographe corse ayant travaillé dans la presse régionale tout en rêvant d’aller sur les champs de bataille pour « rendre visible ce que personne ne voulait voir » avant de se reconvertir étonnamment dans les photos de mariage, rencontre à Calvi un soldat serbe qu’elle avait connu une dizaine d’années auparavant à Vukovar à l’occasion d’un reportage mené pour son propre compte qu’elle ne voulut finalement jamais publier. Reprenant la route de nuit pour rentrer chez elle, elle meurt dans un accident. Quelques jours plus tard, c’est son parrain qui célèbre la messe de funérailles dans le village familial : un homme ébranlé, déchiré, dont la douleur contraste avec la foi intense du prêtre.

« La mort est passée », fixant le temps, tout le roman s’employant à le remettre en mouvement. Durant cette longue messe de requiem chantée par un chœur, le prêtre comme l’assistance sont ainsi renvoyés à leurs pensées et souvenirs, le récit remontant le temps pour retracer la boucle du parcours terrestre de la défunte. Et c’est toute la vie d’Antonia qui nous est peu à peu dévoilée par bribes : ses rapports avec ses proches et ses relations privilégiées avec son parrain dont elle ne partage pas la foi, ses aspirations, ses passions et ses ambitions, ses désillusions amoureuses et professionnelles… Une vie s’articulant autour de son amour pour Pascal B. qui s’engagera dans les troupes nationalistes et surtout de sa fascination pour la photographie, pour le miracle de « l’existence de la trace de ces corps désormais vieillis ou depuis longtemps tombés en poussière ». D’une fascination pour cette « inconcevable permanence du présent » qui changerade nature avec sa découverte de la violence et du « vertige » de la guerre – où elle croisera le regard de la Gorgone et se trouvera confrontée à l’obscénité du monde et à sa propre vérité.

« Il y a tant de façons de se montrer obscène ».

En cette période sombre qui est la nôtre, Jérôme Ferrari invite le lecteur à réfléchir sur le monde et sa violence, et sur ses propres représentations et comportements. A son image traite en effet de l’obscénité du monde et de celle de sa représentation mais aussi de notre solitude et de nos peurs, de notre impuissance et de notre responsabilité. L’auteur y dresse un tableau des bassesses humaines, de leurs plus infimes manifestations aux atrocités les plus répugnantes de la guerre, car c’est toujours le même « visage hideux de la méduse » qui grimace : celui de la fascination pour la violence, pour la jouissance, cette excitation, « mélange de joie et de terreur », qu’elle procure. Il souligne cet « enchaînement d’étapes minuscules et fatales » qui conduisent au pire, que ce soit dans le parcours d’Antonia, dans l’évolution sanglante de l’aventure nationaliste ou dans la longue tragédie des Balkans, ainsi que l’apathie et l’égocentrisme, le conformisme et la lâcheté des hommes, rappelant qu’ils restent toujours libres de se révolter, de ne pas cautionner par leur silence l’obscénité du monde ni y ajouter. Et, si être un homme semble souvent se résumer à tuer et à mourir, si la vérité désespérante de ce monde que nous percevons semble la violence et la guerre, il montre que, même sans avoir été touché par la grâce de la foi, nous aspirons à une autre vérité.

L’argument de départ du roman est simple, la pertinente complexité du dispositif narratif permettant d’embrasser toute l’ambition du sujet, tandis que l’écriture ironique et douloureuse illustre de manière très schopenhauerienne la tragi-comédie de nos vies. Et, se situant incontestablement dans la continuité romanesque de A fendre le cœur le plus dur, cet essai sur la légitimité de la représentation de la violence, A son image s’inscrit aussi dans celle de Dans le secretet de Un dieu un animal (même s’il n’y avait pas le moindre humour dans ce roman). L’auteur y met en effet en lumière les discordances du monde et semble touché, ébloui par cette approche mystique qui pourrait les résoudre de manière consolatrice. Sans compter la filiation assez dostoïevskienne du livre au travers du personnage du prêtre, de son humanité et de la pureté de sa foi, de ses doutes, comme de son opposition à sa filleule qui considère cette foi, cet « angélisme », comme « un assentiment donné à l’obscénité du monde ».

Le récit, suivant le déroulement de la messe, est divisé en parties liturgiques, celle préparant l’office remplissant une fonction d’exposition tout en annonçant le sens de ce roman en forme de requiem. Le parrain d’Antonia y prend en effet place au bas de l’autel, matérialisant ainsi cet écart entre monde terrestre et monde céleste qu’il va tenter de faire franchir à ces prières. Un requiem qui résonne plus largement comme la prière de l’homme infiniment petit et désemparé face au mystère de la mort.

A ces douze parties sont associées douze photos invisibles dont ne sont mentionnées entre parenthèses que le titre la date et le lieu : des photos (imaginaires) personnelles ou professionnelles prises par Antonia qui donnent l’occasion de ranimer des moments épars et significatifs de sa vie, ainsi que quelques photos réelles de grands photographes.

Les choix formels de Jérôme Ferrari sont, comme toujours, profondément signifiants. Le narrateur, sorte de Dieu omniscient, s’immisce ainsi dans l’intimité des personnages présents – et surtout du parrain jamais nommé – figure quasi christique – mais aussi rétrospectivement dans celle d’Antonia ou de Pascal B., cet ami d’enfance qui fut son homme attitré : un nationaliste plusieurs fois incarcéré qui fut victime d’un règlement de comptes. Surplombant le temps, il entremêle passé et présent, adoptant également le regard extérieur du photographe saisissant l’instant, attentif aux positions, aux gestes et aux regards, aux cadrages et aux angles de vue, comme aux ombres et aux lumières, soulignant les contrastes, les noirs et surtout les blancs.

Toute l’organisation narrative travaille les discordances, le contenu des différentes parties mettant en évidence le décalage manifeste entre les paroles liturgiques et les échos qu’elles suscitent, éclairant l’ambigüité de ces paroles bibliques souvent obscures comme l’écart entre le cliché, « forme abrégée » ayant perdu son sens, et la « totalité cachée » dont elle procède, tandis que l’écriture, alternant d’amples périodes et de nombreux passages resserrés accélérant le rythme dans un vivant présent de narration, fait ressortir les dissonances entre rires et larmes, entre « le douloureux et le ridicule ». Chagrin et désespoir y côtoient sans cesse en effet le grotesque, l’humour ravageur de l’auteur n’épargnant personne, sans pour autant exclure une certaine empathie, une compassion pour ces pauvres humains que nous sommes. Et si Jérôme Ferrari a choisi de décrire une messe de requiem chantée, c’est que le chant s’avère « la prière parfaite », les chanteurs recrutés faisant entendre « la voix de la faiblesse et de l’espoir », une voix si humble qu’elle semble « manifester la présence divine », « la merveilleuse dissonance, l’accord mineur de septième diminuée » de la fin du Kyrie Eleison, venant faire écho à la fameuse « quintina » qui illuminait Dans le secret.

Récit émouvant d’un double échec – l’échec personnel de cette jeune photographe corse dont la vie semblait pleine de promesses s’inscrivant significativement sur fond de tragédie collective de son île –, A son imageconfronte deux vérités possibles du monde, même si l’une dépasse notre entendement. Et ce huitième roman ample et puissant, porté par la figure lumineuse d’un prêtre et brossant un superbe portrait posthume de femme, d’une profondeur psychologique inhabituelle chez l’auteur, tend, entre rires et larmes, à unir les morts et les vivants en une même prière, approchant la beauté du mystère d’une foi capable de transcender la colère et le désespoir.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Jérôme Ferrari

 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari a enseigné la philosophie en Algérie, en Corse avant d’occuper un poste à Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis. Il est l’auteur de Dans le secret (2007), Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2008, prix Landerneau), Où j’ai laissé mon âme (2010, prix roman France Télévisions, prix Initiales, prix Larbaud, Grand Prix Poncetton de la SGDL pour l’ensemble de son œuvre), Le sermon sur la chute de Rome (2012).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.