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A l'ombre du jasmin, Ahmed Kalouaz

Ecrit par Martine L. Petauton 30.11.12 dans La Brune (Le Rouergue), La Une Livres, Les Livres, Recensions, Maghreb, Roman

A l’ombre du jasmin, Octobre 2012, 13 €

Ecrivain(s): Ahmed Kalouaz Edition: La Brune (Le Rouergue)

A l'ombre du jasmin, Ahmed Kalouaz

 

Ahmed Kalouaz écrit, « parce qu’il ne reste que ça à faire… cette vie avance, et un jour, on se dit que l’on écrit ».

Ce livre est le troisième opus d’une triade ; chaque livre égrainant une vie d’émigré. Donc, un essentiel pour la vie de nous tous… le quotidien de l’Algérien en France, son ressenti, sa mémoire, et, plus précieux que tout, son écriture ; l’écriture… Livre qui s’adresse aux siens, à la mère, bien sûr, et à ce qu’elle dévoile, à la fratrie : « si vous aviez résisté à la fièvre », leur dit-il, « j’aurais comme vous marché pieds nus, au lieu d’aller à l’école assez longtemps pour sortir du nombre, et guidé, à l’âge de huit ou dix ans, un âne, un mulet pour les travaux des champs, sort réservé à beaucoup d’enfants de ce milieu de siècle ». Car, ici, le vecteur de l’arrivée en France est à part dans le florilège habituel de l’émigration. Il y est allé de maladies, de l’obligation de protéger les enfants, et de la mort d’une fillette, la sœur inconnue, le jasmin du titre. « Tu es partie trois mois avant ma naissance » dit Ahmed à l’ombre de la sœur, « nous nous sommes connus, l’espace de trois saisons, un peu de printemps, un été de feu, un brin d’automne. J’ai touché terre dans ce cataclysme ».

Que ce soit sur le divan des psychanalystes (Dolto, elle-même, vécut cette tempête, et en raconte les ondes de choc), ou dans moult romans, le thème est récurrent : être né, juste après le décès d’un frère ou d’une sœur ; être le réparateur de chagrin des parents, se charger de ce poids impossible ; quelque part, devoir vivre avec ce halo, être condamné à peiner plus que d’autres, à exister, en tant que soi : « j’ai enduré ta mort, avant de commencer ma vie ». Ne parlons pas, en plus, de ce cordon, définitivement « original » (« nourrisson d’une mère en détresse »), qui se tisse avec la mère : « ce lien si particulier qui m’a toujours lié à elle, c’est à toi, à ta mort que je le dois ».

Le chagrin immense se doublait, là-bas, dans cette dignité des pauvres, de silence, d’une fatalité propre aux grandes fêlures : « il était habituel de voir les enfants partir avant même qu’ils sachent marcher ou parler. Comme il était coutumier d’aller les mettre en terre avec un chapelet de prières ».

Ce n’est que passés 80 ans, que la mère, taiseuse, comme souvent ces gens-là, dévoile, et la sœur, et le chagrin, et sa vie se déroule, comme un album sépia, sans photo, sans certitude ; est-elle morte des suites d’une piqure de serpent ?

Tout prend, pour Ahmed, un autre cours, comme on dirait d’un fleuve ; tout s’éclaire différemment, à la lumière de ce « chaînon manquant » qui a orienté la vie de la famille, depuis la lumière crue de ce là-bas, si différent de nos climats tempérés : « c’est à ta mort que je dois d’avoir vécu ici ; il faut que tu partages ce sentiment de plénitude avec moi. Les champs de maïs, les chevaux arc-boutés sur les pentes herbues ». Tout prend sens, en réintégrant dans la pensée quotidienne, cette fillette sans visage, et dont la tombe n’appartenait pas à la mémoire familiale. Thérapie en marche, tardivement réussie, racontée, à mots précis et lourds d’un émotionnel contrôlé, par l’écriture sobre et touchante du frère du Jasmin retrouvé.

Magnifique, aussi, et – peut-être, surtout – l’aller-retour entre le pays de là-bas, et « sa » France, à l’auteur, celle de l’Est ou du Gard, celle d’une autre culture et d’autres façons, d’une autre langue, aussi ; où l’on a grandi, loin d’un léger fantôme qui, finalement fait pont entre ces deux rives : « pour désigner l’oiseau qui se pose près de moi en roucoulant, j’ai appris à dire – pigeon ; toi, je crois que tu disais – hmama »…

Ramener une branche tombée de l’arbre, pour redonner vie, à celui-ci ; rassembler ces pans de mémoire sans lesquels on trébuche ; voilà le propos si riche, si essentiel d’un petit livre qui se veut humble et dense, et nous touche, comme peu : « j’ai peu appris de toi, de ta vie, un peu plus de la mienne, le berceau des tendresses, le tombeau des tourments… pour entendre battre ton cœur dans le feuillage, les jours de vent, j’ai planté le jasmin que je t’avais promis. A ta place, il parlera… ».

 

Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Ahmed Kalouaz

 

Ahmed Kalouaz est un écrivain français né en 1952 à Arzew, en Algérie. Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages (poésie, nouvelles, roman, théâtre, textes pour la jeunesse). Ses romans adultes et jeunesse sont maintenant publiés au Rouergue : Paroles buissonnières, Le Bruit des Autres, 2012 ; Les chiens de la presqu’île, Le Rouergue, 2012 ; Je préfère qu’ils me croient mort, Le Rouergue, 2011.

Alain Cornu, photographe, est né en 1966 à Decize (Nièvre). Il vit à Paris. Formé à l’école de l’image aux Gobelins à Paris.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

Responsable du comité de rédaction

 

Chargée des relations avec les maisons d'édition

Présidente de l'association "Les amis de la Cause Littéraire"

Martinelpetauton@lacauselitteraire.fr

 

Professeure d'histoire-géographie

Rédactrice en chef du Webmag "Reflets du Temps"

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)