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A propos de "Un pays à l'aube" de Dennis Lehane

Ecrit par Jérôme Diaz le 25.04.15 dans La Une CED, Les Chroniques

A propos de

 

Un pays à l’aube, Dennis Lehane, Rivages Thriller, 2009, 759 pages

 

Entre Germinal et Il était une fois en Amérique

Faudrait peut-être que quelqu’un envisage de nous payer correctement, merde ! Qu’est-ce donc : des propos extraits d’un tract militant ? L’accroche d’une affiche pour une manifestation ? La dernière vitupération de quelque « responsable » politique ? Du tout. Ce cri est tout simplement poussé par l’un des personnages d’Un pays à l’aube (1) (The Given Day), magistral roman historique signé Dennis Lehane. En nous plongeant dans le vif des émeutes de 1918-1919 et la grève des policiers de Boston aux Etats-Unis, l’auteur-vedette de Mystic River, Gone Baby Gone, Shutter Island ou récemment Quand vient la nuit, remonte le temps pour plonger son lecteur dans un pan méconnu d’histoire. Et lui redonner vie.

Ses héros, Luther Laurence, un ouvrier noir et joueur de baseball de l’Ohio, et Aiden « Danny » Coughlin, jeune officier de la police de Boston (que ses chefs, la plupart étant de sa propre famille d’ascendance irlandaise, chargent d’infiltrer le milieu anarchiste et syndical), croisent au gré des pages des personnages bien réels comme John Edgar Hoover, futur chef du FBI, le militant de la cause noire, W.E.B. Du Bois, ou Babe Ruth, vedette du baseball. Dans une atmosphère politique et sociale brûlante, à l’aube d’années 1920 imprégnées de racisme, de lutte des classes, de soldats rentrant du front et d’une terrible épidémie de grippe, émergent les mouvements bolchéviques et anarchistes.

Lehane a choisi de faire ressentir l’aspect « humain » de l’Histoire, aux côtés de ceux qui battent le pavé, tenant un journal de bord vivant et poignant de leurs luttes. Sans jamais tomber dans l’aridité du cours magistral : d’abord, parce qu’il évoque puissamment ces moments de vie, ces hommes, policiers, étant parfaitement conscients de jouer leur destin en plein tumulte (Etait-ce ce que les soldats avaient ressenti pendant la guerre, au cœur de la bataille ? se demanda-t-il. Cette impression d’être plongé en plein chaos, de se faire frôler par la mort à chaque seconde ?) ; ensuite, parce qu’il en ressort un évident et tragique écho à l’Histoire présente. Les doutes, colères et craintes ressentis par les personnages à propos de leurs conditions de vie et de travail sont exprimés avec une telle vigueur que l’on se demande parfois si l’on n’est pas plutôt avec les Indignados en Espagne, à New York City avec le mouvement Occupy Wall Street, ou en Grèce…

Les mêmes inquiétudes concernant un avenir quelque peu brumeux, les mêmes revendications concernant les mêmes difficultés économiques et, plus globalement, la même expression d’un profond sentiment d’injustice… Comme le résume si bien non pas Karl Marx mais l’un des personnages : le système baise le travailleur.

– T’as jamais remarqué que quand ils ont besoin de nous ils parlent de « devoir », mais que quand on a besoin d’eux ils parlent de « budget » ? […]

– Qu’est-ce qu’on est censés faire, Steve ?

– Se battre.

Danny secoua la tête.

– En ce moment même, le monde entier est en train de se battre. Combien de morts en France, en Belgique ? Personne n’a même un putain de chiffre à citer ! Tu vois un progrès là-dedans, toi ?

Profondément humaniste, âpre, vivant et dénué de manichéisme, Un pays… rappelle en vrac Germinald’Emile Zola, Les raisins de la colère de John Steinbeck, La couleur pourpre d’Alice Walker, ou plus récemment Les bâtisseurs de l’empire de Thomas Kelly. On pense aussi, côté cinéma, à certains des meilleurs films jamais réalisés, l’un sur un mouvement révolutionnaire mais sciemment omis des manuels d’Histoire depuis belle luretteLa Commune (Paris, 1871) de Peter Watkins (2) ; l’autre évoquant (de la plus belle des manières) les premières décennies du XXe siècle aux Etats-Unis par le prisme de la Mafia italienne : le mythique et inégalable Il était une fois en Amérique de Sergio Leone. Certains critiques américains l’ont même comparé à La Guerre et La Paix de Léon Tolstoï (http://www.goodreads.com/review/show/33356965).

L’objectif commun à Watkins et Lehane ? Donner la parole à celles et ceux que l’Histoire officielle ne prend pas la peine d’écouter. Ces auteurs parvenant en outre, chacun à leur manière, à accoler des éléments fictifs à l’Histoire pour donner encore plus de souffle à celle-ci.

A la lumière du jour, maintenant que les cris ne résonnaient plus et que les feux étaient éteints, les rues avaient perdu leur dimension effrayante, mais des traces flagrantes du passage de la foule subsistaient partout. Il ne restait pratiquement plus une seule vitrine intacte le long de Washington Street, de Tremont Street et des rues avoisinantes. Des coquilles vides, saccagées, se dressaient à la place des boutiques, devant lesquelles s’entassaient des carcasses de voitures calcinées. Devant les monceaux de détritus et de gravats, Andrew Peters se dit que c’était sans doute à quoi ressemblaient les villes dévastées par les batailles et les bombardements.

Pas inintéressant non plus de rappeler que le romancier originaire du Massachusetts a participé à l’écriture de certains épisodes de la série de référence The Wire (Sur Ecoute). L’aspect hyper réaliste et quasi documentaire de ladite série – ancrée dans la réalité quotidienne de la police de Baltimore – retrouve en effet certains échos dans l’écriture du roman : vivante, juste et fouillée.

– Tu te rends compte, au moins, qu’il y a un principe à respecter dans cette affaire, mon garçon ?

– Oh. Et lequel ?

– Pour celui qui porte un badge, la sécurité publique doit passer avant tous les autres idéaux.

– Pouvoir se payer à manger, ça aussi, c’est un idéal.

Parmi les références historiques du roman, il est plaisant (et logique) de croiser les noms de grands historiens tel le très regretté Howard Zinn et sa fabuleuse Histoire populaire des Etats-Unis, fresque historique allant de la « découverte » de l’Amérique jusqu’à notre époque tout en prenant l’Histoire à contre-courant afin, là aussi, de faire revivre celle-ci mais « de l’autre côté », donc tout sauf à partir desrécits historiques qui ne tiennent compte que du point de vue des conquérants […].

En prime nous est offert un regard sans concession sur une Amérique post-Première Guerre mondiale (déjà) un peu paumée et en quête d’elle-même, plus proche de James Ellroy, Cormac McCarthy, George P. Pelecanos, James Lee Burke ou encore Thomas Kelly (3), que de l’American dream tant vanté et qui fit rêver des millions d’immigrants, notamment Irlandais et Italiens (4). Un rêve qui s’est bien fané depuis aux yeux du monde, du fait d’une Amérique obsédée par elle-même, par ses mythes et par son irrépressible besoin de façonner le monde à son image…

– […] Vous les Américains, vous n’avez pas d’histoire. Pour vous, seul le présent compte. Maintenant, maintenant, maintenant. Je veux ceci maintenant, je veux cela maintenant…

A ces mots, Danny se sentit gagné par l’exaspération.

– Pourtant, tout le monde semble bien pressé de quitter sa patrie pour venir ici !

– Bien sûr ! Les rues pavées d’or… La grande Amérique où tout le monde peut faire fortune… Et ceux qui n’y arrivent pas, alors ? Et les ouvriers, agent Danny ? Hein ? Ils travaillent, travaillent et travaillent encore, mais s’ils tombent malades à force de travailler, le directeur leur dit : « Bah, rentrez chez vous et ne revenez pas ». Et s’ils se blessent ? Pareil. Vous les Américains, vous avez tout le temps le mot « liberté » à la bouche, mais moi je ne vois que des esclaves qui se croient libres. Je vois des usines qui exploitent les enfants et les familles, et…

Danny l’interrompit d’un geste.

– Et pourtant vous êtes là.

Entre Mystic River transcendé par Clint Eastwood, le paranoïaque Shutter Island filmé par Scorsese, sa nouvelle Quand vient la nuit transformée en scénario – le premier signé du romancier – pour la caméra de Mickaël Roskam, sa formidable série mettant en scène les détectives privés Patrick Kenzie et Angela Gennaro (héros de Gone Baby Gone adapté par Ben Affleck, qui s’attaque maintenant à Ils vivent la nuit(5), Dennis Lehane, pointure bostonienne du « hard-boiled novel » (roman noir) à l’écriture emplie de chaleur humaine, d’humour décalé et d’une sincérité désarmante, signe avec Un pays à l’aube un roman à part dans son œuvre et qui devrait figurer dans tous les manuels d’Histoire : une narration épique, foisonnante et engagée dans le plus beau sens du terme.

Un roman intemporel et universel, intime et poignant.

La définition même d’un chef d’œuvre.

La question qui peut se poser est : quel cinéaste digne de ce nom pour éventuellement porter à l’écran un tel roman aussi puissant que passionnant ? En attendant, pour accompagner musicalement ces pages, l’auteur de ces lignes propose aux lecteurs deux extraits de la somptueuse bande-originale du film Le dernier des Mohicans, dont la beauté épique sied parfaitement à la tonalité du roman The Kissici :

https://www.youtube.com/watch?v=yB6S3c7f8XA

et là : The Promentory, interprété par une violoniste fort talentueuse :

https://www.youtube.com/watch?v=LGt_KpgXymU.

 

Jérôme Diaz

 

P.S. Un conseil au lectorat hexagonal : si l’on n’est pas un minimum au fait des techniques de base du baseball, comme la différence entre le « lanceur » et le « receveur », le nombre de « bases » sur un terrain, le sens dans lequel les joueurs doivent courir, etc., il peut être judicieux de se renseigner un peu sur le sujet, via Internet par exemple…

 

(1) Publié en France chez Rivages/Noir en 2008, 864 pages

(2) Aucun livre d’Histoire, que ce soit en collège ou lycée, ne fait mention de la Commune de Paris…

(3) Ellroy et Pelecanos sont les fameux auteurs de romans policiers dont les intrigues se déroulent dans leurs villes natales, Los Angeles et Washington, D.C. George Pelecanos a lui aussi participé à l’écriture et à la production d’épisodes de la série The Wire. Du côté de James Lee Burke, on recommandera à qui veut découvrir son univers ses tout premiers romans, tels Le boogie des rêves perdus et Vers une aube radieuse. En ce qui concerne Thomas Kelly, ses trois romans publiés en France, Le ventre de New York,Rackets et Les bâtisseurs de l’Empire, sont vivement conseillés.

(4) L’immigration est un autre aspect abordé dans le roman, le personnage du jeune policier Aiden « Danny » Coughlin étant d’origine irlandaise comme certains de ses supérieurs, et à l’image du romancier et de la majeure partie de la population de Boston.

(5) Ils vivent la nuit (Live By Night) se déroule durant la Prohibition et constitue la suite – fort dispensable – d’Un pays à l’aube. Tout ce que l’on peut espérer, c’est que le film réalisé et interprété par Affleck et produit par Leonardo DiCaprio (http://deadline.com/2014/09/live-by-night-cast-sienna-miller-zoe-saldana-elle-fanning-ben-affleck-movie-829055/) soit abouti, crédible et consistant… Bref, tout ce que le livre, curieusement auréolé du Prix Edgar Allan Poe en 2013, n’est pas.

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A propos du rédacteur

Jérôme Diaz

 

Jérôme Diaz : Passé par le monde associatif-humanitaire, la recherche en politique internationale et le journalisme, ayant arpenté entre autres les terrain africain et proche-oriental, je suis diplômé du Master 2 Sécurité Internationale et Défense de la Faculté de Droit de Grenoble, durant lequel j'ai soutenu un Mémoire de recherche sur le conflit afghan via les relations entre les Etats-Unis et le Pakistan.

Bien qu'en recherche d'emploi, je m'apprête à repasser des concours de la fonction publique.

Féru de longue date de: littérature, cinéma, musiques