Identification

A propos de Massacre des Innocents, Marc Biancarelli, par Emmanuelle Caminade

Ecrit par Emmanuelle Caminade le 09.01.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Massacre des Innocents, Marc Biancarelli, Actes Sud, janvier 2018, 296 pages, 21 €

A propos de Massacre des Innocents, Marc Biancarelli, par Emmanuelle Caminade

Dans la nuit du 4 au 5 juin 1629, le Batavia, superbe navire affrété par la puissante Compagnie hollandaise des Indes orientales qui avait bâti son empire sur le commerce des épices, s’échoua sur un récif des Houtman Abrolhos au large de l’Australie. A son bord, outre une riche cargaison aiguisant certains appétits, plus de trois cents personnes, marins et soldats pour les deux tiers mais aussi passagers, dont un bon nombre de femmes et d’enfants.

De très nombreux rescapés purent trouver refuge sur les îlots de l’archipel avant que l’élite des officiers ne les abandonne pour tenter de rejoindre Java sur l’unique chaloupe et que l’épave ne soit engloutie. Mais quand les secours arrivèrent à la mi-septembre, plus de cent personnes innocentes avaient déjà été méthodiquement massacrées sous les ordres de Jeronymus Cornelisz, démoniaque assistant subrécargue (sorte d’intendant adjoint) secondé par une petite bande d’affidés, quelques femmes ayant été épargnées pour être livrées à leur plaisir. La plupart des naufragés, terrorisés, avaient participé à la tuerie sous la contrainte ou avaient laissé faire, tandis que Weybbe Hayes, un soldat sans grade, s’était opposé au psychopathe, réussissant à survivre et à organiser la résistance sur l’île dans laquelle on l’avait relégué avec ses compagnons.

Les responsables du massacre furent alors jugés et condamnés, le seul homme digne de ce nom étant promu et considéré comme un héros.

De ce fait divers qui frappa durablement les esprits tant par son extrême violence que par son ampleur inégalée, il reste de multiples traces écrites. Et quand on redécouvrit l’épave du Batavia en 1963, il donna de nouveau lieu à toute une littérature que sembla clore l’ouvrage de l’historien anglais Mike Dash, Batavia’s graveyard, traduit en français sous le titre L’archipel des hérétiques (Lattès, 2002).

Après « un prodigieux travail de détective dans les archives hollandaises de l’époque », ce spécialiste du siècle d’or y démêlait les fils complexes des personnages et des événements en les situant dans leur contexte historique. Et c’est bien pour nous inciter à la lecture de ce  livre qui à ses yeux resterait « le travail définitif sur la question » que l’écrivain belge Simon Leys – qui s’était fait doubler – se contenta de publier un petit récit riche et synthétique sous le titre Les naufragés du Batavia, anatomie d’un massacre (Arléa, 2003), traçant de plus une ligne rouge des plus dissuasives pour ceux qui souhaiteraient revenir sur le sujet :

« Il est à craindre que romanciers et scénaristes continuent à se sentir inspirés par un drame dont les éléments – décor exotique, aventure, naufrage, violence, sexe, terreur, suspense, sauvetage in extrémis – semblent avoir été spécialement conçus pour Hollywood. Mais je pense que leurs efforts seront rendus vains pour une raison que Dash a eu lui-même le mérite de percevoir : dans une pareille histoire, nulle imagination ne pourra jamais rivaliser avec la nue réalité des faits ».

C’était là l’opinion d’un essayiste qui s’aventura parfois dans l’écriture de récits mais non celle d’un romancier. Et si on ne peut en effet rien ajouter aux faits, sauf à les exacerber dans un sensationnalisme racoleur et un voyeurisme complaisant, les contradictions et/ou le mystère entourant certains acteurs de cette histoire véridique – que Simon Leys a lui-même soulignés – ouvrent un vaste espace à l’imagination. L’adoption d’un point de vue romanesque singulier sur ces faits réels peut de plus en enrichir considérablement la lecture, sans compter que cet univers de voyage et de commerce maritimes, ce monde du XVIIème siècle avec toute sa variété sociale réunie à bord du Batavia, donne à un écrivain l’occasion d’explorer divers registres langagiers…

Depuis plusieurs années ce sujet semble hanter Marc Biancarelli qui publia en 2010 une courte nouvelle en langue corse intitulée L’appiccati di u Batavia sur le site numérique Tarrori è Fantasia. Rien d’étonnant à cela car s’il ne concerne pas cette Corse qui servit de cadre à ses romans précédents, on y retrouve l’insularité comme huis clos révélateur où se condensent toutes les passions humaines et où s’opposent les groupes dans de sauvages affrontements : un « atelier du pire » lui permettant de poursuivre cette interrogation sur la violence qui depuis ses débuts s’inscrit au cœur de son travail. De sonder les abîmes de la nature humaine, les marges de choix qui s’offrent à l’homme quand il est pris dans l’engrenage de horreur… Et le fait que cet épisode particulièrement monstrueux se soit déroulé au sein d’un siècle florissant où la jeune République des Provinces-Unies semblait atteindre l’apogée de la civilisation ne pouvait que stimuler son intérêt constant pour les oubliés de l’Histoire trop souvent masqués par une geste héroïque fallacieuse.

Porté par un trio de personnages magnifiquement étoffés et réinventés, Massacre des innocents n’est pas avare de belles envolées lyriques, mais il s’avère néanmoins de prime abord un roman un peu déroutant. Car tout ce qui touche à la stricte réalité de cette horrible aventure du Batavia est évoqué assez sobrement et ne présente pas un intérêt majeur pour ceux qui connaissent déjà l’histoire. Et parce qu’on ne retrouve pas la puissance de ce souffle romanesque qui emportait le lecteur dans Murtoriu et Orphelins de Dieu. Mais c’était peut-être le prix à payer pour ne pas franchir la ligne rouge.

Sans éluder l’atroce violence du massacre et du châtiment, l’auteur en effet préfère contourner l’obstacle. Et il s’engouffre dans les quelques blancs disponibles pour inventer des épisodes de son cru, décrivant ainsi de manière décalée un massacre d’otaries des plus signifiants sur l’île du même nom, ou s’amusant à ajouter malicieusement un épisode cannibale renvoyant l’homme à son animalité. Par ailleurs, bien qu’aimant raconter des histoires, l’auteur ne pouvait impulser à celle-ci tout son élan sans tomber dans un roman d’aventures inapproprié ou un thriller malvenu.

Peut-être bridé par ce réel très documenté, il n’a de plus quasiment pas pris en compte, du moins directement, ce long voyage précédant le naufrage qui fut le prélude annonciateur du massacre – et qui constitue une part importante du récit de Dash comme de celui de Leys : ces difficiles conditions de vie à bord, ce mépris des marins pour ceux qui ne connaissent pas la mer et ces antagonismes de personnes propices aux mutineries. Un riche matériau éminemment romanesque, si on se réfère notamment à Omoo de Melville. C’est peut-être aussi que, plus terrien que marin même s’il s’est essayé avec un certain brio à une scène de genre (la tempête et le naufrage), l’auteur se sent plus inspiré quand il se mue en peintre de batailles et arpente les profondeurs infernales des marécages.

Emporté par la force de personnages en partie nourris de ses rêveries sur les peintures de l’époque, et avec lesquels il se déporte en amont, Marc Biancarelli semble plus soucieux d’explorer le contexte historique, d’éclairer toute la face sombre de ce siècle à l’économie et à la culture rayonnantes en décrivant aussi sa misère et sa débauche, et sa terrifiante violence. Et, reléguant l’aventure du Batavia sur un plan secondaire, il aborde finalement dans ce roman un sujet d’une toute autre ampleur. Un sujet pour lequel il a conçu un dispositif narratif éclaté très pertinent, son récit juxtaposant une série de tableaux tant picturaux que théâtraux, et semblant s’articuler autour de La Tempête de Shakespeare et d’une interprétation maniériste du fameux épisode biblique du Massacre des Innocents par Cornelis Cornelisz Van Haarlem. Une pièce de théâtre et une peinture se faisant écho à l’aube du siècle d’or pour sonner le glas du rêve humaniste.

Un trio de personnages permettant une approche complexe de la nature humaine

Le comportement différent de ces naufragés du Batavia ainsi placés dans des conditions extrêmes, les actes de ce couple antagoniste formé par Jeronymus Cornelisz et Weybbe Hayes, mais aussi cette formidable aptitude à résister et à survivre de Lucretia Jansdochter, cette belle aristocrate solitaire crânement embarquée sur le navire pour rejoindre son mari à l’autre bout du monde, offraient à l’auteur une occasion rêvée pour pénétrer la complexité de la nature humaine. Pour s’interroger sur l’infinie capacité de l’homme à faire de ce monde un enfer alors qu’il pourrait parfois jouir de cette terre presque comme d’un paradis – ce qu’illustrait ce contraste entre l’organisation de la vie dans les îles tenues par chacun des deux protagonistes. Sur les limites aussi au-delà desquelles aucune consolation humaine ni aucune rédemption ne semblent possibles.

Sur Weybbe et sur Lucretia, l’auteur ne disposait que de peu d’éléments et il eut tout loisir de construire ces personnages, investissant le passé de soldat du premier – ainsi que de son loyal frère d’armes Otter Smit – dans de magistrales scènes de guerre, de sac et de pillage, nous montrant toute la violence admise de l’époque. Et, faisant de Weybbe un pécheur, un être hanté par le remords, il évite une opposition trop manichéenne avec le personnage de Cornelisz.

Se fondant sur quelques traits de caractère de Lucretia, il incarne un magnifique personnage féminin alliant la force et la volonté à la compassion, créant de plus entre elle et Weybbe une intrigue amoureuse profonde et délicate. Une première pour un auteur ayant surtout jusqu’ici magnifié des personnages masculins et des amitiés viriles, les femmes, délibérément caricaturées avec humour, reflétant plus dans son œuvre la vision qu’en ont certains hommes.

Beaucoup d’éléments répertoriés, analysés par Dash et Leys nous montraient déjà toutes les contradictions de Cornelisz dont la folie monstrueuse procédait paradoxalement d’une constante logique. Et l’auteur va surtout creuser ses humiliations antérieures et son rapport avec le sulfureux Torrentius, peintre de génie qui se vantait de peindre avec l’aide du diable et fut condamné à la torture et à la mort pour hérésie peu avant son embarquement sur le Batavia. Un peintre qui fut semble-t-il son mentor et dont l’horrible fin l’a sans doute vivement impressionné – une occasion pour l’auteur de nous donner à voir cette violence légale et non moins cruelle de la Justice de l’époque. Avec une ironie macabre il laisse ainsi le bourreau expliquer avec cynisme et moult détails le fonctionnement de ses divers instruments de torture plutôt que de décrire frontalement le supplice. Marc Biancarelli nous emporte de plus dans son délire, imaginant que c’est la contemplation du fascinant tableau morbide d’un autre Cornelisz au domicile de son ami peintre qui fut le déclic, le moteur du Grand œuvre satanique de Jeronymus – ce Massacre des Innocents, avec le réalisme agressif de ses corps contorsionnés, sa sensualité provocante à la limite de la bestialité, déclenchant chez ce dernier une jouissance extatique.

Un dispositif narratif théâtro-pictural

Dix-huit tableaux équitablement répartis en deux parties – le dernier faisant office d’épilogue – structurent le roman, le terme indiquant au théâtre les changements de lieu ou de décor. Un ensemble d’images évoquant souvent des représentations picturales.

L’écriture, très visuelle, recourt à de nombreuses visions oniriques qui entrent en résonance, les personnages étant de plus submergés par les images de leur passé ou les convoquant. Et Marc Biancarelli a appuyé toute son écriture sur l’esthétique de la riche peinture hollandaise du XVIIème siècle (Brueghel l’ancien, Torrentius, Frans Hals, Adriaen Brouwer, Cornelis Cornelisz Van Haarlem, Vermeer… et même sur celle de Vélasquez), ses scènes nous renvoyant à plusieurs œuvres ou à des œuvres précises souvent nommées et décrites minutieusement – au risque parfois de casser l’élan insufflé par ailleurs à la plupart des tableaux qui divisent son texte. Une écriture très théâtrale aussi avec de longues tirades incantatoires, des confessions, des exhortations et des monologues intérieurs plus que des dialogues.

Et tout comme ce Massacre des Innocents de Cornelisz Van Haarlem (1590), rompant avec ces représentations picturales où la violence était mise à distance par la beauté harmonieuse des corps, y occupe une place centrale, La Tempête (1611), cette tragi-comédie de facture assez romanesque où Shakespeare tendait un miroir ironique à ses contemporains, semble une référence capitale pour appréhender le dernier ouvrage de Marc Biancarelli.

L’éclatement du mythe humaniste

Après une épigraphe tirée justement de La Tempête, l’auteur calquant son roman sur la pièce du grand dramaturge nous plonge « in medias res » dans un déchaînement des éléments précédant de peu le naufrage – alors qu’en réalité la seule tempête essuyée par le Batavia eut lieu quelques jours seulement après son départ. Une tempête balayant la hiérarchie des pouvoirs et annonçant la dislocation de l’ordre ancien comme va se disloquer la charpente du navire. Et le comportement des différents groupes de naufragés, qu’ils soient répartis sur les différents îlots de l’archipel ou les différents rivages de cette cellule-monde que représente l’île de Prospero, vont nous éclairer sur la nature humaine et nous enlever nos illusions.

Le sujet de La Tempête, comme celui de Massacre des Innocents, est moins un naufrage qu’une remise en cause ironique du mythe humaniste qui avait cours depuis la Renaissance dans les sociétés occidentales de l’époque de Shakespeare, et survit encore dans une moindre mesure dans nos mentalités contemporaines : la croyance au pouvoir de la raison, de valeurs civilisatrices assurant le progrès de l’humanité. Et ces deux œuvres montrent la fragilité de ces valeurs de civilité, de vertu et de raison, et l’hypocrisie des sociétés qui se réclament encore d’elles, comme la porosité des frontières entre barbarie et civilisation. Et si Prospero admet au dernier acte les limites de sa condition humaine, la sage Lucretia accepte humblement de pénétrer dans ces ténèbres pour sauver ce qui reste d’humanité.

Car si l’humanisme est un leurre, l’humanité peut néanmoins s’exprimer dans sa capacité de compassion et d’amour. Et l’amour qui unit Weybbe à Lucretia comme Ferdinand à Miranda sort en grand vainqueur de la noirceur de l’aventure, le dernier tableau de Marc Biancarelli s’ouvrant sur un avenir lumineux illustré par les toiles apaisées de Vermeer. Un épilogue qui n’oublie pas de se clore avec la malice du poète s’adressant au spectateur/lecteur et faisant la part du réel et de la fiction, de ce que nous pouvons imaginer et de tout ce que nous ne saurons jamais.

Massacre des Innocents, tout en nous plongeant dans l’histoire et la culture du XVIIème siècle, prend ainsi une résonance très actuelle en cette époque où l’on s’interroge sur ce regain effrayant et inattendu de barbarie. Et il nous incite à plus de clairvoyance et d’humilité, nous empêchant malgré tout de désespérer.

 

Emmanuelle Caminade

 


  • Vu: 1147

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

Lire Tous les articles d'Emmanuelle Caminade

 

Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.