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10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, Elif Shafak (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 28.05.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Bassin méditerranéen, Roman, Flammarion

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, janvier 2020, trad anglais Dominique Goy-Blanquet, 400 pages, 22 €

Ecrivain(s): Elif Shafak Edition: Flammarion

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, Elif Shafak (par Tawfiq Belfadel)

 

Istanbul : ville féminine

Après Trois filles d’Eve (1), Elif Shafak publie son dernier roman, 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. L’auteure s’inspire des études montrant que le cerveau fonctionne quelques moments après la mort biologique. Elle transpose cette réflexion sur son personnage fictif, Tequila Leila. Celle-ci « (…) aurait pu témoigner qu’au contraire, un cadavre déborde de vie » (p.12).

Après son assassinat, la jeune prostituée Leila Tequila a été jetée dans une benne à ordures. Morte, les cellules de son cerveau font défiler plusieurs souvenirs : son enfance malheureuse à Van, avec un père fanatique et une maman bafouée, le viol qu’elle a subi de son oncle, sa fuite vers Istanbul, son travail dans un bordel, sa rencontre avec D/Ali, le militant qui deviendrait son mari, ses cinq amis, et des images d’Istanbul, « la ville où finissaient par aboutir tous les mécontents et tous les rêveurs » (p.117).

Les autorités décident d’enterrer le cadavre au cimetière des Abandonnés où sont ensevelis les humains rejetés par leur famille, les inconnus, les réfugiés… Voulant offrir des funérailles et un enterrement dignes à leur amie, les cinq amis veulent l’enterrer auprès de son mari D/Ali fusillé dans une manifestation. Les cinq amis réussiront-ils à sauver leur amie Leila de ce cimetière inhumain et lui rendre son humanité ? Qui a tué Leila – sa famille, sa proxénète, ou un client ?

L’auteure rend un grand hommage aux femmes d’Istanbul, notamment les femmes abandonnées, effacées de la société. D’abord, Leila a souffert dans son enfance à Van : enlevée à sa mère, élevée par la première épouse stérile de son père, violée par son oncle, entourée des interdits de son père fanatique… « il (père) devait s’assurer que sa famille – épouses et enfants – vive en accord avec les enseignements religieux » (p.113). Ensuite, à Istanbul elle a été attaquée à l’acide par un client ; enfin tuée froidement et jetée. Donc, depuis sa naissance elle a été mise à la marge du monde.

Les amis qui constituent la vraie famille de Leila illustrent aussi cet hommage : Nalan est un travesti, Jameelah a fui la Somalie, Zaynab a fui le Liban, Humeyra travaille dans un casino, Sabotage perd son travail et sa famille parce qu’il était ami de la prostituée Leila. La dédicace illustre clairement cet hommage : « aux femmes d’Istanbul et à la ville d’Istanbul qui est, qui a toujours été, une ville féminine ». Éloge du féminin.

Les espaces appuient en outre cet hommage en illustrant la misère vécue par Leila ou les autres personnages : enfermement dans la ville d’enfance, bordel à Istanbul, le cimetière des Abandonnés où les tombes sont désignées par un matricule. « Il y avait toujours de la place dans le cimetière des abandonnés – la nécropole la plus solitaire d’Istanbul » (p.242). Les amis se battent pour enterrer leur amie dans un autre cimetière digne : cet objectif symbolise le combat féminin face au sexisme, à la marginalisation, et à l’effacement.

Le roman véhicule par ailleurs une vision dévalorisante d’Istanbul grâce à certains éléments : La fiction (histoire d’une prostituée), des panoramas et des descriptions dépréciatifs (saletés, crimes, fusillade des manifestants…). Le but de l’auteure est d’offrir au lecteur une autre image d’Istanbul comparée souvent au paradis. L’autre Istanbul. « L’Istanbul que connaissait Leila n’était pas l’Istanbul que le ministère du Tourisme souhaitait faire visiter aux étrangers » (p.13). Par exemple, en relatant l’histoire du somptueux pont du Bosphore, le narrateur évoque les nombreux suicidés qui s’en sont jetés.

L’écriture est simple, la fiction est dense. Le début est dynamique et attirant : il raconte un élément postérieur (la mort de Leila) qui déclenche ensuite une série de flashbacks dans les chapitres suivants. Le roman se présente sous forme de parties divisées en chapitres titrés et numérotés ; cette structure fragmentaire captive le lecteur en créant de petites histoires au sein du roman.

Bien qu’il s’agisse d’une fiction, le roman comprend des éléments réels comme le montre l’auteure dans une note au lecteur à la fin du livre ; « Nombre de détails de ce livre sont vrais, et tout est fiction » (p.387). Le roman a donc un caractère de témoignage sur des questions tues dans les médias et la société turcs.

Le roman a un élément faible : le narrateur omniscient précise l’identité des tueurs de Leila et explique en détails leur plan, ce qui donne un caractère trop explicatif au livre ; le narrateur aurait dû laisser le lecteur découvrir lui-même le tueur à partir des éléments de la fiction en se posant des questions, ce qui crée le suspense, le mystère et l’intérêt. Trop expliquer c’est tomber dans l’ennui.

Plein d’humanisme, 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange rend un sensible hommage aux femmes marginalisées, les Abandonnées de l’existence, dénonce les injustices et l’hypocrisie, et peint le portrait d’une Istanbul étrange et sombre. Bien qu’ancré en Turquie, le roman est un hommage universel au féminin.

Belle citation : « Istanbul était une illusion. Un tour de magicien raté. Istanbul était un rêve qui n’existait que dans l’esprit des mangeurs de haschich. En vérité, il n’y avait pas d’Istanbul. Il existait de multiples Istanbul – en lutte, en rivalité, en collision, chacune sachant qu’à la fin, une seule pouvait survivre » (p.253).

Point fort du livre : le thème (unique et attirant).

 

Tawfiq Belfadel

 

(1) http://www.lacauselitteraire.fr/trois-filles-d-eve-elif-shafak-par-tawfiq-belfadel

 

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A propos de l'écrivain

Elif Shafak

 

Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence à Madrid avant de s’établir en Turquie. Couronnée de nombreux prix, elle est aujourd’hui la romancière la plus lue en Turquie, et son œuvre est traduite dans plus de trente langues. Auteur de douze livres (dont huit romans) écrits en turc ou en anglais, elle a été nommée au grade de Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. Parmi ses célèbres romans : La Batârde d’Istanbul, Soufi mon amour, l’Architecte du sultan.

 

 


A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.