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100 crimes contre l'art, Karin Müller

Ecrit par Valérie Debieux 14.12.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Arts, Récits

100 crimes contre l’art, Editions L’Ecailler (Documents), novembre 2012, 256 p. 18 €

Ecrivain(s): Karin Müller

100 crimes contre l'art, Karin Müller

 

Du plateau de Gizeh en 1378 après J.-C., en passant par l’Acropole d’Athènes en 1687, puis par le Musée de l’Ermitage à Leningrad en 1985, ou encore, beaucoup plus près de nous, par le Musée Kunsthal de Rotterdam en octobre 2012, force est de constater que rares sont les musées, salles d’expositions, églises, couvents, bibliothèques, monuments historiques ou cimetières qui ont échappé au vol, à la déprédation ou à la destruction. Actes volontaires ou accidentels pour certains, ils mettent en scène des peintures, des sculptures, des vitraux, des icônes, des ouvrages anciens, autant d’éléments appartenant au patrimoine culturel de l’humanité.

Que le lieu où elles sont exposées bénéficie ou non d’un degré de surveillance high-tech élevé, tout peut arriver, même et surtout l’impensable. Le visiteur a l’air normal et soudain, tout bascule. Et là, naît le cauchemar ou, au mieux, le casse-tête des personnes en charge d’assurer la protection des œuvres d’art. Comment conjuguer le partage de l’art avec sa sécurité, le plaisir des yeux avec la protection de l’œuvre et la liberté de mouvement avec le périmètre de sécurité ? Le problème, une intégrale à plusieurs dimensions avec des bornes composées de plusieurs variables ; le résultat, une démonstration à solutions non définies.

« Paris, musée du Louvre, dimanche 11 juin 1939. En ce dernier été de paix, le jeune Serge Bogousslavsky, de père ukrainien et de mère française, Bog pour les intimes, entre dans la salle La Caze où sont exposées plusieurs toiles d’Antoine Watteau. Bog a exercé d’innombrables petits boulots avant de tenter une carrière d’artiste. […] Il lit Baudelaire avec frénésie. Baudelaire aimait Watteau. D’où sa propre passion pour le maître de Valenciennes. Il se dirige tranquillement vers L’Indifférent, sa toile préférée, l’une des plus célèbres et des plus petites, peinte vers 1717. Il la décroche sans la moindre difficulté, l’enveloppe dans un journal. Calme et souriant, il croise un groupe de touristes et un gardien qu’il salue courtoisement. Ce dernier lui demande ce qu’il a sous le bras. Il lui montre.

– Vous voyez, j’emporte le tableau pour le restaurer.

– Ah ! vous travaillez même le dimanche ?

– Eh oui, soupire le jeune homme. Tout comme vous ! L’aplomb de Serge convainc le brave homme ».

Autre lieu, autre temps.

« New-York, musée d’Art moderne (MoMA), 28 février 1974. Tony Shafrazi pénètre dans le temple de l’art et se dirige rapidement vers la salle qui abrite Guernica. Il sort une bombe de peinture rouge et tague en majuscules, en lettres de sang sur le chef-d’œuvre de Picasso : KILL LIES. Il fait une pause puis ajoute ALL. […] Il regarde le résultat en souriant. C’est un clin d’œil à Finnegans Wake de James Joyce, œuvre surprenante où les mots ne sont pas toujours dans le bon ordre. Tony est satisfait. Il a complété le tableau. Il est entré en dialogue, en résonnance avec Picasso le révolté ».

Ailleurs et plus près de nous.

Musée Fitzwilliam à Cambridge, 25 janvier 2006. « Nick Flynn se promène tranquillement. […] Il s’approche de l’escalier sans s’apercevoir qu’un de ses lacets est dénoué. Il s’avance vers la première marche, met le pied sur le lacet, trébuche et, sous les yeux ahuris des visiteurs, dévale l’escalier jusqu’en bas. Il aurait bien voulu s’agripper à une rampe, mais il n’y en a pas ! Que du marbre lisse ! Il glisse jusqu’au rebord d’une fenêtre. Son pied heurte un vase chinois posé sur une plaque en marbre. Le choc le fait trembler. À côté de lui, quatre autres grands vases. La suite est digne d’un film de Charlie Chaplin ou de Buster Keaton. Le fameux effet domino. Trois des vases de la dynastie Qing vacillent, explosent au sol ! Un massacre ! […] ».

Karin Müller emmène le lecteur en une multitude de lieux, célèbres pour certains, moins connus pour d’autres. Dans un phrasé précis, simple et percutant, ses 100 crimes contre l’art constituent autant de court-métrages que le lecteur peut suivre, avec plaisir, en 3D, sur l’écran de son imagination. Un livre magnifique et drôle où l’humour côtoie l’effroi, l’effet de surprise, l’incrédulité. Une sorte de « Tour du monde de l’art en cent histoires », un voyage original et enrichissant que le lecteur peut entreprendre chez lui, sans montgolfière, avec en prime, une jolie surprise à la fin du livre.

 

Valérie Debieux

 


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A propos de l'écrivain

Karin Müller

 

Auteure de plusieurs ouvrages consacrés à des écrivains et artistes du XXe siècle, Karin Müller co-dirige la galerie « Gimpel & Müller » à Paris où elle expose notamment des œuvres de Nicolas de Staël.

 

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com