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A propos du roman, Paul Gadenne

Ecrit par Christian Massé 26.03.13 dans Actes Sud, La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais

A propos du roman, 130 pages

Ecrivain(s): Paul Gadenne Edition: Actes Sud

A propos du roman, Paul Gadenne

 

« Je ne puis parler de mes romans à personne durant le temps où je les compose. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas de l’ordre du langage parlé. Je ne vois mes personnages, je ne les entends, que dans le silence intérieur ».

Un sujet de roman n’existe pas quelque part en dehors de son auteur. Ce n’est pas une marchandise ramassée dans un supermarché… Le sujet trouve son auteur, oui, comme une sorte de présence qui l’envahit. Une idée se dépose un jour en lui, le féconde, devient consubstantielle à lui. C’est une graine qui est tombée sur le sol qui est sien par nature, et cela fait un livre. « Pourquoi écrire, si ce n’était pour nous délivrer de notre présence ? » (à ce sujet, à cette graine).

Une force nous pousse à écrire : le besoin de traduire la vie. Traduire, au sens propre du mot, c’est faire passer la fameuse graine d’un état à un autre. Traduire la vie, c’est tenter d’en changer la nature – de la faire nôtre. C’est essayer de la dominer, en nous en appropriant la substance. Ecrire, c’est une façon de nous assurer une certaine emprise sur les choses, par la conscience que nous en avons un instant. Est-il besoin d’ajouter que c’est d’abord pour soi que l’on écrit ? Se plaçant devant sa page blanche, l’écrivain ne se place d’abord que devant lui-même. Tant mieux si, après coup, il trouve un public.

L’écrivain Paul Gadenne cite Rilke et… Nietzsche. Rilke : « Une seule chose est nécessaire : la solitude. Aller en soi-même et ne rencontrer durant des heures personne, c’est à cela qu’il faut parvenir ». Paroles profondes, qui éveillent comme en écho celles de la solitude tragique de Nietzsche : « Place, entre toi et aujourd’hui, au moins l’épaisseur de trois siècles […] Que les clameurs du jour, le bruit des révolutions et des guerres ne te parviennent que comme un murmure ».

« Je n’ai pas besoin qu’on m’explique, qu’on me prouve : toute vue romanesque explique et prouve. Je n’ai pas besoin qu’on m’explique la fatalité : j’ouvre un roman de Faulkner, et je comprends, je “vois” que je suis dans un monde soumis à la fatalité. Je n’ai pas besoin qu’on m’explique le mal : j’ouvre Mauriac, et je “vois” le mal. J’ouvre Malraux, et je comprends, je “ressens” le besoin de communion, de fraternité humaine. Giono, et la montagne “est” sur moi ».

Les sujets, les êtres humains, se heurtent à nous. Nous nous heurtons à eux. Indépendamment de ce qu’ils sont et ce qu’ils font, nous voulons coûte que coûte trouver le sens de leur existence, pour nous-mêmes, et pour eux-mêmes. Nous ignorons, voire nous fuyons, l’inquiétude qui nous incite à pénétrer en eux : un besoin exigeant d’unité qui nous porterait, pour un peu, à leur refuser une existence autre que la nôtre. Nous voulons savoir comment le monde, comment la vie, apparaissent à ces êtres que le hasard nous a placés pour voisins, pour compagnons de route.

« Faire acte de romancier, c’est faire acte d’amour. Ne pouvant posséder les êtres, nous les recréons, nous les transformons en personnages. Le romancier, assumant les rôles, en se mettant “dans la peau” des autres, obéit à ce désir anxieux d’abolir les distances par des explications qui puissent en rendre compte, qui puissent les atténuer ». Le romancier n’est pas un spécialiste : il n’est pas voué à l’explication des états d’âme et des comportements humains. Son point de départ n’est pas dans l’esprit, mais dans la vie. Le roman est l’art du concret. Il  traduit le concret avec plus d’intensité que la vie elle-même. C’est l’art d’une situation, d’un instant. De l’instant ? Un roman peut se suffire à lui-même par son nombre de pages bref ! « Le destin de l’auteur, celui du personnage et celui du lecteur se confondent ».

 

Christian Massé


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A propos de l'écrivain

Paul Gadenne

 

Paul Gadenne (1907-1956), qui fut professeur de lettres, est l’auteur de quelques-uns des romans qui, dans la prose du XXe siècle, tiennent une place de choix, tels Siloé (1941), La Plage de Scheveningen (1952) ou Les Hauts-Quartiers (1973, édition posthume). Chez Actes Sud ont paru L’Intellectuel dans le jardin (1985), Bal à Espelette et Scènes dans le château (1986), etPoèmes (1992).

 

A propos du rédacteur

Christian Massé

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Rédacteur


Christian Massé, la soixantaine, vit installé en Touraine depuis 1990, après dix huit années passées à Paris. Marié, père de cinq enfants.

A publié :


Entre noir à Jean-Jaurès, éd. Denis Jeanson, 1997.
Le Drôle-au-diable, récit, éd. Le Temps des Cerises, Paris, 2001.
La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, épuisé.
La Loire dans tous ses ébats, nouvelle ligérienne, éd. Le Petit Pavé, Brissac, 2007.
La dernière nuit de Josepha, roman, éd; Le Temps des Cerises, 2008.
Les troubadours dans la ville, ouvrage collectif (? De la plume à la dague ?, nouvelle de CM) édité par le

La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, ré-édité en 2012.

Le mauvais génie, nouvelle, façon Oulipo, La comtesse de Ségur et nous, ouvrage collectif, éd. Le Jardin d'Essai.

La colère des imbéciles remplit le monde. Opuscule sur l'écrivain Georges Bernanos, à partir de son essai "Les grands cimetières sous la lune". BNF 2013.

Lettres de Lucien Gerfault à son père, roman épistolaire, éd. Antya, 2013.

Et Siroco nous était conté?Récit d'un séjour effectué en mer Méditerranée sur le vaisseau de guerre SIROCO, du 9 au 14 juin, éd. Antya,2013.

Palestine...Terre sainte, Terre souffrante.Opuscule d'une conférence tripartite organisée par la paroisse de Saint Côme en Loire en octobre 2010. Ed. Antya.

Le temps ininterrompu, anthologie, éd. Antya, 2014.

Consuelo, c'est moi, récit critique, "Lire George Sand", ouvrage collectif, éd. Le Jardin d'Essai, 2014.

Le temps numérique, anthologie (chroniques littéraires numériques), éd. Antya, 2015.

L'atelier de l'avenue du Maine, adaptation théâtrale du roman de Marguerite Audoux, "L'atelier de Marie-Claire", éd. Le Jardin d'Essai, 2015.

Le Journal retrouvé, récits auto biographiques, auto édité, 2016.

Les genêts, éd. Antya, 2017, ré édition (1ère édition: Les Lettes Libres, 1986)

La dernière nuit de Josepha, roman, éd. Antya, 2017, ré édition (1ère édition: Le Temps des cerises, 2008)

Flaure, peintre du figuratif,éd. Les Dossiers d'Aquitaine, collection Beaux livres. 2018

 

A été membre de l'Union des écrivains, pendant 15 ans.
Membre de la Société des Gens de Lettres (depuis fin décembre 2010)

- Animateur de rencontres littéraires et artistiques (Tours).

- Président de l'association Les Arts en écho !


Président de l'Association littéraire La Plume ligérienne (organise des soirées littéraires dans des lieux non institutionnels)