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A propos de Géographie intérieure, Pierre Jourde

Ecrit par Didier Bazy le 17.04.15 dans La Une CED, Les Chroniques

Géographie intérieure, Pierre Jourde, Grasset Coll. vingt-six, avril 2015, 285 pages, 19 €

A propos de Géographie intérieure, Pierre Jourde

 

Une attachée de presse de Grasset m’envoie un courriel me demandant mon adresse : Pierre Jourde souhaiterait m’adresser son dernier livre. Je me demande pourquoi. Et puis, à quoi bon se demander pourquoi. Merci à vous, vous qui ne me connaissez pas. J’aime bien les livres de Pierre Jourde. Comme beaucoup de gens. Je sais bien qu’il y a des polémiques. Avec Bidule, avec Machine. Surtout depuis l’excellente Littérature sans estomac qui a permis aux liseurs de ma génération d’être rassurés sur l’idée qu’ils se faisaient des livres, des faiseurs de bouquins et des écrivains honnêtes. Jourde est clivant. Il le sait. On le sait. On croyait que c’était une marque de fabrique. On croyait. Comme on croit au ciel.

Bing. Géographie intérieure propose des clivages et les dedans s’exposent, articulés par l’arbitraire de la commande d’une jolie collection. Voir le billet de François Bon ici http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4128

Se mettre au dehors n’est pas se mettre à poil. Mais un petit peu quand même. François Bon parle ici dehors œuvre, avec des italiques pour rétrécir l’espace. Le format de l’abécédaire avait contraint Deleuze à pousser le trait au terme « d’archive audio-visuelle de Pierre-André Boutang », et le philosophe des non-philosophes et des philosophes avait insisté et conditionné sa participation à l’opération « testament » (on évitera le jeu de mot en y pensant très fort). Il n’y a pas de compétition dans la pudeur, ni degré ni nature. Parler de soi, de ce qu’on a fait, de ce qu’on vit, etc., est un exercice d’effroi plus que d’admiration. Il faut s’en sortir sans s’éloigner du sujet. Hors œuvre. En cuisine, les hors d’œuvres ne font pas partie du repas et pourtant ils y participent, rituel et cérémonie. L’intérêt se glisse dans cette petite tension, ce milieu impossible et mobile entre contrainte et liberté où chacun se débat. Cliché, oui. Embarras aussi. Honte, non. Petite gêne, oui. Un léger trouble sans étourdissement. Et l’on touche là une belle fonction d’un vrai livre : le trouble et les changements qu’il induit. Je n’y ai pas échappé. Surtout au milieu.

Pierre Jourde aime la littérature au point de se livrer de son vivant sans se perdre. C’est un exploit. Il montre que la Boxe est un jeu, un sport littéraire dit-il. Aurait-il réussi là où Leiris, fébrile, demeurait (trop ?) prudent ? Introduire dans la littérature ne serait-ce que l’ombre d’une corne de taureau. Paradoxes de l’engagement. Jourde aime la logique. Il aurait pu créer un chapitre Logiques, il a opté pour Liberté. Liberté d’écrire en se voyant. Faire sa carte. Provision provisoire. Jusqu’à la prochaine carte. Jourde aime la politique et l’éclaire d’angles aigus d’attaques incisives. Il n’a pas peur des mots, il les sait et les sent. Ainsi Race, ainsi Peuple. Jourde aime la musique. Lui aussi. La musique. Jourde aime l’histoire. Ainsi Zoé Porphyrogénète, du comique savoureux à faire pâlir les plus grandes fictions.

Géographie intérieure n’est pas pour autant une carte du tendre. Une bonne dose d’exigence mâtinée d’impitoyable est nécessaire. C’est ici assumé. Et se livrer en sincérité sensible éveille. Ainsi le désastre de l’école. Ainsi la bêtise du racisme. Ainsi le rôle de la critique. Etc. Les cartes de Jourde n’offrent pas de vision panoramique mais des sujets choisis et décortiqués, dépoussiérés, rarement au karcher, souvent en archéologue minutieux et savant. Résister à la globalisation galopante à ce point est bien un exercice salutaire. On oscille entre Wittgenstein et Vialatte, entre réserve (ce dont on ne peut parler, il faut le passer sous silence) et débridement contrôlé (le fond des mers est toujours mouillé).

Sur Vialatte (p.258) : « Le peuple aime les clichés. Les demi-habiles les méprisent. Les poètes les aiment, non parce qu’ils donnent la vérité des choses, mais parce qu’ils les transfigurent ».

Eh oui, un chat est un chat. Ce n’est pas un parménidisme restreint. C’est le début de l’éveil qui se frotte et qui griffe.

Il y a des romans et des essais qui assoupissent, postprandiaux. C’est reposant, avec ou sans estomac. Quand il s’exerce aux commandes bienveillantes, Pierre Jourde percute, gratte, réveille. Les Erinyes demeurent à l’affût, bienveillantes ou furies. Géographie intérieure, au singulier, un livre-prisme deréflections, de zigzags et d’éclairs.

Celui-là, je ne le donnerai pas à la bibliothèque : c’est un livre de garde.

 

Didier Bazy

 


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A propos du rédacteur

Didier Bazy

 

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Co-fondateur de La Soeur de l’Ange (Ed. Hermann)

Co-fondateur de la Cause Littéraire

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français

– Préfacier chez Pocket (Molière, Corneille)

– Deleuze et de Cuse (Collectif) Aux sources de la pensée de Deleuze. Vrin, 2005) dir : Stéfan Leclercq

– Après nous vivez (G S Editions, 2007)

– Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010) préface de Michel Host

– Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012) préface de Michel Granger

L’ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013) sélectionné 2014 prix roman historique jeunesse

– Cendres    (Publie.net, 2015)

– Traitements de textes ( Ed. de Londres 2015 )
– Explorateurs, qui êtes vous ? (Ed. Bulles de savon 2016)

Sélection 2018 prix Michel Tournier Jeunesse

– Savants, qui êtes-vous ? ( Ed. Bulles de savon, diff-distr Flammarion )2017

à paraître 2018

– Péguy internel