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A propos de La connaissance de la douleur de Carlo Emilio Gadda, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy le 13.03.18 dans La Une CED, En Vitrine, Les Chroniques

La connaissance de la douleur, Carlo Emilio Gadda, Points, trad. italien, Louis Bonalumi, François Wahl, 264 pages, 6,60 €

A propos de La connaissance de la douleur de Carlo Emilio Gadda, par Cyrille Godefroy

 

Par quel bout aborder la critique d’un roman de Carlo Emilio Gadda (1893-1973), ledit roman, par sa profuse intrication et son absence d’intrigue, telle une paroi abrupte ou un sable brûlant, se dérobe à toute prise, désempare le scribouillard, et une fois la dernière page tournée, le laisse radicalement sidéré, bouche bée et stylo stupéfié ? Par sa structure chaotique, sa rhétorique sophistiquée, sa dialectique alambiquée, l’œuvre de Gadda, ô combien fascinante, n’en est pas moins vouée à l’incompréhension, au silence ou à la répudiation pure et simple. Destinée sans nul doute à demeurer longtemps dans l’ombre. Sa grandeur, sa densité et sa complexité ne correspondant en rien aux standards de la modernité.

Avillonnons malgré tout ce foutu machin, ce fuyant butin !

À rebours du classicisme romanesque, Gadda, milanais de naissance et ingénieur de formation, s’exonère allègrement des notions artificielles de commencement et de dénouement, se démarque sensiblement du canevas archétypal. Théoriquement parlant, son texte s’ouvre sur un topos quelconque dont Gadda se charge d’explorer toutes les réfractions, toutes les déclinaisons, tous les embranchements confluant vers un cœur tel un réseau d’artères. Il creuse la matière, gratte, pianissimo, découvrant au fil de son excavation de multiples stratifications géologiques, haveur infatigable, opérant une odyssée souterraine, dédaléenne et métaphysique. Accomplissant in fine un sur-place abyssal à l’instar du torpide commissaire Ingravallo dont l’enquête piétine vilainement dans l’imbroglio royal concocté par le même Gadda, le salmigondis étourdissant génialement intitulé L’affreux pastis de la rue des merles. Le récit gaddien ressemble à une tirade qui s’allongerait indéfiniment, bifurquant sans cesse, générant tronçon sur tronçon, rhizome sur rhizome, lambeau sur lambeau telle une note interminable aux variations infinies. Gadda déroule sa guirlande sui generis de signifiants, déploie sa prose intarissable, prodigieusement luxuriante, aux ramifications innombrables. Perché dans sa nacelle, noircissant feuillet sur feuillet, défiant sa conscience à l’aune d’un intense tête à tête, Gadda se retranche derrière une insidieuse machinerie de poupées russes. Éclaboussant le vierge papier de l’encre de sa verve, il freine sans cesse la progression et l’emballement diégétiques, voilier encalminé dans une crique sauvage. Il sursoit la flambée de l’action afin d’enrichir le menu sujet, muscler le détail fluet, rendre au dérisoire son éclat originel, héroïser l’insignifiant, et érige au final une réhabilitation magistrale de l’auxiliaire et de l’anecdotique.

 

« Je prendrai ma revanche »

Cette confession de Gadda, à l’origine de La connaissance de la douleur, fut adressée à son ami et critique littéraire Gianfranco Contini le 26 mai 1936 suite au décès de Gadda mère et aux tracas occasionnés par la gestion de la maison familiale située dans la campagne lombarde. Pour composer ce roman, Gadda prend appui comme jamais sur son propre vécu, s’adosse à ses propres épreuves, s’alcoolise à ses propres failles. Avec une élégance distanciée, il articule la narration autour de son propre ressenti, fondamental, océanique. Ce texte, c’est son enfant, il l’a extrait de ses tripes, l’a paré comme un prince puis l’a jeté aux pieds du monde, vague entité occupée à sa propre inanité, baudruche capharnaümesque éperdument obnubilée par l’accroissement de son PIB chéri, et dont les miasmes sans cesse multipliés s’écoulent chaque soir dans le caniveau de l’oubli.

Le rappel de certains biographèmes s’avère, par conséquent, indispensable à l’appréhension de cette œuvre d’un abord hermétique : la famille Gadda, issue du milieu bourgeois lombard, tombe dans l’impécuniosité suite à la faillite du père et à la conservation obstinée de leur patrimoine immobilier, entre autres une villa de campagne. Carlo Emilio vit, pour le coup, une jeunesse parsemée de privations et d’humiliations, dépourvue d’amour et de sourires parentaux, ponctuée à l’âge de 16 ans par la mort de son père. Afin de s’assurer un débouché professionnel rémunérateur et sous l’insistance de sa mère, Gadda se détourne des sciences humaines au profit d’études supérieures d’ingénieur. En 1915, fort d’un engouement nationaliste et belliciste, il s’engage dans le bourbier de la première guerre mondiale, laquelle ébranle ses dernières illusions : son frère cadet est tué au combat et lui-même est fait prisonnier. Finalement bardé de son diplôme d’ingénierie électrique, Gadda officie en Argentine, en Belgique, en France, en Italie… et écrit en parallèle divers textes publiés principalement dans des revues. En 1938, deux ans après le décès de sa mère et son empressement subséquent à se débarrasser de la fameuse villa, à « se délivrer de l’obsession féodale », Gadda tient parole et entame la rédaction de La connaissance de la douleur.

 

Gonzalo, l’irascible Don Quichotte

Il transpose l’histoire vers le début des années 1930 dans un pays imaginaire d’Amérique du sud, le Maradagàl, dans le Serruchon, aux pieds de la cordillère des Andes. Gonzalo Pirobutirro, ingénieur neurasthénique de 45 ans féru de littérature, le double de Gadda donc, vit seul avec sa mère dans une maison de campagne. L’orgueilleux hidalguete refuse les services du Nistituo, brigade étatique effectuant, moyennant un abonnement sur 25 ans, des patrouilles nocturnes censées protéger les habitants d’éventuels cambrioleurs. Amarré à sa méandreuse et mordante maestria, Gadda plante, lente sed certe, le contexte, en décrit les différentes composantes sociales, culturelles, géographiques… Et s’enfonce, pour ne jamais en revenir, dans ce qu’il appelle « la trame complexe de la réalité ».

Sa principale marque de fabrique réside dans la description des caractères et des attitudes : d’un trait pittoresque et satirique, il croque les divers personnages traversant cette fresque baroque, décrypte et brocarde leurs travers, du médecin au paysan, du soldat au vigile, de la bourgeoisie à la piétaille. Loin d’une condamnation primaire sans envergure, Gadda enveloppe son animadversion sous un apparat grotesque et drolatique. Malgré sa gouaille railleuse, la texture du récit se fait plus grave dès lors qu’il s’attarde sur la personnalité de Gonzalo et sur la relation orageuse qu’il entretient avec sa mère, jadis enseignante. Le fils, indolent, tourmenté, sauvage et solitaire, pique de monstrueuses colères à l’encontre de sa pauvre mère. Il trimballe en lui une amertume ravageuse, quasi meurtrière : « Le désespoir de son fils, parfois, ignorait toute mesure ». Une misanthropie larvée et inextinguible bouillonne en lui dès que sa mère reçoit dans leur demeure les gens du cru dont la crasse, la rustauderie et l’inculture l’indisposent au plus haut point. Le moindre prétexte déclenche ses diatribes endiablées, ses vitupérations vipérines : les mioches, les impôts, le fracas des cloches, le pronom personnel je ou la propension de ses poules à l’infertilité : « Une fois déjà, il lui était arrivé d’entrer en furie contre la défaillance des poulets de ce Serruchon de malheur : il avait accusé le coq de morosité et perversion génésiques, les poules étaient lesbiennes… ».

 

Le mal obscur

Bref, en quelques pages parmi les plus sublimes et poignantes de la littérature, Gadda révèle le « mal invisible » qui couve dans cette villa. Il met à nu le cœur battant et rougeoyant du chancre autour duquel tout s’agrège en un trouble minestrone, du misérable au frivole, du saugrenu au pathétique. Il exhume le nœud gordien autour duquel son exquise graphorrhée s’agglomère en un inextricable écheveau : « La pauvre mère avait compris peu à peu. À présent, elle voyait le noir de cette âme… Un sentiment sans piété, on eût dit une rancœur profonde, venue de loin infiniment, étaient allés en s’amplifiant dans l’âme du petit… La guerre, bien sûr, l’avait transformé, et davantage encore l’annonce que son frère ne reviendrait pas… Le fils semblait avoir oublié, au-delà même de leur image, le déchirement de ces années, et sa jeunesse réduite en cendres. Sa rancune venait d’un lointain plus sinistre, comme s’il y eût entre sa mère et lui quelque chose d’irréparable, de plus atroce que toute guerre : que toute épouvantable mort ».

Les timides encouragements de la mère à la mine hâve, impuissante à accoster cet être imprévisible et ombrageux, se heurtent à la guillotine filiale : « Un peu de bonne volonté, hasardait la maman, avec un sourire, tentant de lui rendre espoir, ou d’amener un peu de sérénité sur ce triste visage. La volonté, répliquait-il, indispensable aux assassins… ».

La mère, au crépuscule de sa vie, accablée par la perte d’un mari et d’un fils, cernée désormais par l’hostilité de son dernier fils, traîtrise des entrailles, traîne sa carcasse décharnée privée de caresses sur la pente amère du renoncement : « Les cheveux s’éparpillaient autour du front comme soufflés par l’effroi. Le visage, péniblement, émergeait des bandeaux de l’ombre ; les joues étaient creuset pour l’impouvoir des larmes. Les doigts affouilleurs de vieillesse semblaient tirer vers le bas – vers le bas – dans le plasma de l’ombre, les traits de qui atteint aux bords de solitude ».

Deux univers étanches, deux visions inconciliables s’affrontent dans une taciturnité funèbre. Dans la maisonnée écrasée par les ténèbres, à la tendresse et à la mansuétude de la mère, les miroirs ne renvoient que l’intransigeance et l’agressivité du fils.

Gonzalo, timide et irascible Don Quichotte, affublé par la rumeur villageoise des sept péchés capitaux. Voué aux gémonies, aux semonces peccamineuses venues de la nuit des temps. Accusé de ladrerie, de cagnardise, de caponnerie et tutti quanti… Basta ! Gadda s’engouffre dans la brèche et pourfend avec une finesse goguenarde la mesquinerie, le clabaudage, l’ineptie du microcosme vernaculaire, prompt au potin. Le médecin local, qui cherche à placer ses filles, diagnostique plutôt une fatale infortune concernant Gonzalo : « Vae soli ! ». Gonzalo est seul en effet, effroyablement seul, comme retranché du monde : « Il n’avait jamais voulu prendre femme pour rester plus libre ». Gonzalo est tout autant traversé par un désir de liberté que par le besoin de préserver son intimité. Prisonnier dans sa villa, mais surtout prisonnier de son moi. Engagé dans un combat où sa propriété, régulièrement violée, et son identité, irrémédiablement fissurée, se confondent. Son esprit est tourment, son corps est fardeau : « La paix, Gonzalo ne la connaissait pas, n’en connaîtrait aucune ».

Gadda lui-même était un escogriffe distant et chatouilleux, aux affinités sélectives, rétif à l’idée de se mélanger à l’autre, à l’espèce. Un bruit freudien court dans la confrérie des glossateurs agréés, fiction ou réalité, selon lequel il ne se serait jamais encombré d’aucune relation amoureuse.

Quoi qu’il en soit, le ver du ressentiment ronge les viscères de Gonzalo, lequel se déchaîne sur sa mère, chair absorbante de ses furies fracassantes. Il aimerait pourtant la prendre dans ses bras, l’entourer d’affection, lui confier des mots aimants. Mais rien ne sort, seul l’incommunicable sanctionne la proximité entre ces deux êtres. Seule sa rage s’extériorise, se concrétise, comme lorsque, du portrait du défunt père, il brise et piétine le cadre en verre.

La correspondance de Gadda en 1936 fait clairement état de sa profonde affliction suite au décès de sa mère dont l’importance et la sanctification transparaissent dans l’emploi de la majuscule : « La mort de ma Mère m’a complètement anéanti… Je suis très abattu : la mort de Maman est une douleur lente et terrible, qui s’est compliquée en moi d’un long et douloureux tourment… L’image d’Elle, vieille et sans aide, revient et par-dessus tout je suis pris d’un remords indescriptible pour mes éclats, si inutiles et lâches. J’ai trop souffert et certes je ne me maîtrisais pas, mais cela n’empêche pas à présent que mon angoisse soit très grande… ».

 

« La désespérante ellipse de la douleur »

La douleur s’infiltre dans les nerfs de Gonzalo dès lors que son délire narcissique s’éteint, dès lors que sa fureur se fait remords, dès lors que son fiel coagule en croûte amère, dès lors que son outrance reflue découvrant un vide immense. L’indicible douleur d’être au monde est concomitante de la prise de conscience de l’absurdité de l’attachement aux choses et à soi. Concomitante du sentiment d’impuissance face aux embardées mégalomanes de l’égo. Concomitante, enfin, de l’aperception glaciale d’un inexorable enfermement, d’une impasse imparable. La souffrance crée le courroux et l’imprécation, la tension génère l’invective et l’outrage, l’angoisse alimente la foudre et l’offense, dont les effets dévastateurs, à froid, ravivent ladite souffrance. Le destin de Gonzalo épouse admirablement « la désespérante ellipse de la douleur ». À quelle source primitive s’abreuve donc cette douleur ? Aux traumatismes de guerre, aux meurtrissures de l’enfance (« la folie des tuteurs avait brisé l’enfant »), à une fatalité ontologique ? Par quelle formule mystérieuse le soleil noir se régénère-t-il perpétuellement de son feu ? « Seul un psychiatre, et qui eût connu dans le détail la déchirure de cette misérable biographie, aurait pu étiqueter le mal ». Gonzalo pourra-t-il apprivoiser cette douleur, la dépasser, cheminer vers une algodicée libératrice ?

Gadda, de son côté, tient probablement un embryon d’antidote entre ses doigts : « Pour moi le problème de l’écriture n’est pas une vulgaire petite ambition, mais une manie, un besoin impérieux » (Lettre à Contini, 1934). Avec pour horizon la mithridatisation, Gadda se barricade dans la création, se livre à un brassage imaginaire, linguistique et sémantique qui oxygène un peu le tombeau de sa conscience. Par l’écriture, il se dégourdit l’inconscient, se purge en partie des scories du passé. Tel un blanchisseur, il plonge les saletés de sa psyché dans le bac de l’acribologie, dans le puits de la logolâtrie, terme que le dictionnaire définit ainsi : « Culte des mots qui sont tenus pour des objets sacrés dotés d’une puissance magique, ou qui sont traités comme une matière malléable sur laquelle peut s’exercer la toute-puissance du sujet. » Ainsi s’effectue la catharsis d’un homme cabossé par la vie, ses résidus de bile et de rancœur s’écoulant en un clapotis poétique de mots : « La lutte que j’ai menée dans la vie a été terrible, épuisante ; ce fut atroce à cause de la supériorité de l’ennemi, qui écrasait mes efforts. J’y ai laissé mon âme et je ne suis plus désormais qu’un végétal » (Journal de guerre et de captivité).

L’innommable, en tant que ce qui ne peut s’exprimer, mène-t-il à l’innommable, en tant qu’acte abject, en l’occurrence le matricide ? Gadda, coutumier du fait, n’a pas complètement achevé La connaissance de la douleur. Il brouille encore une fois les pistes et les esprits, entretient l’énigme, instille le doute, sangsue avide de la condition humaine. Si l’on s’en tient au croisement emberlificoté des données et à la description fourmillante de détails de la populace locale, le forfait aurait très bien pu être commis par un cambrioleur, un membre du Nistituo, un péon… La thèse de la chute accidentelle n’est pas non plus à exclure complètement. Cette problématique ouverte à toutes les conjectures, ce panorama ouvert à tous les vents s’inscrivent dans la phénoménologie multifactorielle théorisée par Gadda, passionné de philosophie et de psychanalyse. Selon lui, un événement est sous-tendu, non pas par une seule cause, mais par un faisceau complexe de paramètres dont certains remontent à l’origine des temps. En outre, l’individu, être de raison tout autant que de pulsion, renferme un vivier de contradictions et d’influences (génétique, hormonale, éducative, socio-culturelle…), et doit jongler avec divers traits de personnalités, souvent antagonistes : « Ledit homme normal est un fouillis, un écheveau, un grouillement, un méli-mélo de névroses indéchiffrées (par lui-même), tellement enchevêtrées, tellement emboîtées les unes dans les autres, qu’elles finissent par se coaguler en un caillou, en une cervelle infrangible, une pierre-cervelle ou une pierre-idole » (Le château d’Udine). De la conjugaison de ces deux postulats cardinaux irriguant « la trame complexe de la réalité » découle le pli discursif, la manie digressive, le salgarisme*, propres à Gadda.

Fallait-il vraiment que la mère meurt, du moins subclaque ? Vers qui désormais convergera l’acrimonie du fils ? Si Gonzalo n’est pas le meurtrier, Gadda l’est symboliquement en tant qu’auteur, en tant que concepteur du trépas. Obéit-il de la sorte à un fantasme inavouable dont il se délivre par l’écriture, substance pâteuse colmatant fêlures et frustrations ?

Pour Gadda, la création est loin d’être une sinécure, une dolce vita. Embringué dans un travail de Sisyphe, il se condamne lui-même à porter l’énorme rocher du langage vers une cime hypothétique, tel un minuscule confetti plaqué sur le versant le plus pentu de l’expression. Du langage, Gadda en explore toutes les potentialités, spécialement les plus inusitées, partant, les plus déroutantes, dans un panache d’extase et de supplice, et le lecteur, surgeon de Tantale alléché par ce phrasé luxuriant aux reflets miroitants, tend la bouche vers le nectar qui ruisselle à grandes eaux.

 

Gadda, maître prosateur

La prose de Gadda est son ADN littéraire. Tel un torrent en furie, elle emporte tout sur son passage, jusqu’à inonder la linéarité de l’histoire, jusqu’à submerger le cadavre dérivant de l’intrigue. N’a-t-il pas déclaré dans son essai Les Voyages la mort que « chaque élaboration est histoire… et l’histoire, la belle trouvaille, c’est le langage ».

Une prose charnue et chatoyante requérant une lente mastication, une voluptueuse insalivation, qui ne se laisse apprécier que par le palais de ces lecteurs-cueilleurs dont la seule hâte est de lambiner, dont la seule réplique à la grisaille ambiante est de musarder entre les mots, dont le seul recours à l’absurdité généralisée est de baguenauder dans les galeries labyrinthiques de la langue.

Une prose encolimaçonnée, emmuscadinée, encotonnée, sertie de raretés lexicales, qui forcément ne se donne, dans toute sa splendeur, qu’aux âmes profondes, qui forcément se refuse aux assoiffés de vitesse, aux esclaves du vibrionnement, à ces bouffeurs de médiocrité exhibée comme du poisson avarié sur les étals métallisés d’un consumérisme totalisant.

Une prose formant un maquis si serré qu’elle laisse à peine percer la lumière, seulement l’élégie et la mélancolie. Une prose cerclée de ronces dont les fruits cachés, à la fin de l’été, ne se donnent qu’à ces promeneurs buissonniers déambulant dans la nature au gré des obstacles, contraints aux reculades et aux détours, se coltinant l’inconnu, câlinant le vide, vagabonds refoulés de l’existence, lecteurs étranges errant dans la littérature tels des spectres dans une ruelle embrumée.

Une prose tortueuse et torturée, dans le sens où Gadda lui assène coups sur coups, pilon-crayon en main, afin d’en extraire la substantifique moelle, afin d’en distiller la pulpe épurée.

Une prose ne ressemblant à aucune autre même si le radar de l’exégèse détecte çà et là des chromosomes communs avec Joyce, Sterne ou Proust, un espace propre à Gadda, s’intégrant dans un gongorisme exaltant, un cultisme retors que d’aucuns considèrent, à tort, à l’ombre de leur ignorance, comme de l’amphigouri. Gadda lui-même dans La connaissance de la douleur ironise à l’égard de sa compulsion à « distiller du fond de sa mémoire un de ces mots ardus, que nul n’entend, dont il aime à parer sa prose, raide, empesée et de personne lue ».

Expert en digressions tous azimuts, maître en enchevêtrement, Gadda transgresse les codes de la narration, profane le culte ordinaire de la clarté inconsistante, cette femme sublime dépourvue de tempérament. Il dilue sans vergogne, déborde de la page, soule notre cognition et trouble notre discernement. Et corrobore l’apophtegme d’un auteur présocratique auquel il s’est largement désaltéré : « Le plus bel ordre du monde est comme un tas d’ordures rassemblées au hasard ». Telle la pensée d’Héraclite, le texte gaddien semble en perpétuel devenir, gestation et mouvement, lequel mouvement vise à distraire le martyr existentiel de l’écrivain. Refusant l’esbroufe trépidante, différant le point final, Gadda tente un pied de nez à la finitude, manifeste une appréhension à conclure, confession symbolique d’une hantise de la mort. Abstinent, n’aurait-il pas eu à cœur de prolonger indéfiniment l’exercice littéraire, ersatz improbable du rapport sexuel, de maintenir le désir et le plaisir sur un plateau, les perpétuer le plus longtemps possible en en prorogeant la résolution ? Les psychanalystes apprécieront. « Moror, moratus sum, morari, est désormais ma devise, mon motto » (Lettre à Contini, 1949). S’attarder, tarder ; pour rester.

Gadda, l’atrabilaire retardataire, sevré de l’autre et de son amour aléatoire, équivoque et névrosé, a cherché dans l’écriture une manière d’être au monde, la plus digne possible, et a inventé, par un travail forcené et un style s’affinant crescendo, une véritable surlangue, un demi-siècle après le surhomme nietzschéen.

 

Cyrille Godefroy

 

* Salgarisme : néologisme créé par Umberto Eco, en référence à l’écrivain italien Emilio Salgari, désignant un procédé consistant à interrompre le récit afin d’y insérer un élément didactique.

 

Carlo Emilio Gadda est un écrivain italien, né le 14 novembre 1893 à Milan et mort le 21 mai 1973 à Rome. Il participe dès 1915 à la première guerre mondiale durant laquelle il est fait prisonnier. Son frère cadet, lui, est tué au combat ce qui affecte profondément Gadda. Il travaille ensuite comme ingénieur électricien en France, en Argentine, en Belgique et en Italie. En parallèle, il se consacre à sa passion, l’écriture. Parmi ses œuvres les plus fameuses : La connaissance de la douleurL’affreux pastis de la rue des merlesL’Adalgisa ; Journal de guerre et de captivité Le château d’Udine. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains italiens du XXème siècle.

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).