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1936, Le front populaire en Limousin

Ecrit par Martine L. Petauton 04.01.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire

1936, Le front populaire en Limousin, Collectif, Les Ardents éditeurs, décembre 2016, 223 pages, 26 €

1936, Le front populaire en Limousin

 

 

Superbe et aussi utile, à moins que le contraire. Belle idée, réussite totale d’une production collective – pas moins de 12 contributeurs, tous légitimés par leurs hautes compétences à porter le projet. Publié dans le cadre de « Mémoire ouvrière en Limousin », association qui propose expositions et ouvrages autour de l’Histoire sociale en Limousin, c’est aussi un beau produit, en noir et rouge, soigné et illustré de pages de journaux, tracts, photos si émouvantes en noir-blanc-sépia, caricatures ; un livre cadeau à lire, par le bout qu’on veut, et à regarder. Peut-être à l’ère si rapide du numérique, un lien entre générations, comme on ouvrirait un album photos, tandis que raconterait le grand-père – dis, c’était comment le Front Populaire ?

Nous commémorons cette année les 80 ans de ce temps du Front Populaire, si particulier dans nos mémoires collectives. Époque bien au-delà d’une période historique. Armada de symboles, d’icônes et même mythologie en soi, mais d’abord une Histoire, des faits, des acteurs dont gens de peu, que traversent des idéologies en marche, des contradictions qui se lèvent, des conflits qui s’enracinent. Sur ces années 36, qu’on croit tellement connaître et presque posséder, soi, mémoire personnelle ou familiale, ou des groupes, des partis – c’est un patrimoine, entend-on dire souvent – il faut, plus qu’ailleurs en Histoire, les sources qu’on croise, la vigilance de l’observation sous multiples coutures puis de l’analyse critique. 36 ; représentations tellement foisonnantes et divergentes, qu’un travail de vérification, parfois de redressement de celles-ci, est nécessaire. Pari gagné : totale confiance aux signataires des articles, 18 en tout, pour avoir épluché derrière l’avant-scène carte postale et les représentations hâtives, ce que fut la réalité de la période, son sens comparé, sans omettre quand il le faut l’écho dans ce qui suivra, jusqu’à aujourd’hui.

Vieille terre de gauche, et, ce, jusqu’à nos jours, les 3 départements Limousins, et Limoges, que d’aucuns dénommaient « La Mecque du socialisme », ont été une région-phare du Front Populaire… s’il n’y avait qu’une France de 36 à choisir, ce serait, pourquoi pas, Limoges et son pays… Des terres pauvres, des paysans qui émigrent et ramènent le vent des idées nouvelles, du métayage, des disparités entre montagne et bas pays. Un considérable tribut payé par la jeunesse à la Grande Guerre – le monument aux morts de Gentioux « plus jamais la guerre » est limousin. Une industrie enracinée et sa main d’œuvre qualifiée ; la porcelaine, la chaussure, le gant, quelques mines ou ardoisières… Sur ce terreau s’est développé le courant Socialiste – les courants, plutôt –, et depuis les années d’après-guerre, le Communisme, son dynamisme grandissant. Le syndicalisme-Limoges, la CGT ! est installé durablement en ce granite. Dominique Danthieux, qui a piloté le travail de l’excellente équipe, dégage dans son introduction, complétée d’une utile chronologie, les courants contradictoires qui traversent la période globalement dans le pays, entre rêves inachevés et dureté du réel, choix économiques quelquefois hasardeux, Socialisme du possible et volontés d’aller plus avant ; jusqu’auboutisme parfois et lendemains amers, clivages à l’infini entre les gauches… quelque chose qui résonne évidemment dans notre présent.

Les champs politiques forment fond d’écran constant de l’ouvrage, comme sa colonne vertébrale ; équilibre et évolutions des forces, notamment balancier socialo-communiste ; à l’appui, comptes rendus de meetings, affiches, cartes de sociologie politique électorale des plus parlantes. Émergence des grandes figures du temps – résurrection – d’un Léon Bétoulle, l’inamovible maire de Limoges, SFIO, de son ennemi de gauche, Jules Fraisseix, le maire d’Eymoutiers, passé au Communisme. Des originalités comme le pépiniériste de Meymac, Marius Vazeilles, leader d’un communisme rural unique en son genre, élu brillamment sur le Plateau corrézien, ferraillant avec le futur « Petit Père » Queuille, ministre de l’agriculture radical juste avant le tournant de 36. Stratégies qui aboutirent en mai 36 à une superbe victoire : « 13 des 14 circonscriptions limousines sont enlevées par des candidats de Front Populaire ». Parmi les élus limousins, Charles Spinasse devint ministre de l’économie nationale et Albert Rivière, celui des Pensions.

Mais le Front Populaire, ce furent aussi (surtout dans nos imaginaires mémoriaux) ces grèves massives suivant la victoire électorale, poussant en vue des acquis sociaux, et – probablement – avec les bains de mer des congés payés, l’image d’Epinal des « joyeuses » occupations d’usines. C’est – pertinent choix de l’ouvrage – le tissu industriel, social mais aussi politique de Saint-Junien, ses gants, ses feutres, qui trace le portrait (270 ouvriers en grève dès le lendemain des élections) et les enjeux de ces mouvements ouvriers en Limousin, appuyés sur de bien émouvantes photos de – femmes souvent – prenant la pose pendant l’occupation…

On sera particulièrement reconnaissant à la démarche « contextualiste » et analytique, plutôt qu’accumulative des différents articles. C’est à cela qu’on mesure le degré de professionnalisme des historiens et des chercheurs du collectif ! Ainsi, de ces mises en perspectives plus qu’enrichissantes, du tableau des campagnes limousines avant le Front Populaire, au début des années trente, de l’état du chômage à Limoges, courbes et tableaux à l’appui, des répercussions de la guerre d’Espagne (épine centrale de la période) dans la région, à travers l’accueil des réfugiés… écho, là encore, à des préoccupations actuelles. Où l’on verra voler en éclats plus d’un préjugé !

Les mesures législatives du gouvernement Blum – le 1er – sont éclairées, auscultées et passées au tamis des outils de la critique, à travers les 40 heures, leur application pas toujours simple dans le commerce (« n’achetez pas le lundi ! »), et l’on saura particulièrement gré au choix des sujets de deux articles, à la fois périphériques d’apparence mais au fond très au cœur du propos du livre : « Les étrangers en Limousin sous le Front populaire », et « La gauche et le pacifisme », à cette époque, mise devant la menace des totalitarismes triomphants en Europe.

Deux photos un peu floues encadrent ce bel ouvrage, qu’on s’offrira, ou qu’on offrira juste sortis du temps des fêtes. Émouvantes, signifiantes : Blum tendant le poing, en meeting à Saint-Léonard-de-Noblat, et un banquet – fourni – de la Ligue du droit des femmes en Creuse, faisant pendant à l’article sur « Femmes de 36 » ; tant de militantes et d’énergie, dans une époque où pas une femme ne votait. Comme un défi pour l’avenir, et un exemple, jusqu’à aujourd’hui… Dans les temps difficiles qui attendent les citoyens demain, cet ouvrage, mieux qu’une lecture, un viatique !

 

Martine L Petauton

 


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A propos du rédacteur

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)