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A propos de "Langage, histoire une même théorie", Henri Meschonnic

Ecrit par Arnaud Le Vac 10.10.15 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

A propos de

 

Langage, histoire une même théorie

 

« La question du sens et de l’histoire sont inextricablement liées ».

 

La poétique pour l’historicité, et pour le politique, et pour le langage, et pour l’éthique, et pour aujourd’hui, composé sur près de trente ans par son auteur, Henri Meschonnic, et préfacé par Gérard Dessons, a été publié en 2012 aux éditions Verdier, sous le titre Langage, histoire une même théorie. L’ouvrage, véritable ensemble de l’activité théorique de Meschonnic, demeure par sa radicalité de pensée (semblable en cela à Etre et temps et à l’Etre et le néant), un livre majeur de la pensée du XXe siècle, appelé à devenir aujourd’hui un classique de la pensée du XXIe siècle.

Meschonnic, théoricien phare du langage (Pour la poétique I à V, 1970-1978), et explorateur grandiosement méconnu de la critique du rythme au XXe siècle (Critique du rythme (1982), Politique du rythme et Politique du sujet(1995)), n’a cessé de penser le langage à la hauteur d’une anthropologie historique du langage, grand absent de la pensée Occidentale (sinon de la pensée Orientale) depuis Platon. La Bible, Héraclite, Aristote, Abélard, Montaigne, Spinoza, Hugo, Mallarmé, Apollinaire, Humboldt, Saussure, Benveniste, sont autant d’œuvres à portée de main pour penser l’impensé de la pensée. Non pas en son époque comme un temps de la détresse, mais du point de vue du sujet, de la destruction. Destruction de lamodernité (Modernité Modernité (1988)) par la postmodernité (Pour sortir du postmoderne (2009)),que Meschonnic voit dans Le signe et le poème (1975), à travers « la crise de logique de l’« occident » actuel » comme « celle de notre rationalité », du « sujet et du social ». Une théorie critique autant qu’un combat (contre les Lumières, les existentialistes et les structuralistes) ? On l’aura compris : une activité de traducteur, de critique et de poète à plein temps. Avec ses stratégies, ses enjeux, ses historicités. Comme de penser Saussure, Benveniste, Humboldt, Hugo, ou encore Spinoza dans Spinoza poème de la pensée publié en 2002 : « On ne vit pas pour les contemporains. On vit avec eux, unis ou séparés par tant de choses. Le pour est à la pensée. Le contre aussi. Et la pensée, au sens de l’invention d’une pensée, a un autre temps que nous. Elle vient de bien avant nous, porte au-delà de nous. Ne vaut que ce qu’elle fait vivre. C’est la raison de sa rigueur, et pourquoi nous ne devons de comptes qu’à elle. Cette rigueur même est la joie de vivre. Le reste est l’air du temps. Le temps a besoin d’être aéré. Et seule la pensée libre peut changer l’air renfermé du contemporain ». La pensée libre contre l’air renfermé du contemporain ? Voilà qui est dit. Et c’est avec Langage, histoire une même théorie, livre terminé en 2008, qu’Henri Meschonnic nous donne à lire aujourd’hui le livre le plus conséquent de son œuvre critique. Celui aussi le plus considérable, le plus juste, le plus libre.

Dans son livre Langage, histoire une même théorie, La poétique pour l’historicité, Meschonnic écrit que « Le problème est de penser les conditions pour que vivre une vie humaine soit une invention de pensée, l’invention de sa propre historicité ». Pas d’erreur sur le sujet : il s’agit bien du sujet moderne(Mallarmé) qui resurgit contre tout un pan du dix-neuvième siècle qui n’a pas su lire Hugo comme l’invite à le penser Meschonnic : « Cette invention ne peut avoir lieu que dans et contre le maintien de l’ordre, qui définit le fonctionnement social de la pensée, avec ses effets de pouvoir. Ce qui signifie aussi nécessairement l’implication réciproque entre penser et être libre : penser, c’est être libre, et être libre c’est penser. Sinon il n’y a ni pensée, ni liberté. Mais les diverses soumissions au maintien de l’ordre ». Ne pas entendre Hugo est une chose, ne pas entendre Spinoza en est une autre : l’une et l’autre auront ainsi livré le XXe siècle dans la folie la plus savamment organisée. Contre cette folie qui s’impose depuis les Lumières, en voyant très précisément le problème, Meschonnic pense qu’il faut penser avec Spinoza. Et c’est en pensant à Spinoza que Meschonnic écrit « Vivre, et être libre, c’est donc non un état du vivant biologique, chez qui du sang circule, c’est une situation, variable, de conflit. Ce n’est pas non plus tout ou rien. C’est plutôt un cheminement, avec ses aventures. Son histoire ». La raison, la science n’ont pas été critiquées dans leur fonctionnement. Meschonnic, d’une voix qui dépasse les classifications, se permet de penser ainsi ce grand problème de la division du savoir aux implications que l’on pourrait dire aujourd’hui sans limites, par une théorie d’ensemble du langage : une anthropologie historique du langage. C’est une critique du savoir par la critique non de ses originesmais de son fonctionnement que propose de penser Meschonnic. La critique de Meschonnic demande de sortir des automatismes de penser du XVIIIe et du XIXe siècle comme l’écrit Meschonnic : « La relation d’implication réciproque entre l’épistémologie des sciences de l’homme, l’éthique et le politique, jusqu’àla politique (politique de la recherche, politique culturelle, politique tout court) apparaît comme le report théorique de la relation entre langage, sujet et histoire. Cette relation même implique que l’appellation de sciences de l’homme – liée à une anthropologie totalisante, unifiante et mythologisante – devrait être plutôt sciences de l’individuation. A la fois parce que le statut du sujet est l’enjeu du langage et de la théorie du langage, et parce que le sujet n’est pas l’individu mais l’individuation. Et c’est précisément ce qui fait que la littérature, et la poésie en particulier, est un révélateur de société, et de théorie, parce qu’un sujet y est en jeu, et à travers lui tout sujet, et que là où un sujet est en jeu, le social est en jeu ». Meschonnic met en jeu sa pensée à travers une activité critique qu’il appelle l’historicité : « L’Historicité est un rapport. L’historicisme est un transport : dans des conditions de production de sens, c’est-à-dire une réduction du sens à ses conditions de productions. L’historicisme est le révolu du sens. L’historicité est la rencontre indéfiniment renouvelée de l’historique et de l’a-historique, des passés et des présents du sens. Et l’individuation et la discontinuité des formes de vie, des formes de langage, des formes-sujets ». Et c’est en quoi Meschonnic reconnaît, depuis le début de son œuvre, un rôle singulier (au sens de Montaigne) à la poétique (au sens d’Aristote) : « Le rôle de la poétique est de modifier, et c’est son effet théorique propre, l’étique et le politique, par ce qu’elle implique elle-même de l’étique et du politique. Etant une stratégie du sujet, elle serait plutôt une stratégie d’antidomination, et d’antihiérarchie. Le rôle de la poétique est d’être le problème sans lequel l’éthique et le politique ne peuvent se constituer qu’en oubliant le sujet ». Ce que Meschonnic, bien sûr, ne manque pas de départir avec la pensée de Humboldt : « Le problème de la critique est de penser le continu historique du langage : ce que Humboldt appelait la forme interne, et qui tient ensemble le corps et le langage, une langue et une littérature, une culture, une société – sans quoi la pensée du discours, comme on peut voir dans la pragmatique contemporaine, n’est qu’un logicisme ». Un logicisme qui demande, sans pouvoir le voir, une critique de La Poétique pour l’historicité.

Dans son livre Langage, histoire une même théorie, La poétique pour le politique, Meschonnic se fait très critique envers le contemporain pour mieux situer les enjeux de sa pensée : « L’existentialisme, il y a trente ans, était mobilisateur. Il ne séparait pas le projet anthropologique de l’étique, les sciences de l’homme et la politique, la littérature et le social. Le structuralisme et la sémiotique lui ont succédé sans prendre sa place. L’engagement a été suivi par la combinatoire, qui fait encore les jeux, actuellement. Les sciences humaines sont sciences d’abord d’elles-mêmes et pour elles-mêmes. Le formalisme, structuraliste ou poststructuraliste, n’a pas d’étique, pas plus que de théorie de la valeur, parce qu’il s’est construit hors de l’histoire, hors du sujet, dans une idéologie de la science ». Autrement dit, précise Meschonnic : « L’homme a rejoint Dieu dans la mort de l’humanisme théologique ». Et ces conséquences, qui restent à penser selon Meschonnic, font que la pensée contemporaine pense à côté du sujet : « Avec le marxisme dans le rôle de la théorie politique, la psychanalyse dans celui de la théorie du sujet, des contemporains se désarticulent à articuler l’inarticulable : linguistique et psychanalyse, marxisme et psychanalyse, phénoménologie et marxisme, phénoménologie et psychanalyse. Et et et. Saussure (lu à travers le structuralisme) ou Chomsky pour d’autres, Freud (lu à travers Lacan), Marx (lu à travers Althusser) ont été des pères fondateurs. Le fonctionnement des sciences humaines a fait des suiveurs ou des orphelins. La naïveté de l’interdisciplinaire cherchait, et cherche encore, une complémentarité introuvable, puisqu’elle vise une totalité, qu’elle bricole à partir d’éléments dont elle ne reconnaît pas qu’ils sont incompatibles. Le marasme technique (par exemple dans la théorie du discours) s’ajoute à la carence politique des sciences humaines pour le sujet, à l’absence de rapports entre les niveaux d’enseignements, à l’isolement de l’Université qui fait que l’Université n’est plus l’Université de personne sinon des universitaires. Dans les sciences humaines comme au dehors, dans la théorie comme dans le politique, crise du sens ». Meschonnic en appelle, contrairement à l’œuvre de Girard qu’il réfute en grande partie, « L’apocalypse ou l’histoire », « Jésus-Girard », à ce que l’enjeu ne soit pas justement littéraire : « L’enjeu n’est pas littéraire. Il est la théorie du sujet comme langage-histoire. Ni originalité ni imitation métaphysique. Ni caché ni à révéler. Le sujet, comme l’origine, se fait dans le langage à chaque instant chez tous. Toute cette question, du plan du langage à celui de la littérature, de l’impersonnelle à la spécificité, tient dans le simple mot je ». Insistant par ailleurs (mais c’est bien le sujet en question) sur le fait (singulier) de penser qu’« il n’y a pas de judéo-chrétien » : « De l’hébreu au grec, l’anthropologie n’est plus la même, le monde culturel n’est plus le même. Regardant en apparence tous deux vers le passé, l’hébreu le fait dans l’ordre humain qui se perd dans le temps, le grec-chrétien ramène le mythologique et le sacré, lié au cosmique. C’est sur l’escamotage de l’hébreu que le grec-chrétien s’est constitué. Schéma théologique et schéma sémiotique se renforçant l’un l’autre. Autant cet escamotage est constitutif du christianisme, autant il est philologiquement, et anthropologiquement, inacceptable. C’est pourquoi le texte hébreu reste un point de départ pour une anthropologie historique, que la notion de judéo-chrétien efface, rend impossible ». Point stratégique d’où part, pour Meschonnic, la critique de La Poétique pour le politique.

Dans son livre Langage, histoire une même théorie, La poétique pour le langage, Meschonnic intervient au cœur de sa critique : « Le langage et l’histoire ont un même enjeu : le sens ». Comme le dit Meschonnic : « Tenir le poétique et le politique l’un par l’autre, le théorique et le politique sans que l’un bloque l’autre, constitue non un historicisme mais une historicité, qu’on n’affirme pas, on la construit ». Autrement dit, dit Meschonnic : « Le sens est antérieur à l’histoire. Il l’oriente ». Comme le « Le présent est antérieur au passé, dans le discours : il est l’opérateur de glissement de l’intelligibilité, l’inaccompli qui réoriente toute stratégie, le chien vivant valant mieux que le lion mort. Le discours régit la notion d’étape, comme celle de connaissance, parce qu’il est pratique, tenu par des pour et des contres, un sujet qui est un aujourd’hui vers demain, autant que l’aujourd’hier ». Et comme le précise Meschonnic à propos de Marx : « Marx inévitable ou rejeté, implicite, utilisé, dénié, actif ou gênant, il travaille l’écriture de l’histoire, mais autant la théorie du langage et du discours — car elles sont nécessairement impliquées dans une théorie de la société et de l’histoire ». Ainsi s’ensuit-il, pour Meschonnic, l’importance d’une critique du marxisme : « La théorie du langage ne se construit pas sans théorie du discours, du sujet, du poème, et par là sans théorie du social, de l’histoire, de l’Etat. Et le marxisme à son point faible, le plus faible, dans sa théorie du langage, du poème, du sujet. Par quoi s’affaiblit sa théorie du social, de l’histoire, de l’Etat ». Et de pointer du doigt « les effets de discours » de nombreux contemporains incapables de penser en dehors de la phénoménologie qui dans sa cohérence demeure métaphysiquement hostile au discours, « à la théorie et à la politique du discours ». Meschonnic est sans ambiguïté sur la question : « Si Marx est sorti de Hegel par la théorie critique de l’économie politique, il ne s’en est pas sorti pour la théorie du langage ». Autrement dit, pense Meschonnic : « Sa logique du langage et de l’histoire reste la même que chez Hegel, car c’est lalogique du signe, du sens qui précède l’histoire, jusque dans « vous ne pouvez abolir (aufheben) la philosophie sans la réaliser » Cette logique du signe détermine une logique du sujet et de l’état ». Meschonnic insiste, et c’est bien le postulat de la science contre le discours qu’il convient de penser : « La politique du signe est la politique de l’unité, de l’escamotage du signifiant-minorité, de l’identité du signifié doctrinal, avec le signe-sens de l’histoire, de la non-personne qui l’écrit, et qui détruit ou soumet à sa loi les signifiants-sujets. Le poème y est toujours l’exclu, le surplus, l’écart. Le marxisme en est un des aspects historiques, ni le premier, ni le seul. La politique du discours est l’altérité, le multiple des signifiances. Elle est à chercher. Elle ne peut pas être déjà faite, comme celle du signe. Mais le poème et le langage courant y sont solidaires, contre les instrumentalismes ». D’où le fait que « L’opposition entre le marxisme et l’anarchisme est importante pour la théorie du sujet, du poème ». Comme le dit Meschonnic : « Anarchisme et avant-garde partagent rapidement une condamnation qui pourrait figurer l’envers de l’exclusion du sujet, préalablement confondu avec l’individualisme petit-bourgeois ». Et de penser cette opposition au marxisme (platonicienne du pouvoir) avec Bakounine : « Bakounine en 1872, à propos des partisans de Marx à l’Internationale, sous-entend chez eux la continuité hégélienne, de l’Etat : « Comme il convient à de bons Germains, ils sont les adorateurs du pouvoir de l’Etat ». Ce qui amène Meschonnic à penser la modernité comme critique : «  La modernité, en littérature, en poésie, en art, de Baudelaire aux avant-gardes du XXe siècle (dada, expressionisme, surréalisme, en particulier), pratique et déclare une présupposition mutuelle du sujet de l’art et de l’étique, qui fait du sujet de l’art un sujet politique, un sujet éthique, non par ajout ou juxtaposition du politique, de l’éthique, mais par l’art lui-même comme forme d’individuation et forme de vie ». Et de relever, en pensant le « contre-sens classique » chez Adorno, le combat même de cette modernité : « L’expérience de la modernité, en art, en poésie, en littérature, retourne la modernité philosophique des Lumières en antimodernité ». Comme le précise Meschonnic : « C’est le résultat paradoxal des Lumières, de leur dialectique. De la séparation des raisons, la raison esthétique, la raison éthique, la raison politique, les raisons des sciences. La modernité ayant été la critique même de ces séparations ». Pour Meschonnic : « L’horreur ne se totalise pas. Des millions de morts ne font pas une masse de la mort, mais des millions de fois une mort ». Pas de confusion pour Meschonnic : « La volonté de totaliser, ce totalitarisme de la pensée, pour penser les catastrophes du XXe siècle, paradoxalement empêche de penser ». Selon Meschonnic : « Il faudra apprendre à penser hors de Hannah Harendt, hors de Michel Foucault, hors de René Girard, si on entreprend de penser ». C’est aussi ce que Meschonnic appelle à penser du point de vue de la modernité dans La poétique pour le langage.

Dans son livre Langage, histoire une même théorie, La poétique pour l’éthique, Meschonnic pense « le statut même d’une éthique par l’écriture » en évitant selon lui l’impasse la plus assurée de toute, le « verbalisme » : « C’est que l’écriture, si elle est l’aventure d’un sujet, est l’exposition maximale d’un sujet dans le langage. La plus grande vulnérabilité d’un sujet. D’où elle est la figure du sujet. Non un sujet d’exception, seul à l’être, seul à en jouir, mais la figure de tout sujet. Celui qui s’énonce. L’homme, comme dit Humboldt, réellement en train de parler ». Comme l’invite à le penser Meschonnic : « Rien à voir avec le subjectivisme, ni l’individualisme (romantique), ni avec la sensibilité vibratile de la réduction affective, qui ramène la poésie à l’émotion. L’hypersubjectif fait seul le trans-subjectif. Dans l’écriture. Par quoi seulement il porte son éthique d’écriture, éthique technique en somme. Entre écritures. Entre lectures. Ce qui fait lire. Ce qui fait écrire. L’écriture ne produit pas l’éthique. Elle la montre ». Alors l’écriture porte son éthique : « Elle est une épopée du sujet ». Et c’est pour Meschonnic, l’occasion de rappeler qu’« Il importe, pour la théorie du langage et du sujet, de pleinement reconnaître que le langage « ordinaire » est la langue même ». Comme le dit Meschonnic : « Dire je est le commencement de l’éthique. Parce que tout le monde dit je. Le tu n’est qu’un moment de l’autre, et du dialogue. C’est je qui est l’échange du sujet, la forme-sujet du discours, et de l’altérité. Le tu est déjà objet. L’invention poétique du « je est un autre » de Rimbaud, comme le « je suis l’autre » de Nerval, ou le « Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi » ! de Hugo, et cette remarque dans Tas de pierres (1858-1859) : « Chose frappante, en poésie ce n’est pas le moi qui est égoïste, c’est le non-moi » — ce sont les approximations que seules la poésie a faites, et avant tous les autres, de la subjectivité comme ordre de l’altérité ». Meschonnic ne s’en cache pas : « Pas plus que le structuralisme, mais autrement, le psychologisme ni le sociologisme n’ont de théorie de la valeur, puisqu’ils mettent l’un dans l’individu, l’autre dans le social. La valeur poétique ne se fait pas dans une norme, ou un choix ». Et comme le considère Meschonnic : « La poétique ne peut pas d’avantage demeurer dans Platon et Aristote que dans Hegel ». Pour Meschonnic : « L’histoire est encombrée par l’éthique, et elle en est démunie. La crise des valeurs est sa crise. Devant le cumul de cette surcharge et de cette carence, il ne lui reste comme lieu que l’utopie. Celle-ci passe nécessairement par la critique de son héritage ». Ce que ne manque pas de penser Meschonnic à travers Foucault : « Foucault c’est le politique seul, dans l’impensé de la poétique ». Comme le répète Meschonnic : « De la langue il n’y a que des discours. Ce qui rend célèbre une langue, ce n’est pas la langue, avec son supposé génie, ce sont les inventions en elle de pensée et de valeurs. Des valeurs poétiques, éthiques et politiques ». C’est l’utopie du sens que défend Meschonnic dans La poétique pour le l’éthique.

Dans son livre Langage, histoire une même théorie, La poétique pour aujourd’hui, Meschonnic pari d’avantage sur l’avenir que sur le présent, situant les enjeux de sa pensée au cœur de ce début du XXIe siècle : « Le XXe siècle a plus transformé ces représentations que tous les temps qui l’ont précédé depuis l’Antiquité. Même la linguistique historique du XIXe siècle n’avait pas fondamentalement touché à la nomenclature. Il y a eu la langue-système. Il y a eu le discours-système. Il y a eu les structures. Il y a les confusions entre l’individu et le sujet ». Enjeux qui pour Meschonnic passent par la modernité : « Les modernités, les modernismes, les avant-gardes, en art et en littérature ont précipité des ruptures, mais aussi revivifié des continuités mythiques. La modernité s’est déplacée de l’ancien jeu des Anciens et des Modernes, depuis Baudelaire et Benveniste, vers une modernité de la modernité : la modernité comme présence au présent et cette reconnaissance même ». Ainsi pour Meschonnic : « Recommencer à Aristote (ce qui n’est pas recommencer Aristote), c’est poursuivre Humboldt. Cette démarche est distincte d’une étude historienne qui peut en être faite, et qui peut elle-même se tourner en attitude historiciste. D’où le constat que lire Humboldt passe par une critique des représentations de Humboldt. Ce que je tache de faire. En présentant l’état présent autant que le programme de ce que serait penser Humboldt ». Comme le pense Meschonnic : « Il y a une historicité de la pensée, ou pas de pensée du tout. Historicité, j’entends par là pas seulement le moment historique, sens purement historien et faible, de situation d’une pensée. Mais il y a un sens fort, je dirai poétique, de la notion d’historicité, selon lequel en plus de cette situation passée passive, résultante pure des savoirs d’un lieu et d’un moment, il y a une activité — energia : c’est du Humboldt — d’une pensée telle qu’elle continue d’agir, même à travers les siècles, même à travers les langues, alors que selon le sens historien, la pensée n’est qu’un ergon, un produit ». Comme le dit Meschonnic : « Ce qui impose de penser que ce sont les œuvres qui sont maternelles et non les langues ». Et de penser le continu corps-langage dans le discours : « Alors on pourrait dire qu’un texte, au sens d’une invention de pensée (et quelque soit ce qu’on appelle un genre, poème ou roman, ou texte dit philosophique) est ce qu’un corps fait au langage ». Cela, comme le répète Meschonnic, en pensant Humboldt : « Ainsi l’effet imprévu de penser Humboldt aujourd’hui est d’ouvrir sur une déthéologisation radicale de la pensée, d’une part, et sur une théorie vraiment critique, d’autre part : c’est-à-dire une théorie vraiment d’ensemble du langage ». Ce que Meschonnic ne manque pas de saluer, non sans humour et sans distance : « Beau programme, étant donné la surdité ambiante, et théologico-politiquement programmée. C’est le lieu même de l’utopie : l’intempestif ». Autrement dit : cherchez l’intempestif de la pensée et vous trouverez Meschonnic. Par exemple, nous dit Meschonnic : « Si je définis penser comme inventer de la pensée, s’inventer par une invention de pensée — et c’est ce que j’appelle d’abord penser — alors c’est toute la différence entre la théorie et le savoir : la théorie comme réflexion sur l’inconnu, le savoir comme maîtrise du connu. Or le problème du savoir, c’est que chaque savoir produit une ignorance spécifique, et ne sait pas qu’il la produit. Donc il empêche de savoir ce qu’il ne sait pas qu’il ne sait pas. En ce sens, un savoir est un maintient de l’ordre. Et l’histoire montre amplement que la pensée se heurte au maintient de l’ordre. A chaque époque. Et même chaque fois que quelqu’un invente, réinvente la pensée ». Comme préfère le rappeler Meschonnic, il ne s’agit pas ici d’un maintient de l’ordre, mais de résistance : « Résistance, c’est le maître mot, ou ce qui devrait l’être, pour tout intellectuel, mais aussi tout homme qui ne sépare pas la vie, la pensée et la liberté. Mais c’est peut-être là, déjà, et de toujours, la définition de l’intellectuel ». Aussi : « Et si la résistance consiste à lutter pour préserver le rapport entre la vie, la pensée et la liberté, un rapport tel que si l’un des trois seulement est manquant il n’y a aucun des trois, alors je dirais que l’ennemi majeur de la vie, l’ennemi majeur de la pensée, l’ennemi majeur de la liberté, aujourd’hui, c’est le théologico-politique. Ce n’est pas nouveau. Mais c’est actuellement le plus dangereux et le plus puissant ». Que de reproches sont faîtes à Meschonnic, non pas d’« avoir l’être », mais d’avoir « penser la séparation et la distinction entre le sacré, le divin et le religieux ». Selon Meschonnic c’est là « ce qu’il fallait démontrer. Que le théologico-politique est aujourd’hui le plus grand ennemi non seulement de ce qu’on appelle « l’Occident », mais, plus massivement, encore, parce que c’est un fascisme d’un nouveau genre, un ennemi de la liberté de tous, de la pensée et donc de la vie, pour tous ». Pour Meschonnic vivre et penser sont autre chose qu’un savoir : « Penser le langage, c’est autre chose que du savoir, que les savoirs. Cela porte sur ce que l’on ne sait pas qu’on dit quand on parle de savoir vivre. Et Benveniste a écrit que « le langage sert à vivre ». D’où il y a à tirer un certain nombre de conséquences pour le langage, et pour ce que l’on peut appeler vivre. Ce qui implique nécessairement que penser, c’est d’abord inventer de la pensée, et en même temps penser la relation entre le langage et le vivre. Et si on donne ce sens fort à ce qu’on appelle penser, on peut aussitôt constater qu’il est inimaginable à quel point nous vivons dans une culture qui nous habitue à ne pas penser. Et nous n’en savons rien. Nous expédions les affaires courantes ». Vivre : oui. Vivre poème comme le suggère et le dit Meschonnic dans La poétique pour aujourd’hui.

Poète, traducteur, critique : la grande modernité de Meschonnic reste encore à découvrir. Contre les réductions idéologiques successives, Meschonnic apparaît de plus en plus pour ce qu’il a toujours été : un visionnaire. Il suffit de le lire et de l’entendre nous dire que : « Seul le nominalisme des vivants d’abord, des individus d’abord, rend possible une éthique des sujets. La possibilité d’un bonheur ». Ce que Meschonnic appelle aussi de tous ses vœux : une poétique du divin. Il y a chez Meschonnic une pensée qui tient de la prophétie. Heureuse ? Oui, et qui ne demande qu’à être entendue comme telle : « C’est pour se défendre du fascisme de la pensée qu’est l’essentialisation qu’il est vital, pour le bonheur des vivants, de ne pas fondre le sacré et le divin dans le religieux ». Pour notre plus grand bonheur, voici un livre, d’une pensée aussi vivante que libre. A l’écoute de la poésie, du poème. Bien loin des acteurs et des libres penseurs de la postmodernité ? Produit de l’époque ? Une œuvre à lire. Qui fait aussi d’Henri Meschonnic l’un des plus grands critiques et poètes de notre modernité.

 

Arnaud Le Vac

 

Henri Meschonnic, né à Paris le 18 septembre 1932 et mort à Villejuif le 8 avril 2009, est un théoricien du langage, essayiste, traducteur et poète français. Il a notamment été lauréat des prix Max Jacoben 1972 et Mallarmé en 1986.

Il a reçu à Strasbourg en 2005 le Prix de littérature francophone Jean Arp pour l'ensemble de son œuvre

En 2007, il a été le lauréat du grand prix international de poésie Guillevic-ville de Saint-Malo. Membre de l'Académie Mallarmé depuis 1987.

Henri Meschonnic est régulièrement intervenu dans le Forum des langues du monde. Il fut président du Centre national des lettres, devenu en 1993 Centre national du Livre.

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Arnaud Le Vac est né en 1978 en Ile-de-France. Vit à Paris. Poète et critique. Tient un blog, au fil de ses publications, sur Astéisme :

http://asteisme.blogspot.fr