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À la recherche de la bénédiction, par Mbarek Housni

Ecrit par Mbarek Housni 01.04.16 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

À la recherche de la bénédiction, par Mbarek Housni

 

L’endroit baignait dans un calme de désert. On aurait dit que rien d’humain ni de vital n’y bougeait. Il y a des années, on entendait à longueur de journée, dans l’enclos extérieur, les bêlements des brebis et des chèvres. Les écuries et les étables réunies dans une même enceinte à l’intérieur regorgeaient du mugissement incessant des vaches, des braiments des mulets et des ânes. Et il y avait toujours des personnes tout près, occupées d’une quelconque besogne de fermiers, et une marmaille aux pieds nus chahutant, courant parmi les cactus et les figuiers ou sautant par-dessus les courts murets de pierres. Sans oublier le chien qui somnolait à l’ombre ou aboyait si une odeur d’un passant ne lui disait rien.

Maintenant, un vide ensoleillé tout en blancheur lui faisait face, où dominait le crissement des cigales. Et des granules de poussières s’y mouvaient et il eut l’impression en y arrivant de les avoir soulevés, rien qu’en contemplant toute cette scène de désolation. Sa seule présence faisait secouer cette nature morte et délaissée.

Il appela. Il cria presque. Pas la moindre réponse ne lui parvint. Pas âme qui vive à l’horizon proche. Il avança en hochant la tête et en la remuant dans toutes les directions, l’air navré et quelque peu affligé par ce qui s’apparentait à un néant. Néanmoins, il s’arrêta un moment, pour laisser pénétrer en lui la vision des talus tout autour de la maison et des crêtes des montagnes au loin brillant d’un éclat enflammé. Comme pour y insuffler de la fraîcheur d’antan par des bouffées de nostalgie. En vain. Une profonde tristesse l’envahit et résigné, il se détourna du paysage.

Il fit quelques pas vers la grande porte à l’extérieur, qui était déglinguée et comme embarrassée par sa lourdeur qui la détachait de quelques centimètres de ses gonds grossiers. Après un instant d’hésitation et d’inspection, il risqua deux doigts dans la raie entre le mur et le long pêne qui la retient. Il la poussa. Le voilà devant la cour d’entrée que l’on appelle ici « agrour », inoccupée et abandonnée. Il y vit une vieille pièce de charrue gâtée, des bols d’argiles brisés, des noyaux d’arganiers cassés, et de vieux paniers en osier troués, renversés et, jetés ici ou là. Ces derniers, quand il était petit, il s’amusait à en faire des bonnets qu’il passait sur la tête tout en courant sur ce semblant de plancher plein d’aspérités et de bosses. Il se demanda, étonné, comment il avait pu y courir et y gambader sans avoir peur des chutes, insouciamment.

Il avança vers la petite porte à sa droite, qui mène à l’habitation à proprement parler, à l’intérieur. Une minuscule porte clôturant une ouverture digne d’une caverne de montagne plus que d’une maison effective. Son étonnement devint une question de sens qu’il fallait trouver, car là il avait passé toutes ses vacances d’été, ceux de son enfance insouciante et enjouée. Il n’arriva pas à saisir qu’elle n’était rien qu’une mansarde ou une hutte cernée par des enclos à l’architecture chaotique. Enfin et de la même manière que pour la grande porte, il risqua deux doigts tremblants dans la fente créée par un cadenas grossier en bois, et il poussa le verrou vers le côté. La porte s’ouvrit, il courba le buste, et enjamba le seuil irrégulier et un peu élevé.

– Tante, tu es là ?

Il appela d’une voix basse, presque inaudible, tellement il sentit un poids fait de vieilles odeurs et de souvenirs anciens s’abattre sur ses épaules. Lorsqu’il se trouva au milieu de la petite cour carrée, il éleva le ton d’un cran. Et il la vit. Sa tante. Elle était recroquevillée en chien de fusil dans un coin ombragé. Elle ouvrit les yeux avec difficulté et essaya de se redresser, par petits gestes, comme un ressort rouillé qu’on peine à remettre en service. Elle remit son foulard défait en place cachant tant bien que mal ses cheveux neigeux où de vieilles traces de henné survivaient à l’usure des ans.

Dans le coin opposé et en le voyant, son mari Lhaj commença à remuer dans ses nombreuses djellabas dont il se vêtait en toute saison, et se mit sur son séant. Mais il était sûr qu’il ne l’avait pas reconnu. Il était un étranger pour lui. Il le dévisagea de ses yeux incrustés dans un visage strié de rides et qu’une barbe blanche couvrait de trois quarts. Des yeux clairs et brillants, sans mémoire, après avoir tant servi durant une vie de plus de cent dix ans. Il n’avait plus sa tête contrairement à sa tante qui avait été seulement trahie par ses jambes qui ne pouvaient plus la supporter. Son visage était lumineux, blanc, dont des centaines de rides qui le sillonnaient tout entier n’avaient pas entamé le rayonnement.

Soudain il pensa aux momies. Il ne sut pas pourquoi, ou si, il en fut parfaitement conscient. C’était évident et cela ne demandait pas d’être intelligent pour le comprendre. Mais il ne se sentit pas réjoui pour autant. C’était sa tante après tout, celle qui lui préparait, enfant, la meilleure soupe d’orge qu’il ait jamais bue. « Passe la voir, c’est la seule personne encore sur cette terre de toute la lignée de ton père » lui avait enjoint sa mère. « Sa bénédiction te sera bénéfique » a-t-elle continué à dire. Il ne sut pas en quoi.

Sa tante dessina un sourire plein de bonté sur ses lèvres maigres et tremblotantes, visiblement contente.

– Mais c’est le fils de mon frère, bienvenue.

Il se pencha et embrassa sa tête, ou plutôt le foulard en rouge et blanc qui la couvrait. Puis il bougea de quelques mètres et posa ses lèvres sur le turban de son mari qui avait perdu sa blancheur depuis belle lurette.

Il contempla ce bout de chair et d’os qu’était devenue cette tante. Mais qui n’avait nullement perdu ses qualités de femme qui aimait parler si elle trouvait une oreille consentante, et dont la mémoire était demeurée vive et intacte. La voilà comme il s’y attendait qui se lança dans le récit de l’arbre généalogique de sa famille. Les qualités des uns et les défauts des autres. Les querelles et les procès d’héritage qui avaient opposé tel oncle à tel cousin, qui n’en finissaient jamais.

Et bien sûr elle ne manqua pas de lui reprocher d’avoir délaissé « tamazirt », la terre de ses aïeux comme les autres qui étaient devenus des citadins et avaient oublié leur origine. Il suivit le flot de paroles sans l’écouter, tandis que ses yeux se remplissaient continuellement des parfums du passé émanant de son menu corps et du lieu, mélange d’odeurs d’huile d’Argane, de terre et de restes de fumier. Le tout couvert par un soleil brûlant dont les effets ne préservaient guère le coin d’ombre où ils étaient installés, lui à califourchon et elle, étendue sur le côté. Tandis que le craquement persistant des cigales assourdissait à n’en plus finir ses oreilles. Il en conçut un mélange de regret triste et de répulsion désolée.

Et voilà qu’un fait attira son attention. Un morceau de tissu entourait le bras droit de sa tante, comme un bandage enroulé plusieurs fois, avec au milieu, bien visible et gonflée, une tache brune aux contours formant un semblant de cercle.

– Qu’est-ce que tu as au bras, ma tante ?

Elle lui raconta.

– Ce n’est rien, juste une morsure de scorpion. Un scorpion jaune. Il m’a piquée la nuit pendant le sommeil. Je croyais qu’il s’agissait d’un insecte inoffensif, mais lorsque cela est devenu un peu plus douloureux, j’ai allumé la bougie qui était à côté pour me rendre compte de ce que c’était, et je l’ai vu qui s’en allait se cacher dans un trou sous le mur de la chambre. Tu sais que ces bestioles sont nombreuses chez nous, surtout en été. En général, on ne les trouve pas dans nos meubles.

Elle récita cela comme s’il s’agissait d’un fait sans importance, anodin, qui ne requit aucune urgence ni aucune disposition particulière. Il essuya les filets de sueur qui, subitement, commençaient à couler abondamment de son front, et jeta un regard sur le ciel chauffé à blanc. Il se sentit de plus en plus mal à l’aise. Les vestiges du temps de son enfance lui pesaient.

– Et qu’as-tu fait après ?

– Oh ! rien qui mérite vraiment d’être cité. J’ai rampé en m’appuyant sur mon bras valide jusqu’à l’endroit où était endormi mon mari, en évitant de faire le moindre bruit, et en étouffant mes gémissements, tu sais que le fait de bouger réveille atrocement mes rhumatismes. J’ai fait ça pour qu’il ne sente pas ma présence auprès de lui. Sinon il me jetterait sûrement quelque chose à la tête.

Un frisson parcourut son corps à l’idée de le voir jeter sa pierre des ablutions sur la tête de sa tante, celle qu’il portait dans son akrab et dont il ne se séparait jamais.

– Et il le ferait ?

– Bien sûr. Il n’hésiterait pas à m’accuser d’avoir voulu lui voler son argent. Comme il ne cesse de le clamer. Il a toujours été avare et il aime tant l’argent. Et cela a empiré depuis qu’il a perdu la raison.

Tout en l’écoutant, il se demandait quel rapport pourrait-il y avoir entre une piqûre de scorpion et un akrab. Il n’osa pas lui poser la question.

– Heureusement, il dormait profondément. Ça ne lui arrive pas souvent. Alors j’ai mis ma main dans son akrab à la recherche de l’un de ses vieux rasoirs usés qu’il garde. Et je suis revenue à ma place. Ensuite, j’ai commencé à gratter l’endroit où le scorpion m’a piquée jusqu’à ce que du sang noirâtre en coulât. Après, j’ai rampé une deuxième fois jusqu’à la cuisine et j’ai pris un peu de farine usée que j’ai appliquée sur la blessure avant de la bander avec ce morceau de tissu que tu vois là.

Il remarqua une fois de plus qu’elle avait narré tout cela avec une indifférence… presque majestueuse. Comme un fait d’une insignifiance totale.

Il n’en put plus. La sueur lui coulait de partout, maintenant. Il sut que ce n’était pas avec un récit pareil qu’il aurait eu la baraka (la bénédiction). Il s’empressa de se relever dans l’intention de déguerpir au plus vite. Et suivant la coutume, lors des visites familiales, il lui fila de l’argent qu’il avait préparé à l’avance, et quitta le lieu. Des souhaits pour que Dieu le protégeât et l’assistât dans toutes ses démarches le poursuivaient quand il se mit à dévaler la petite pente qui jouxte la maison.

À quelques mètres de là, il entendit une voix de femme l’appeler par son nom. Il se retourna, fort surpris. C’était une dame du douar, qui était assise sous un olivier centenaire. Son visage ridé et brûlé par le soleil lui disait vaguement quelque chose. Il la contempla de ses yeux très embués. Elle avait à la main une pierre lisse avec laquelle elle fendait des noyaux durs d’Argane posés sur une grosse pierre ayant la forme d’un gros cube aussi lisse que la première. D’un seul coup sec, les amandes blanches s’égrenaient à une grande vitesse et tombaient dans une grosse assiette d’argile incurvée. Il suivit son manège qu’il n’avait pas vu depuis qu’il n’avait plus mis les pieds ici, il y a une trentaine d’années. Elle était aussi menue que sa tante, avec des yeux sur lesquels s’affalaient des paupières comme de lourds rideaux.

Il s’essuya le visage, étouffa des plaintes dans sa poitrine et s’approcha d’elle. Il la salua en effleurant sa tête. Au cours des salamalecs d’usage, il lui raconta ce qui était arrivé à sa tante. Elle sourit.

– Le poison n’a aucun effet sur ta tante. Tout le monde le sait ici. Elle a une peau aussi dure que ce tronc d’olivier derrière moi, lui dit-elle.

Comme une momie, en somme, se dit-il en pensant au bandage teinté d’une couleur brune qui entourait son bras.

Furtivement, il mit sa main dans sa poche et y piocha un billet d’argent qu’il lui mit dans la main. Des souhaits de bonheur lui plurent dessus quand il entama sa dégringolade sur la pente qui devait le conduire en bas, au bord de la route. Une fois arrivé, il se mit debout près d’un amas de petites boutiques improvisées dont les portes étaient fermées à cette heure brûlante de l’après-midi. Il se débarrassa de la gandoura qu’il avait mise par respect pour les us de ces aïeux, et se sentit plus léger en short et tee-shirt.

Enfin, il se mit en position d’attente au cas où un bus passerait. Mais seules les minutes passaient…

 

Mbarek Housni

 


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A propos du rédacteur

Mbarek Housni

 

Membre de l’union des écrivains du Maroc

Membre de l’association marocaine des critiques de cinéma

Membre de l’association marocaine des enseignants de la langue et de la littérature françaises (AMALEF)

Activités d’écriture :

Des nouvelles en français publiées dans des suppléments littéraires, revues, et sur des  sites littéraires spécialisés.

Publication de chroniques culturelles depuis 1996 dans les quotidiens marocains Albayane (pour une bonne partie), L’Opinion, Libération, Le Quotidien du Maroc, etc.

Publications :

Gorgées de vers, Poésie, édité et vendu sur internet (Editions Mille-poètes, Canada)

L’étrange ne tue pas, Nouvelles en français, Editions L’Universelle, Casablanca, 2012

Nouvelles marocaines, collectif, en français, Editions Casa Express, Casablanca, 2013