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A propos de Cahiers de mémoire, Kigali, 2014, Dir. Florence Prudhomme, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 23.08.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Cahiers de mémoire, Kigali, 2014, Dir. Florence Prudhomme, Classiques Garnier, coll. « Littérature, histoire, politique », mars 2017, 297 pages, 22 €

A propos de Cahiers de mémoire, Kigali, 2014, Dir. Florence Prudhomme, par Matthieu Gosztola

 

L’Afrique [1]. Ses paysages qui n’ont pas leur « égal sur la Terre entière » [2], offrant luxuriance et beauté infinie modélisée par les cris des animaux, leurs mouvements furtifs ainsi que ceux de la flore commandés par le vent, ou la pluie, offrant également, à chacun d’entre nous, la possibilité de constater le bonheur, à chaque fois, et c’est souvent, que nos yeux cherchent à reprendre souffle. Et c’est maintenant notre pensée qui cherche à reprendre souffle. Les écolières des pensionnats du Gisenyi et du Kibuye (aussi n’est-ce pas un exemple isolé) sont réveillées au milieu de la nuit par des miliciens Hutu qui leur intiment l’ordre de se séparer en deux groupes (d’un côté les Tutsis, de l’autre les Hutus) afin d’épargner les écolières Hutu. D’une seule tenue, c’est un refus qui s’élève. Les miliciens insistent, menacent. Dans les deux pensionnats, les écolières répondent qu’elles sont simplement rwandaises. Nous sommes juste rwandaises. Les miliciens battent et assassinent toutes les écolières sans distinction [3]. Ce massacre est un massacre parmi d’innombrables massacres, au cours d’un génocide qui a eu lieu au Rwanda en 1994. Et nous n’avons rien fait pour l’empêcher, nous qui le pouvions [4].

L’«atelier de mémoire» a été créé lors de la 20e commémoration de ce génocide. Des « grandes mamans », des jeunes, des femmes, des hommes se sont réunis au rythme d’une matinée par semaine. Ils ont écrit chacun leur Cahier de mémoire [5], dans une verdeur de la langue qui est une verdeur du cœur même broyé. « Ils les ont lus aux autres. Le respect mutuel, la confiance et leur commune expérience étaient le socle de leurs échanges ». Extrêmement nourrissants, dans la perspective d’une maïeutique, vers la joie. Car vivre (quand vivre a retrouvé humblement ses aises et n’est plus survivre), c’est tendre, même sans le savoir, même au cœur de l’ombre, vers la joie. Toujours. Aussi paradoxal que celui puisse paraître.

Mukamusana Bellancille confie ainsi dans son Cahier de mémoire : « Florence [Prudhomme] est arrivée au Rwanda en 2004. Avant de connaître Nicole [Pageau] et Florence, le chagrin nous avait marquées ; aucune d’entre nous ne souriait. Florence est en quelque sorte comme nos parents autrefois, quand nous étions encore jeunes. Son amour nous console et nous réconforte. Quand nous nous dirigeons vers la Maison de quartier, nous savons que nous allons chez nous. Et lorsque nous arrivons là, nous nous sentons comme avant, à la maison avec nos parents. Cette Maison nous est utile ; nous sommes contentes dans la vie de chaque jour. Quand nous sommes dans cette pièce qui nous a été donnée, nous chantons, nous dansons aisément. Après, nous allons voir nos champignons, nous les récoltons et les vendons avec joie. Nous remercions Dieu qui nous a accordé de connaître l’hospitalité dans ce lieu. C’est une maison où nous trouvons quelque apaisement, de la gaieté. Elle nous est bénéfique. Elle nous a rendues heureuses. Nous prions toujours pour elle et pour celles qui nous l’ont offerte ».

Et au travers de Mukamusana Bellancille, solennellement, c’est le personnage d’Agnès qui se lève. Agnès dans Cris et chuchotements de Bergman. Agnès, le personnage du film le plus en proie à la douleur : « Les êtres que j’aime le plus au monde étaient près de moi. Je les entendais parler doucement. Je sentais la présence de leurs corps, la chaleur de leurs mains. Je voulais arrêter ces instants et je pensais : ceci est en tout cas le bonheur. Je ne peux souhaiter quelque chose de meilleur. À présent, pendant ces quelques minutes, je peux goûter la plénitude. Et je suis remplie de gratitude envers ma vie qui me donne tant ».

 

Matthieu Gosztola

 

[1] Voir ici.

[2] Karen Blixen, La ferme africaine, Gallimard, Coll. Folio, 2005, p.15.

[3] Voir Philip Gourevitch, Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles, Chroniques rwandaises, Gallimard, Coll. Folio documents, 2002, p.490.

[4] En janvier 1993, Jean Carbonare, président de l’association Survie, rentre tout juste du Rwanda où il a participé à une commission internationale d’enquête sur les crimes commis dans ce pays. Il interpelle le journaliste de France 2 : « Nous sommes responsables, on peut faire quelque chose, il faut qu’on fasse quelque chose. »

[5] « Mémorial pour les disparus, conservatoire de leurs noms, conservatoire des familles décimées, les Cahiers de mémoire occupent un espace où se rejoignent la nomination des disparus et le récit énonciatif et mémoriel, qui restitue le vivant / le réel de celles et ceux qui ont péri ». Comme les Livres du souvenir (cf. « Et la terre ne trembla pas », La Shoah dans les Livres du souvenir, Paris, Revue d’histoire de la Shoah, n°200, mars 2014) écrits par les survivants de la Shoah, les Cahiers de mémoiresuivent un rythme ternaire : avant, pendant, après, mais « le fil conducteur, l’épicentre, demeure le génocide ».

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com