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A la rencontre des disparus, Mathurin Maugarlonne

Ecrit par Cyrille Godefroy 04.01.17 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Grasset

A la rencontre des disparus, 366 pages

Ecrivain(s): Mathurin Maugarlonne Edition: Grasset

A la rencontre des disparus, Mathurin Maugarlonne

 

Entretien avec le professeur M

– Alors, comme ça, Mr Maugarlonne, vous avez côtoyé des morts célèbres ?

Sourire niais et ironique du journaliste.

– En effet, j’ai eu l’insigne honneur de fréquenter étroitement Sartre, Jankélévitch, Cioran, Ionesco, Aron, Debord et d’autres moins connus mais tout aussi attachants.

– Etaient-ils tous vivants lorsque vous les avez connus ?

– Insinueriez-vous que je souffrisse de thanatolâtrie ?

– Vous avez durant trente ans exercé le métier de secrétaire des débats à l’Assemblée nationale. Qu’avez-vous retenu de cette immersion en politique ?

– L’ineffable saveur du beaujolais nouveau.

– On dit de vous que vous êtes le Zorro de la littérature.

– Vous dites ça parce que je plais aux femmes ?

– Absolument pas. Parce-que vous écrivez masqué.

– Oui, l’ombre m’attire, comme d’autres sont fascinés par la lumière.

– Habile pirouette. Dites, vous sortez ce livre trois mois après la rentrée littéraire. Ne craignez-vous pas d’être en décalage, d’avoir encore une fois loupé la locomotive de tête ?

– Vous êtes mal informé. Ce livre est sorti il y a déjà douze ans. Si vous l’aviez lu, vous auriez pu prendre connaissance de la date de publication dès les premières pages…

– Il n’en reste pas moins que votre phrasé en général s’avère des plus complexes. On ne saisit pas toujours l’essence de votre discours.

– Ah bon ?!

– Oui. Pensez-vous que cette fâcheuse propension à baragouiner participe de votre souci obsessionnel pour la confidentialité ?

– ?

– Enfin, Mr Maugarlonne, tout le monde sait que vous ne vous appelez pas Maugarlonne, vos lecteurs comme les autres.

– Ça en fait du monde !

– Parlez pour vous. Avez-vous publié sous d’autres pseudonymes ?

– Mystère…

– Vous ne répondez à aucune de mes questions, Mr Maugarlonne !

– C’est peut-être dans l’espoir d’en susciter d’autant.

– L’entretien se termine, avez-vous autre chose à ajouter ?

– Oui. Je ne vous serai jamais assez reconnaissant.

– Pourquoi ?

– Vous venez de m’inspirer le sujet de mon prochain pastiche : les journalistes.

Six ans avant les fantômes et l’étude ubuesque de leur physiologie, François George alias Mathurin Maugarlonne s’attaquait aux disparus. A croire que la mort turlupine férocement cet écrivain pourtant féru de polissonneries et autres digressions canularesques. A la rencontre des disparus s’ouvre sur deux portraits d’inconnus : José Lupin, professeur de littérature certifié anticonformiste et Jacques Guttières, parrain de Maugarlonne, communiste patenté et médecin résistant pendant la seconde guerre mondiale. Maugarlonne ne tarit pas d’admiration, de tendresse et de respect à l’égard de ces deux figures cardinales de sa jeunesse. L’enseignement et la personnalité de Lupin, maître ès fantaisies, inventivité et paresse, le marquèrent à vie. Une fois les études de Maugarlonne révolues, leur lien se renforça de telle sorte que Maugarlonne côtoya « l’anarchiste conservateur » jusqu’à la mort de celui-ci en 1992.

Le ton change radicalement lorsque Maugarlonne aborde le cas Guy Debord dont il fut dès l’aube l’ami et le dévoué disciple. Le portrait vire promptement au réquisitoire, au dénombrement ordonné des travers de Debord. Maugarlonne élude largement les apports du contempteur de la société du spectacle et de la marchandisation et choisit de se focaliser sur l’entreprise de décréation tous azimuts à laquelle s’attela le théoricien de « l’anti-tout ». Péremptoire, il conclut à l’imposture monumentale, rabougrissant ainsi l’œuvre et l’influence debordiennes à un degré tel qu’il semble davantage mû par l’amertume que par la dérision épiçant à l’accoutumée ses écrits.

A contrario, il recouvre sa distance et sa malice pour croquer Sartre, lui inventant même une psychanalyse décennale chez Pontalis ! Il salue l’extrême simplicité de l’intellectuel engagé, l’anti-bourgeois, le Voltaire du XXe siècle qui a ramené l’inconscient cher à Freud à un minuscule surgeon de la mauvaise foi. Maugarlonne postule que le vide paternel, en se confondant avec le concept de Néant dont Sartre avait fait sa nourriture philosophique, aurait rempli l’existence du père de l’existentialisme. Caustique, Maugarlonne se lâche : « Sartre développait des raisonnements éblouissants de cohérence, qui avaient pour seul défaut de ne pas correspondre à la réalité », « Il faut attendre L’Etre et le Néant pour que le génie de Sartre contrebalance, je dis le gros mot, sa névrose ». Pour couronner le tout, il qualifie le couple que Sartre formait avec Simone de Beauvoir de comédie.

Sous un prisme plus austère, Maugarlonne se remémore les cours singuliers et farfelus de Jankélévitch, le présentant comme « un maître qui libère ». Au fil d’une narration parfois jargonneuse que le philosophe improvisateur n’aurait pas reniée, la figure de Jankélévitch se dilue dans les chamailleries idéologiques et les aléas historiques ayant fécondé la France des années 60 et 70.

Maugarlonne rend un hommage vibrant au Prince de l’aphorisme, au sculpteur de déliquescence, au transcripteur de désespoir que fut Cioran. « Ermite sociable », le penseur des Carpates était un homme « enjoué », « prodigieusement vivant », démonstratif et badin, autrement dit aux antipodes du désarroi apocalyptique et fataliste qu’il diffusait dans ses écrits. Cloîtré dans sa mansarde rue de l’Odéon, armé de son scepticisme péremptoire, réfractaire à toute cohérence systémique, il rédigeait fiévreusement le procès-verbal de ses affects et de ses obsessions. Au gré de ses errances dans les allées du jardin du Luxembourg, le Job de la modernité affûtait ses formules, fignolait ses paradoxes, reléguant ainsi par les mots l’inconvénient d’être né. Compagnon de l’insomnie, « il se foutait de tout et s’intéressait à mille choses ». Vautré dans l’ennui et l’inertie, il qualifiait l’homme de « singe qui va au bureau ».

Enfin, la relation avec Ionesco fut tout d’abord « télépathique ». Elle prit réellement corps grâce à l’entremise de Marie-France Ionesco. Selon Maugarlonne, la dérision irriguant les pièces de Ionesco camouflait en fait une angoisse et un désespoir tenaces que le dramaturge d’origine roumaine noyait parfois dans l’alcool. Il fut même refoulé d’un bistrot de quartier alors qu’il fut admis à l’Académie française.

On croise également Aron, le chantre de la raison réputé distant, à tort, Brasillach, Cavallès, Angoulvent, créateur de la collection Que sais-je ?, Alquier, Vilatte, Cohn-Bendit…

Si je ne redoutais pas d’encombrer les rayons mordorés de ma rhétorique de calembours euphorigènes, je décrèterais que notre obscur persifleur n’y va pas de main morte avec ses chers disparus. Mais n’a t-il pas déclaré par l’entremise d’Alceste que « l’éloge peut toujours être attribué à la complaisance et à la tractation ». Maugarlonne est tout sauf un laudateur béat. Il manie avec un fin brio la nuance, l’antiphrase, l’irrévérence, l’asticotage voire la décharge cathartique à l’égard de Debord.

Subsidiairement, l’écrivain secret se découvre par petites touches, évoquant en filigrane sa participation rédactionnelle à diverses revues telles que Les Temps modernes ou La liberté de l’esprit, revient sur son métier de rédacteur à l’Assemblée Nationale, effeuille ses aspirations gauchistes puis situationnistes, et n’omet pas de pointer ses erreurs ou ses insuffisances.

Par cet exercice de réminiscence nimbé de verve et d’ironie, Maugarlonne fait d’un livre trois coups : il nous préserve de la pénurie d’esprit flétrissant notre modernité, laquelle dépérit au fur et à mesure que s’hypertrophient ses deux mamelles sacrées, la production et la consommation. Il apaise en partie l’affliction corrélative à la disparition de virtuoses du langage. Last but not least, il rabote avec une éloquence jubilatoire l’aberration arbitraire de notre condition de mortels.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Mathurin Maugarlonne

 

Disons, d'emblée, que derrière le pseudonyme de « Mathurin Maugarlonne » se dissimule un intellectuel français rigoureusement atypique... François Georges

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).