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A contre courant (1) : Philip Roth

Ecrit par Loredana Kahn le 24.02.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

A contre courant (1) : Philip Roth

S’il semble difficile de parler de Philip Roth tant sa notoriété est grande, les travaux sur son œuvre innombrables, et sa grandeur quasi intouchable, que dire alors d’une approche qui se permettrait des réserves – venant qui plus est d’une modeste (mais régulière) lectrice ! A 78 ans, on lui a accordé tous les éloges littéraires, il est adulé par des générations de lecteurs et, comme il se doit des vrais « monstres littéraires », détesté par quelques-uns. Il ne lui manque que « son » Nobel (celui-qu’il-mérite-depuis-si-longtemps), annoncé chaque année …

Mais quelle que soit la grandeur reconnue – et incontestable - de Roth comme écrivain, son importance réelle mérite un regard critique, une sorte d’évaluation « post opus » en quelque sorte, le maître étant (il nous l’a assez dit depuis des années dans ses derniers romans) en fin de parcours. Et, comme il se doit d’un regard critique, nous nous attacherons aux manques et imperfections, aux défauts osons le dire, qu’on peut avoir ignorés (ou voulu ignorer) dans nos passions de lecteurs. Dans le cas de Roth, une figure obligée s’impose : alors que son œuvre est immense et diverse, tout regard analytique sur son travail doit commencer par Portnoy et son Complexe, le livre qui a fondé sa notoriété et dont l’ombre sensuelle, lascive hante encore aujourd’hui beaucoup des romans de l'écrivain âgé, ainsi que ceux de ses jeunes « disciples », qu’ils soient américains, français, de partout dans le monde.

L'héritage de Roth commence par la définition quasi « clinique » précédant le roman qui l'a propulsé d’un coup à la célébrité : « Portnoy et son complexe », écrit-il, est « un trouble dans lequel les élans  éthiques et altruistes sont perpétuellement en guerre contre les désirs sexuels extrêmes, souvent d'une nature perverse. » *

Ce qui est frappant d’emblée, est que cette phrase pourrait servir de condensé à une histoire lapidaire des lettres américaines en général ! Qui est Walt Whitman, si ce n’est le poète du combat entre l’égoïsme humain et les aspirations à la communauté des êtres ?  Qui est Ernest Hemingway, si ce n’est cette force de vie sans cesse traversée par les élans d’une libido déferlante qui le conduit aussi bien dans les chambres à coucher que sur les champs de bataille les plus nobles ? S’ils croyaient tous en la transcendance, ils n’en ont pas moins partagé la foi américaine commune en l'individu et en sa capacité à émerger du brouillard qui ensevelit les hommes pour courir vers les espaces lumineux qu’il partage avec ses semblables. Dit simplement, tandis que tous les écrivains américains écrivent abord et avant tout sur l'individu, les grands, eux, sont assez grands pour y inclure les multitudes ! Jetez un coup d’œil à Emerson, par exemple, et vous verrez l'Amérique, le monde, dans son intégralité. Relisez Steinbeck et ses « Raisins », et vous trouverez le souffle puissant de la condition humaine toute entière.

Faites de même avec Roth, et vous aurez la chance immense de voir un bon bout du New Jersey ! Et encore pas de tout le New-Jersey : des communautés juives des années 50 du NJ ! Une raison récurrente à cela, dans toute son œuvre : la préoccupation principale de Roth c’est … Roth.

C’est particulièrement évident dans Portnoy, un roman conçu comme un long épanchement sur le divan afin d’autoriser son auteur à se livrer à des vulgarités grossières que seul le genre « confessions » peut permettre. Mais lisez les romans suivants de Roth, et vous trouverez sans cesse la même chose : De Nathan Zuckerman (héros itératif des romans de Roth, de « L’écrivain des ombres » à « Exit le fantôme »), David Kepesh (La bête qui meurt), Mickey Sabbath (le théâtre de Sabbath), jusqu’à son dernier « alter », Simon Axler (Le rabaissement) - ils sont tous des « doubles », des « alters » de leur créateur.

Cela en soi n'est en rien une objection à la grandeur de l’œuvre de Roth, mais que les obsessions de base de tous ces « doubles » soient toujours les mêmes, voilà qui pose question !

Prenons, par exemple, Portnoy, pleurant sur son ex-épouse, qu’il regrette d’avoir surnommée « Le Singe ».

« Elle avait l'habitude de me lire de la poésie à Antioche », écrit-il, « l'éducation littéraire qu'elle me donnait, une toute nouvelle perspective, une compréhension de l'art et de la manière artistique ... oh, pourquoi ai-je pu la laisser partir ! Je ne peux pas le croire, parce qu'elle n’était pas juive ? » « La note de tristesse éternelle » « Le reflux trouble des misères humaines … »

Roth laisse cette phrase inachevée, avec ce petit morceau de Sophocle debout au bord du précipice d'un nouveau paragraphe. C'est un moment fort et subtil : Ayant reçu de son amante le don d'une éducation littéraire, il se retourne et se rend compte qu’en la quittant sa vie a acquis la dimension d’une tragédie grecque !

Mais vous n'avez pas à attendre plus d'une ligne, toutefois, avant que Portnoy ne se « reprenne » :

« Seulement ça ! », écrit-il, « C’est ça la misère humaine ? J'ai pensé que ce serait plus noble ! Ennobli par les souffrances ! Les vraies souffrances - quelque chose dans la lignée d'Abraham Lincoln. Une tragédie, pas une farce ! Quelque chose d'un peu plus sophocléen, voilà ce que j'avais en tête. Le grand Emancipateur, et tout ça. Il ne m’avait jamais traversé l’esprit que je finirais par essayer de ne libérer de la servitude que ma propre bite. Laisse aller ma bite ! C'est là le slogan de Portnoy. C'est l'histoire de ma vie, entièrement résumée en quatre gros mots glorieux. »

Nous avons là l’exemple-type du moteur littéraire de Roth. Tout d'abord, mettre en place une prémisse élevée, imprégnée de souffrance, de sens et d'art, une fournaise d'émotions, tout aussi universelle que les plus grands chefs-d'œuvre. Puis parler de sa bite.

La surabondance de bite dans le travail de Roth est plus qu'un choix stylistique visant à choquer ou agacer. Ça dépasse même les accusations de machisme, fort justement et fréquemment adressées à Roth par les critiques féministes. C’est son état d'esprit premier. Comme un véritable artiste, il ressent violemment ce reflux trouble ; une sorte de sismographe sensible et précis de la souffrance, qui enregistre ses tremblements/minute. Mais il ne connaît pas d'autre moyen de faire face au fardeau que d’ouvrir sa braguette. Là où Whitman, homosexuel inavoué, apprivoise sa libido et en fait une merveilleuse poésie, et que Dickinson, dans un effort surhumain, la transforme en un diamant de sublimation, Roth éjacule. Là où Steinbeck élève sa force vitale jusqu’au rêve de l’émancipation des hommes, Roth bande. Et comme c’est un écrivain de talent, souvent c’est agréable à lire. Mais il n'est jamais en possession du métier à tisser - si élégamment maîtrisé par son contemporain Saul Bellow – qui permet à l’écrivain de transformer ses couilles ou sa bile en créations magnifiques qui nous tiennent au chaud.

Rien de tout cela ne serait bien grave si Roth n’avait pris place qu’au deuxième ou troisième rang des géants littéraires américains. Au lieu de cela, son mélange enivrant d’égoïsme et de luxure a fait de lui le saint patron d'une nouvelle génération d'auteurs américains, en particulier juifs, pour qui l'écriture est un torrent d'auto-obsessions, obscénités et vulgarités à peine masquées par un léger vernis d’intellectualisme. Sam Lipsyte, par exemple, est l'enfant de Roth ; le protagoniste en colère, cynique et grossier de son dernier roman, The ask, se serait senti en pays connu s’il se trouvait dans Portnoy ou Sabbat, et appeler un personnage féminin Vargina est est peut-être ce que Roth aurait fait s'il avait grandi quelques décennies plus tard, dans la culture du porno sur Internet. Même Hollywood est en dette avec Roth : Les créateurs de la série à succès American Pie prennent une page du livre de Roth quand leur personnage principal se masturbe en copulant avec une tarte, une version plus sucrée en quelque sorte de Portnoy avec son foie de génisse !

Et puis les « alters » de Roth vieillissent avec lui bien sûr. Ce n’est plus à leur corps bandants qu’on a affaire depuis des années déjà. L’obsession de la bite a glissé jusqu’à la prostate ! Désormais, on a toujours une sorte de pornographie du corps, mais du corps mourant, dégradé, en voie de déliquescence. Au fond ça ne change rien. Dans « Exit le Fantôme », le vieux Zuckerman tombe – encore – amoureux. Simplement il ne va plus au bout (pardon !). Prostate oblige. Mais à y regarder de près, le rapport qu’il établit brièvement à la jeune femme qui le fascine est du même ordre que les conquêtes de Portnoy : l’intelligence des femmes l’ennuie, l’irrite. Au fond, il se demande à quoi ça sert. Comme « Le Singe » après tout : intelligente, mais à quoi elle sert ?

Que les choses soient claires cependant : ce n’est pas le talent de Roth qui est ici en cause. Il a un talent fou, c’est évident. Non. C’est son univers qui dérange profondément. Y a-t-il une « grande » littérature qui ne soit fondée aussi – talent mis à part – sur un élan moral, une tension vers l’universalité, en un mot l’amour des hommes au-delà de soi-même ? Pourquoi aimons-nous Jack London, William Shakespeare, Carson McCullers, Gadda ou Lorca ? Uniquement pour leur talent à user des mots ? Uniquement pour leur génie de la langue ?

Non. On les aime aussi – d’abord – parce qu’ils grandissent l’humanité.

Roth est-il un grand ?


Loredana Kahn


* Toutes les citations de ce texte sont des traductions de la rédactrice.


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A propos du rédacteur

Loredana Kahn

 

Rédactrice

Chargée de communication

 

Professeure agrégée de lettres modernes