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A l’origine notre père obscur, Kaoutar Harchi

Ecrit par Emmanuelle Caminade 26.08.14 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman

A l’origine notre père obscur, août 2014, 176 pages, 17,80 €

Ecrivain(s): Kaoutar Harchi Edition: Actes Sud

A l’origine notre père obscur, Kaoutar Harchi

 

 

A l’origine notre père obscur, troisième roman de Kaoutar Harchi, jeune écrivain d’origine marocaine, explore la vaste thématique des rapports hommes/femmes en interrogeant cette fois leur violence à travers des voix féminines. Une violence qui, déjà inscrite dans les textes fondateurs de la culture judéo-chrétienne, n’est pas spécifique aux sociétés arabo-musulmanes, et ne s’avère pas non plus le seul fruit de la domination masculine sur le corps des femmes. Ces dernières en effet, gardiennes acharnées de la tradition, sont le principal relais d’une violence révélant l’ampleur de la répression sexuelle et de l’asservissement des femmes mais aussi de la misère sexuelle et affective des hommes dans une société verrouillée mortifère. Réussir à exister dans ce monde, à vivre, c’est à dire à « prendre son élan et sauter dans le vide » nécessite ainsi un courageux « travail sur soi » pour pouvoir assumer le « vertige » de sa liberté.

Née dans cette « maison des femmes », cette « maison des délits du corps » où sont exilées, rejetées, enfermées des épouses, sœurs ou filles jugées impures par le clan familial, une fille vivant « dans le silence de la Mère », d’une mère « habitée par un éternel chagrin », va peu à peu s’approprier son corps et affirmer sa singularité. S’émancipant à la mort de sa mère, cette fille « privée d’amour » osera affronter l’extérieur, « la ville et ses ruelles labyrinthiques », pour « aller vers soi » en retrouvant la maison familiale où réside ce père inconnu à peine entraperçu dont la présence corporelle lui a tant manqué. Elle y perdra ses illusions et surmontera sa peur en brisant le silence pour devenir une femme forte et libre s’appropriant son destin, ayant foi en la vie. Une femme que cet acte de « rupture » a transformée en un individu capable de s’aimer et pouvant alors s’ouvrir à l’amour de l’autre et au pardon.

Kaoutar Harchi inscrit délibérément son roman dans la légende, insérant le récit de son héroïne dans la coque d’une sorte de récit mythique qui en retient l’essentiel, ce prologue et cet épilogue en italique et à la troisième personne semblant lui donner la dimension cathartique d’une tragédie. Ses personnages particuliers, désignés par des termes génériques (la Mère, le Père), sont érigés en figures universelles, et les lieux comme les situations acquièrent une portée symbolique. La maison des femmes, notamment, à la fois concrète et « aux frontières de lirréel », peuplée de La Mère indifférente et silencieuse et de femmes formant « une entité », un chœur univoque, représente l’espace mental féminin, tandis que la réclusion derrière ses hauts murs s’avère un exil et un enfermement avant tout intérieurs. L’auteure peut ainsi mieux rechercher l’origine de cet asservissement, de cette violence faite aux femmes, qu’on ne peut véritablement comprendre sans sonder les profondeurs de l’inconscient.

Le grand mérite de Kaoutar Harchi dans ce court roman à la langue littéraire et à la construction très travaillée est d’avoir réussi à mettre en scène cette histoire d’enfermement et de libération dans la forme-même de la narration.

L’écriture, plutôt minimaliste et poétique, suggestive, traduit les émotions avec simplicité et finesse en recourant à la puissance des images. Avec ses phrases courtes, elliptiques et syncopées, elle impulse un rythme haletant comme des battements de cœur, en alternance avec des passages plus lyriques, scandés de répétitions et de refrains, qui donnent de l’élan au texte.

Le roman est structuré en quinze chapitres, deux volets de sept chapitres – dans la maison des femmes puis dans celle du père – autour d’un huitième chapitre décisif, charnière faisant basculer à mi-parcours le destin de l’héroïne lorsqu’elle décide de sortir enterrer sa mère au cimetière. Une jeune fille s’affranchissant enfin de la Mère et accomplissant la première étape d’une double libération :

« Et je parle, je parle, et je lui dis merci (…) Merci de m’avoir appris, en m’aimant de si loin, en m’aimant si peu, en m’aimant si mal, à devenir ma propre mère, à m’aimer moi-même ».

Chacun des chapitres semble par ailleurs niché, gardé sous le rempart d’une citation biblique en exergue qui introduit une tension entre le poids de la tradition et ce désir d’exister émergeant des différentes voix féminines qui s’y expriment. Car la parole des femmes y émerge, ou tente d’y émerger, dans un enchâssement de récits. Il y a d’abord le « je » libérateur de la narration romanesque, celui d’une héroïne s’adressant régulièrement au lecteur (« vous savez »…). Mais aussi le « je » de la Mère dans l’éternelle attente du Père, racontant son histoire non à sa fille mais aux femmes partageant cette « dépendance au mal qu’infligent les hommes ». Un récit qui sera complété par la découverte du carnet intime qu’elle rédigea dans la maison de son époux avant la naissance de sa fille. Et s’y ajoute également le « je » des carnets intimes de deux femmes emmurées avec elle, retrouvant soudain une individualité, ainsi que celui de la discrète gouvernante de la maison du Père. Des femmes qui n’ont pas trouvé le courage ni de montrer leurs écrits, ni de parler. Quant à l’héroïne, elle osera parler, non seulement aux femmes mais aux hommes, pour dire cette vérité qu’ils ne veulent pas voir, pas croire, conquérant ainsi sa liberté…

On remarque la parenté manifeste reliant A l’origine notre père obscur à La répudiation de Rachid Boudjedra, un écrivain algérien qui comme Kateb Yacine semble avoir marqué l’auteure. Dans ce célèbre roman dénonçant également la violence, l’hypocrisie et la névrose d’une société patriarcale, le héros narrateur, cherchant à exister, s’affranchit en effet de même doublement par la parole. Il exorcise ainsi la honte de la répudiation de sa mère par un récit libérateur à son amante étrangère, et s’émancipe du clan familial, du père, par sa violence verbale. Et on peut analyser l’acte de « désaffiliation » prôné par le roman de Kaoutar Harchi comme la répudiation d’une culture traditionnelle répressive et hypocrite. Une culture certes rejetée par l’auteure mais avec une immense compassion pour « l’étendue du manque d’amour » qu’elle recouvre, tous sexes confondus. Et cette répudiation/libération semble passer, comme chez Rachid Boudjedra, par l’écriture.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Kaoutar Harchi

 

Née à Strasbourg en 1987 de parents marocains, Kaoutar Harchi est titulaire d’une licence de lettres modernes, d’un master de socio-anthropologie et d’un master de socio-critique. Elle a enseigné à la Sorbonne nouvelle ainsi qu’à l’université de Poitiers et vit aujourd’hui à Paris. Elle est l’auteur de trois romans : Zone cinglée (Sarbacane, 2009) et, chez Actes Sud, L’Ampleur du saccage (2011) et A l’origine notre père obscur (2014).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.