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A propos de "Inceste" d'Anaïs Nin, par Cyrille Godefroy (1)

Ecrit par Cyrille Godefroy 20.06.17 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

A propos de

 

Inceste, Anaïs Nin, Le Livre de Poche, 2002, trad. Béatrice Commengé, 544 pages, 8,60 €

 

Anaïs Nin, l’ingénue libertine

Vivre ou écrire ? Tout écrivain, un jour ou l’autre, s’est frotté à ce dilemme. En pleine force de l’âge, Anaïs Nin (1903-1977) décide de joindre les deux pôles. Depuis l’âge de 11 ans, elle tient un journal intime dans lequel elle se livre intégralement, se dévoile sans retenue ni tabou : « La seule personne à laquelle je ne mente pas est mon journal ». Parallèlement, « après tant et tant d’années de famine », elle déverrouille son désir et s’adonne à un libertinage débridé, une odyssée psycho-sensuelle qui la propulse vers les univers d’Antonin Artaud, Otto Rank et Henry Miller.

À l’aube des années 30, mariée depuis huit ans au banquier Hugh Guiler, Anaïs Nin commence sérieusement à s’ennuyer. Ses aspirations artistiques et sensuelles étouffent sous l’apparat élimé de l’épouse rangée et vertueuse : « Il n’y a aucune fécondité dans mon mariage avec Hugo. Nous ne créons rien. J’aurais dû avoir des enfants mais je suis une artiste pas une mère ». Son journal et son train-train bourgeois ne lui suffisent plus : « Je suis capable d’écrire des pages fantastiques, mais je ne sais pas comment les vivre ». La femme au foyer a soif d’aventure, de fantaisie voire d’encanaillement et de déviance. D’octobre 1932 à novembre 1934, elle ne tisse pas moins de sept liaisons adultères et régulières qu’elle décrit scrupuleusement dans Inceste, fragment paroxystique de son journal intime :

« Je me rends compte que je ne crois plus à l’idéal de fidélité. C’est immature ».

 

Le chevalier errant et autres préliminaires licencieux

Jusqu’à ses 26 ans, Nin se présente comme une jeune femme prude, mijaurée et peu expérimentée en matière sexuelle. Elle ne jure que par la littérature et son journal intime. Les premiers écarts surviennent avec son professeur de danse, avec des accointances de son mari et avec son cousin Eduardo, l’apollon homosexuel. Flirts, roucoulades, attouchements. Elle bascule de façon irréversible dans le tourbillon de la luxure lorsqu’elle rencontre le couple Miller qui bat de l’aile. Ces deux oiseaux s’entredéchirent plus qu’ils ne s’aiment. Nin tombe d’abord follement amoureuse de June : « Nos jambes étaient nues et entrelacées. Ensemble, nous roulions l’une sur l’autre. Moi sous June et June sous moi. Ses baisers, légers comme des papillons, pleuvaient sur moi, tandis que les miens la mordaient ». June repart seule aux Etats-Unis. Henry Miller, l’écrivain vagabond et anticonformiste, se pose à son tour sur la toile humide de Nin. Plus que de coïts sans lendemain, Anaïs est avide de sensations, d’émotions, de volupté, d’échanges créatifs. Henry Miller assouvit le plus absolument cet appétit. Leur osmose est totale, tant charnelle que spirituelle : « J’appartiens à Henry comme je n’ai jamais appartenu à personne, par un lien vital, brûlant, créateur et intellectuel ». À cette époque, Miller planche sur Tropique du cancer tandis que Nin vient de publier son premier livre, un essai sur D.H. Lawrence dont la lecture a réveillé les sens. Ces deux écrivains en herbe se soutiennent, s’encouragent et se stimulent : « Quand Henry et moi vivons ensemble, il souffle constamment un fort vent de créativité ».

Pour autant, l’attachement de Nin envers le mandarin dégarni est loin d’être béat. En fine psychologue, elle débusque ses travers et analyse comme personne son versant sombre. Les griefs affluent au fil de leur équipée : « Henry n’a pas de couilles, il n’a pas l’esprit de combat », « je sais qu’il ne peut pas se débrouiller dans la vie, que je ne peux pas l’abandonner », « il a toujours évité les emplois, les responsabilités, les liens », « je vois en lui une lueur diabolique, une secrète jouissance de la cruauté », « Henry ne vit que pour renier la logique, la morale, la noblesse, l’humanité, l’humanisme ». Nin a parfaitement perçu l’ambivalence du caractère du roc de Brooklyn : à la fois génial et égoïste, lumineux et lâche, tendre et frustre, humble et masochiste, paillard et timoré, sincère et fabulateur, foutraque et adiaphorique. En fait, vis-à-vis de tous ses amants, elle oscille entre l’éloge et la récrimination, l’emballement et la désillusion. D’un jour sur l’autre, elle rectifie et affine son jugement, jusqu’à la contradiction. À ce titre, elle fait preuve d’un sagace discernement autant qu’elle témoigne d’une insatisfaction perpétuelle : « Je ne crois pas que je cherche un homme, mais un dieu ».

 

Depuis la séparation de ses parents lorsqu’elle avait 11 ans, Nin ressent un manque, une fragilité. Elle a terriblement souffert de la défection paternelle : « Ce premier choc douloureux qui m’a obsédée pendant vingt ans m’a rendue fuyante, insaisissable, hypersensible, narcissique. Car tout contact et expérience humaine me semble chargés de douleur. Je ne suis heureuse que dans le domaine de l’imagination ». Nin implore la protection d’un guide, l’autorité d’un référent. Elle entame une analyse avec René Allendy, co-fondateur de la Société psychanalytique de Paris, afin de décrypter les soubassements de son mal-être et résorber son manque de confiance. Les débuts sont encourageants, coïncident avec une réassurance psychique. Le transfert opère. Jusqu’à la sortie de route. Jusqu’au passage à l’acte qui fait exploser l’analyse : en pleine séance, afin de lui démontrer leur petitesse, Anaïs montre ses seins à l’analyste interloqué. Fin de la cure, début de la séduction. Baisers, caresses, consommation. Le divan devient lit. Nin ramène le docteur à la vie, ranime son désir qui croupissait sous une épaisse couche de savoir théorique. Une fois le psychanalyste envoûté par la beauté lascive de sa patiente, son objectivité et sa sagesse se désagrègent, son crédit s’émiette, sa capacité à aider Nin et à démêler ses nœuds névrotiques se liquéfie. Il devient jaloux de Miller et, emporté par ses passions, flagelle Nin dans un simili de numéro sadomasochiste. Nin appâte, ferre, puis se détache : « Je commence à jouer avec Allendy. Pourquoi ? Je le sens plus sincère que je ne le suis ».

 

Le triangle amoureux entre Anaïs, Henry et June atteint son acmé lorsque June revient à Paris à la fin de l’année 1932. « June est mon aventure et ma passion, mais Henry est mon amour ». À l’unique liaison officielle (Henry et June) s’ajoutent deux liaisons officieuses : Anaïs et June, Henry et Anaïs. La complexité de l’équation est intenable. Les masques tombent. Les attirances se mêlent de jalousie, de calcul, de ruse, de méfiance. La pureté des sentiments s’altère. Le drame couve. Les braises de la passion menacent d’incendier Louveciennes où réside le couple Guiler. Prenant conscience d’une liaison entre Anaïs et Henry, June la goule tente de grenouiller, de monter les amants l’un contre l’autre. Un conflit larvé se met en place. Mais le ciment qui unit les deux écrivains autodidactes est désormais trop solide. June, hystérique, se sent doublement trahie et met Miller en garde : « Maintenant, tu as trouvé ta femme, une vraie compagne, et tu vas voir que c’est une araignée, elle va te dévorer… Elle tient à son confort. Elle n’accepterait pas d’être pauvre avec toi, mais elle ira vers toi quand tu seras riche ». L’histoire ne confirmera pas complètement cette prédiction car l’égocentrisme et les prédispositions régressives de Miller refroidiront Nin : « Le refuge que je représente pour Henry. La mère ». June finit par jeter l’éponge, quitte la France non sans avoir couvert d’anathèmes et d’invectives les deux tourtereaux. Nin, elle, savoure sa victoire : « Comme je suis gâtée. Quelle compensation, après le vide de ma vie passée ! ».

 

A suivre

 

Cyrille Godefroy


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).