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A la trace, Journal de Tel Aviv, Carole Zalberg

Ecrit par Emmanuelle Caminade 18.01.16 dans La Une Livres, Voyages, Les Livres, Critiques, Récits, éditions intervalles

A la trace, Journal de Tel Aviv, janvier 2016, 85 pages, 12 €

Ecrivain(s): Carole Zalberg Edition: éditions intervalles

A la trace, Journal de Tel Aviv, Carole Zalberg

 

Invitée en 2015, dans le cadre d’une mission Stendhal, à passer un mois en Israël pour son « projet de fiction inspiré de la vie de ses trois cousins germains nés là-bas », Carole Zalberg y a tenu un journal qu’elle  publie sous le titre A la trace : une « chronique au jour le jour de ce mois d’enquêtes et de retrouvailles ». « Une balade à travers les souvenirs » et la mémoire de cette terre, « indispensable ancrage » pour faire face à un avenir incertain.

L’auteure est issue d’une famille polonaise exilée en France à la veille de la guerre de 1940, et sa tante et sa mère auxquelles ce livre est dédié furent toutes deux des « enfants cachées », épisode qu’elle a relaté dans son roman Chez eux en imaginant ce traumatisme à hauteur de la jeune enfant que fut sa mère. Et si à l’âge adulte l’aînée, Mina, fera le choix de prendre en 1948 le « premier bateau de l’indépendance » afin de trouver un abri en Israël, participant dans les conditions les plus dures à la fondation du kibboutz Kfar Hanassi en Galilée, la cadette restera en France où elle mènera une vie plus « confortable », offrant plus de « légèreté » à sa fille en laissant « un peu de ciel clair au-dessus de [sa] tête ».

A la trace présente le double intérêt de sonder « les malentendus d’une famille que l’exil rassemble et éloigne à la fois » et les « cicatrices » dans lesquelles « l’Histoire s’incarne » tout en explorant l’ambigüité du lien de l’auteure, de la Parisienne, avec cette terre « magnifique et compliquée » sur laquelle elle revenait pour la première fois depuis trente ans – ayant passé dans sa jeunesse plusieurs vacances d’été au kibboutz. Une tentative pour comprendre plus largement Israël et les Israéliens, mais aussi pour interroger sa propre judéité.

Basée à Tel Aviv, Carole Zalberg a visité la ville et les lieux où se retrouve sa jeunesse, assisté à des manifestations culturelles et fait de nombreuses excursions dans le pays. Elle a rencontré, outre les membres de sa famille et leurs amis, des gens très variés, même s’il s’agit essentiellement de juifs israéliens : des écrivains et des artistes, des journalistes ou des libraires, des jeunes engagés et des vétérans ou une militante contre l’occupation et pour les droits humains…

Contrairement à Emmanuel Ruben dans son journal Jérusalem terrestre rédigé dans un cadre un peu similaire, elle n’aborde pas ce pays sous un angle géopolitique ni même géo-poétique mais tente, avec respect et pudeur, de dessiner des « géographies intimes » en s’approchant des cœurs « en fusion ». Et si le mur séparant les Israéliens des Palestiniens n’est pas au centre de ses recherches (il n’est même mentionné qu’une seule fois), c’est que l’auteure cherche à passer au travers d’autres murs…

Ce petit journal parcellaire sans prétention, illustré de photos du pays ou d’archives familiales, reste très ouvert. Carole Zalberg ne s’attache en effet qu’à saisir en toute sincérité des sortes d’instantanés des personnes rencontrées : des instantanés mêlant la peur et la fierté, la joie et la tristesse, la confiance et le désarroi, la colère…, et traduisant tant le non-dit des gestes et des regards que des conversations le plus souvent réduites aux « pauvres mots communs » de l’anglais puisqu’elle ne parle pas l’hébreu. S’y ajoutent la variété des atmosphères selon les lieux, la beauté des paysages, et toutes les impressions et les émotions, les ressentis d’une auteure qui, sans jamais juger, se contente d’ébaucher des questions et des réflexions ne demandant qu’à cheminer et à mûrir.

Et au fil du séjour on sent une évolution dans sa perception de ce pays divers et contradictoire, vivant et douloureux. Et même un renversement. Au cœur de ce livre en effet se trouve ce « nous » problématique, si difficile à accepter comme injonction communautaire uniformisante, et que peu à peu cette auteure qui a « grandi dans une population brassée » apprivoise. Car il se révèle en fait un « nous polyphonique, tourmenté, tiraillé jusqu’au déchirement », s’ancrant malgré tout dans des racines communes, celles de l’exil et de la disparition. Et ce journal semble aussi pour Carole Zalberg un passage de relais, une approche des vivants écrivant aussi la trace des disparus, et même sur la fin un chant des morts car, comme l’annonçait déjà sa belle nouvelle intégrée au journal : Juif est un chant.

Si on a en général l’habitude de consulter des carnets préparatoires longtemps après la publication de l’œuvre d’un écrivain – et souvent de manière posthume –, on peut ici s’amuser à anticiper, à tenter de deviner quels matériaux seront retenus, quelle tournure prendra cette littérature en train de se faire. Il faudra encore sans doute beaucoup de chemin pour que ce projet de roman aboutisse, mais s’instaurent déjà une diversité et une complexité, un mystère aussi, faisant bien augurer de ses futurs personnages. Et le magnifique portrait de Mina et plus subrepticement celui de sa sœur Hénia, dont les choix de vie influant sur celle de leurs enfants furent si différents malgré un passé commun, semblent faire socle. On y retrouve en effet les thèmes du recyclage et de la résilience, de l’oubli et de la mémoire, de la transmission, qui irriguent l’œuvre de Carole Zalberg et notamment A défaut d’Amériques, son premier « roman juif ». Et, concernant la vie de ses trois cousins qui inspire son projet, se dessine l’ombre obsédante de Tsahal, notamment dans leur rapport compliqué à cette armée et à ces « absurdes guerres ». Un thème majeur et relié à ces mères qui ont cherché refuge en Israël pour se reconstruire mais voient leurs enfants exposés…

On attendra donc avec impatience le roman que nourrira en partie ce journal de Tel Aviv.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Carole Zalberg

 

Carole Zalberg est née en 1965 et vit à Paris. Romancière, elle a participé à divers recueils collectifs. Elle écrit par ailleurs des chroniques littéraires pour le Magazine des livres, des chansons (pour Norazia, entre autres), travaille à plusieurs projets pour le cinéma, la télévision et le théâtre, anime des ateliers d’écriture en milieu scolaire et des rencontres avec des écrivains.


A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.