Identification

A la Cause, je bulle (1)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 16.05.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

A la Cause, je bulle (1)

 

The Grocery, Acte I, t. 2, Guillaume Singelin et Aurélien Ducoudray, Ankama, février 2013, 104 pages, 14,90 €

 

The Grocery, Acte II, t. 2, Déclaration de guerre à Baltimore, Guillaume Singelin et Aurélien Ducoudray, Ankama, « Label 619 », 14 février 2013, 104 pages, 14,90 €

 

Révélation et succès incontournable de l’année 2011, le 1er volet de The Grocery dessinait la vie d’un quartier de Baltimore soumis à la crise économique et aux affrontements des gangs, la lutte pour la survie et le pouvoir. Installé depuis peu avec son père repreneur de l’épicerie du coin, Elliott devient ami avec les « cornerboys », des types déjantés, des adolescents aussi touchants que dangereux, menant leur petit commence de dope sans trop se poser de questions jusqu’à ce qu’un ancien caïd ne vienne imposer sa loi. D’une erreur à l’autre, Elliott sombre dans la délinquance et entraîne son père dans sa chute.


Lorsque le 2ème volet commence, Friedeman est en taule, accusé du meurtre du rabbi Finkelstein. Le pauvre homme subit tout ce que l’on peut subir en incarcération et devient le jouet des différentes factions qui se partagent la prison : conspués par les siens, il se retrouve – ironie tragique – sous la coupe des Frères aryens. La violence déferle sous le regard amusé des gardiens aussi sadiques que les chefs de bande. Quant à Elliott, le voilà à la tête de l’épicerie. Dans sa naïveté habituelle, il n’a pas compris que son commerce est la plaque tournante d’un réseau de distribution de méth. Les attentions d’Ellis One ne le surprennent pas et il en fait son père de substitution. Pendant ce temps, Sixteen court encore, échappant de justesse au trio meurtrier qui est sur ses traces. Il s’allie à la jeune Vickie, prête à tout pour venger son amoureux et son exclusion de la Mara 16 qui sont de la responsabilité d’Ellis One comme le meurtre des amis du jeune homme. Enfin, Washington et Mitchell doivent faire face à la vente du hangar où squattent les familles à la rue depuis la crise des « subprimes » et entrent littéralement en guerre.

Violence, rage et cynisme forment le cocktail de base de The Grocery. Mais dans ce combat qui semble sans fin et sans happy end possible, des êtres luttent, résistent, réclament leur dû : une vengeance, la paix ou la chance de vivre décemment dans cette Amérique ravagée par ses démons. Comme le rappelle la couverture, The Grocery est ouverte « 24h/24 ! » mais elle est tenue par de peu engageants gangsters néo-nazis. La peinture de ces réseaux est d’ailleurs très intéressante. Chaque intrigue arrive à un point d’orgue et toutes se rejoignent : Ellis One est le cœur de ce volume, survivant de la chaise électrique complètement dérangé et vicié jusqu’à l’âme, prêt à défier les plus grands caïds et à lancer des tanks en plein milieu de la cité. Le quartier est en guerre à tous les niveaux, à l’image de la prison et des gangs ennemis qui ne cessent de s’y entredéchirer ; l’enfer semble bel et bien s’être abattu sur la ville.

Avec leurs dégaines mi-animales mi-fantomatiques, leurs corps déformés ou disproportionnés, les personnages dessinés par Aurélien Singelin dégagent quelque chose de dérangeant, qui n’empêche pas l’identification du lecteur mais lui laisse une perpétuelle amertume. Une mention spéciale aux hommes d’Ellis One, croqués avec un humour tarantinesque : Ned, régressif amateur de jeux, Ed, requin énorme et grinçant, et Ted spécialiste des citations bibliques ; tous trois frères et tous trois aussi tordus. Les tons toujours sombres ou passés, les cadrages souvent décalés et pertinents, donnent à la chronique sa patte particulière à la fois nostalgique et ultra-moderne. J’aime particulièrement le rythme et la composition de cette BD polyphonique : l’alternance des épisodes se double de l’alternance entre des temps d’action et de tension et des focus sur des situations précises et ironiques comme « Life in Jail » et ses 9 préceptes, « The Crime show » et sa mise en scène sordide, les portraits des White Supremacist Gangs… Le carnet de dessins de guests, ajouté en final, est une belle surprise comme l’étaient les cartes du 1er tome.

Rappelant des séries comme The Wire ou The Corner, les romans noirs d’une Amérique à la Dennis Lehane, The Grocery dénote par sa puissance graphique et une narration efficace ; au sein de cet univers dur et violent, des traits d’humour imprévus se glissent comme les notes d’espoir, fragiles et éphémères.

The Grocery : une affaire à suivre aux mains des éditions Ankama qui signent une nouvelle fois un objet de très belle facture.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 

Guillaume Singelin est dessinateur. Après deux années en école de graphisme à l’EPS AA, il est remarqué par Run, qui lui propose d’intégrer l’équipe de préproduction du long métrage Mutafukaz chez Ankama après un galop d’essai sur le trailer de Mutafukaz tome 0. Il collabore également avec le collectif DoggyBags.

 

Aurélien Ducoudray est scénariste, journaliste et photographe de presse. On lui doit de nombreux documentaires. Après Championzé (avec Eddy Vaccaro, Futuropolis, 2010) et La Faute aux chinois(avec François Ravard, Futuropolis, 2011), il travaille en ce moment sur différents projets, dont une autre biographie de boxeur avec Eddy Vaccaro sur Young Perez, et Bekame avec Jeff Pourquié pour les éditions Futuropolis.

  • Vu: 1515

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

Lire tous les articles de Myriam Bendhif-Syllas

 

Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.