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A propos de "Inceste" d'Anaïs Nin, par Cyrille Godefroy (3 et Fin)

Ecrit par Cyrille Godefroy 05.07.17 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

A propos de

 

Inceste, Anaïs Nin, Le Livre de Poche, 2002, trad. Béatrice Commengé, 544 pages, 8,60 €

 

3ème partie : La quête du graal narcissique + Le journal intime : une œuvre ?

 

La quête du Graal narcissique

En cumulant les amants, Nin se préserve toujours un refuge et réduit l’impact affectif d’une éventuelle rupture avec l’un deux, laquelle rouvrirait la blessure de l’abandon paternel : « Cette impression de sécurité dans la multiplicité ». Cette polyandrie avive le désir et la jalousie de ses partenaires, décuplant d’autant leur assiduité, leur prévenance, leur empressement, tellement nécessaires à la renarcissisation de Nin.

À bien des égards, la camée du kama s’est embarquée dans une logique vertigineuse de conquêtes entérinant de la sorte le crédo donjuanesque « je séduis donc je suis ». Plaire est un moyen de restaurer une confiance déficiente. Sa faim d’affection est abyssale : « J’ai un ver solitaire affectif. Jamais assez à manger ». La chirurgie esthétique à laquelle elle recourt dès les années 30 participe de cette fuite en avant.

La jouissance de « l’ardente décadente » est de nature cérébrale autant que corporelle. Avant de jouir du plaisir que les hommes lui procurent, elle jouit de les voir perdre leur maîtrise. Et se réjouit du pouvoir subséquent qu’elle exerce sur eux (père-version ?) : « Le jeu de la séduction, jouer à rendre les hommes fous, à posséder non seulement leurs corps mais aussi leur âme ». Nin se vengerait-elle de la défection de son père en jouant avec les hommes, les malmenant, les blessant ? : « Je prends conscience que je suis en train d’assouvir une sorte de revanche contre les hommes, que je suis mue par une force satanique qui me pousse à les séduire, puis à les abandonner ». Après trois années de marivaudage effréné, Nin commence à cerner les contours et les faiblesses du sexe fort. Elle intègre à sa démarche l’impatience fondamentale du mâle et sa propension récurrente à l’infidélité : son père, surnommé Don Juan, trompait sa mère, Henry trompe June, Allendy et Rank trompent leurs épouses respectives : « Je trahis les hommes, parce que ce sont des traîtres ».

Malgré tout, entre deux rendez-vous, ses propres penchants pervers la turlupinent : « Suis-je un cas unique ? Un monstre ? Suis-je une femme ? ». En rompant les digues enserrant sa nature, Nin a enclenché un déchaînement de forces, un déversement pulsionnel face auquel elle s’avère quelque peu démunie. Elle a subjugué le génial écrivain, terrassé son père, envoûté ses analystes. Tout lui semble permis. Sa toute-puissance pulvérise les repères traditionnels et plonge Anaïs, déboussolée, dans un vertige indicible.

L’ébouriffant récit de vie d’Anaïs Nin soulève deux interrogations quasi jumelles : primo, existe-t-il un amour heureux ? En assimilant le mariage à un mouroir, la Madame Bovary franco-espagnole répond par la négative même si elle manifeste des velléités d’épanouissement au sein d’une relation stable : « Parfois, j’aurais envie de me reposer, d’être en paix, de choisir un nid, un amour et de m’y fixer – de faire un choix définitif. J’en suis incapable ». De cette incapacité découle la seconde interrogation : existe-t-il des amours heureuses ? Certes, Nin a vécu trois années de feu d’artifice émotionnel, sensuel et sexuel. Mais cette profusion ne l’a pas préservée d’un sentiment tenace de solitude et d’incompréhension : « Je me sens atrocement seule. Ce qu’il me faudrait, c’est quelqu’un qui pourrait me donner ce que je donne à Henry : cette attention permanente ». L’incandescence et l’intensité consubstantielles à son dévergondage n’ont pas gommé ses doutes ni ses angoisses, ne lui ont guère apporté la sérénité ni la plénitude : « On ne guérit pas simplement en vivant et en aimant, sinon je serais guérie ». Certains soirs, face à son journal, ruissèle de sa plume une encre noire miroitante de misanthropie mélancolique : « Au diable les relations humaines ». Nin n’aurait-elle pas confondu la tempérance des plaisirs chère à Épicure et l’abondance orgiaque propre à Dionysos ?

 

Le journal intime : une œuvre ?

L’exercice diariste chez « la petite fille qui écrivait trop » est « né d’un besoin de réparer une perte, de remplir un vide ». Par la tenue de son journal, une drogue selon Rank, une excroissance de sa frustration selon Miller, Nin grave son empreinte sur la vie et s’érige un sentiment de maîtrise sur ce monde tellement vaste, incompréhensible et hostile. Elle y clarifie ses impressions, structure ses pensées, étaye ses sentiments, cisèle son expression, explore son inconscient, parfait sa conception de l’art. En les déposant sur le papier, elle se purge de sa colère, de sa jalousie, de son désespoir. En verbalisant ses affects, elle desserre leur étau. Elle confère ainsi à son existence, passablement morne dans sa jeunesse puis frénétique dans sa vie d’adulte, une consistance, une assise et un sens d’ordre scriptural. Curieusement, ce qu’elle vit ne devient réel qu’une fois écrit et analysé dans le journal. Écrire pour Anaïs, c’est se recueillir un instant. C’est ennoblir l’ennui, repousser la mort, anéantir le néant : « L’on écrit pour créer un monde où on puisse vivre… une atmosphère où on puisse respirer, régner en maître et recréer… L’on écrit aussi pour intensifier notre existence, la rendre plus supportable et plus infinie… pour goûter par deux fois à la vie… Cela devrait être une nécessité, comme le mouvement de la mer. J’appelle ça respirer ».

Nin se voulait écrivain. Elle redoutait cependant que la rédaction d’un journal intime à laquelle elle s’est astreinte toute sa vie ne la destine à ce statut. C’est pourquoi elle se forçait à écrire des fictions en marge du journal. Pourtant, ce document introspectif constitue incontestablement une œuvre littéraire majeure dont la densité, l’intensité et le style relèguent bien des romans à la fade faribole. Il est vrai que la vie d’Anaïs Nin fut à elle seule un roman. Ses confessions intimes transportent un pollen universel qui féconde une magistrale autopsie de la psychologie humaine et des relations amoureuses. Elles diffusent un parfum aux essences subversives, apportent un éclairage majeur sur des personnages célèbres et réinjectent de l’humain dans les légendes littéraires et intellectuelles que Nin a étroitement fréquentées. À ce titre, cette pellicule autobiographique d’une authenticité saisissante s’intègre pleinement dans le panthéon diariste où culminent des auteurs tels que Henri-Frédéric Amiel, Anne Franck, Benjamin Constant, Virginia Woolf, Jean-Jacques Rousseau, saint Augustin, André Gide, Franz Kafka, Jules Renard, Paul Léautaud, Simone de Beauvoir…

Les éditeurs mésestimèrent longtemps les 35000 pages de cette graphorrhée sui generis. Une première mouture expurgée des éléments les plus désobligeants, compromettants et décoiffants, atrophiée de son flux vital par Nin et ses amis encore vivants, fut publiée en 1966. Elle conféra à Nin une célébrité immédiate, en fit une prêtresse de la libération sexuelle et d’une certaine forme de féminisme. La version non censurée sortit à partir de 1986, après la mort d’Anaïs Nin et de son mari. Le banquier devenu artiste dut alors se retourner plus d’une fois dans sa tombe.

 

Cyrille Godefroy

 

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).