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Les Livres

Éparses, Voyage dans les papiers du ghetto de Varsovie, Georges Didi-Huberman (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 23 Novembre 2020. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Les éditions de Minuit, Histoire

Éparses, Voyage dans les papiers du ghetto de Varsovie, février 2020, 170 pages, 16,50 € . Ecrivain(s): Georges Didi-Huberman Edition: Les éditions de Minuit

 

Si célèbre soit-il, le ghetto de Varsovie ne se visite pas, contrairement à d’autres, comme ceux de Venise ou de Prague. Avec le sérieux méthodique qui caractérise ce peuple, les Allemands l’ont entièrement détruit après l’insurrection d’avril 1943. Lorsque la capitale polonaise fut reconstruite après-guerre, on ne se soucia pas de l’ancien ghetto et seul un œil aiguisé peut en apercevoir le fantôme. En vérité, la mémoire du ghetto n’est pas inscrite dans la topographie de Varsovie. Elle se trouve à l’Institut historique juif de la ville, où sont conservés les documents patiemment réunis par l’historien du ghetto, Emanuel Ringelblum (1900-1944), puis enterrés dans des caisses de fer-blanc et de grands bidons de lait, et ainsi soustraits aux flots du temps. Ces quelque 35.000 pages reposaient dans leurs abris souterrains, tandis qu’à la surface les troupes du général SS Jürgen Stroop anéantissaient le ghetto et ceux qui y vivaient. Elles s’y trouvaient toujours lorsque, deux ans plus tard, Hitler, enfermé dans son bunker, mit fin à une existence trop longue. En 1946 et 1950, on découvrit ces deux ensembles de documents (un troisième demeure introuvable), dans un piteux état : les caisses en fer, qui n’étaient pas étanches, avaient été envahies par l’eau.

Les rues dans l’aurore, André Dhôtel (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay , le Lundi, 23 Novembre 2020. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Les rues dans l’aurore, André Dhôtel, éditions Sous le Sceau du Tabellion, octobre 2020, 432 pages, 19 euros

 

Les rues dans l’aurore, quatrième roman d’André Dhôtel, est un de ceux qu’il préférait. Publié en 1945, il n’avait pas encore été réédité : grâce aux éditions Sous le Sceau du Tabellion, c’est chose faite.

Georges Leban est un menteur : rien n’est plus vrai – rien n’est plus inexact. Comme souvent dans les romans d’André Dhôtel, il y a un hiatus entre le jugement de la société, univoque et sans appel, et la paradoxale complexité des personnages, qui manifeste, plus encore qu’une opposition, une différence foncière et irréductible entre deux visions de l’existence aussi bien que de l’être humain.

J’appelle depuis l’enfance, Gérard Bocholier (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 23 Novembre 2020. , dans Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Poésie

J’appelle depuis l’enfance, Gérard Bocholier, éd. La Coopérative, septembre 2020, 144 pages, 16 €

 

Temps du poème, poésie de la durée

Même si le recueil de Gérard Bocholier, publié par les éditions de La Coopérative, se concentre sur l’enfance, celle de l’auteur, le livre se déroule et s’organise en plusieurs mouvements, dont l’enfance reste le motif, sorte de partie immergée mais vivante qui affleure sur le massif poétique des textes. Sommes-nous dans ce que Bergson dit de la mémoire, absolue et enregistrant la totalité de l’existence ? Peut-être pas. Toujours est-il que ces poèmes restent très sobres, écrits sans pathos, sinon avec le sentiment profond de l’écrivain, son lyrisme naturel. Oui, une écriture maîtrisée. Laquelle rend visible l’avancée du temps, mémoire irradiante comme le ferait une musique. Le mot le plus proche serait la nostalgie, nostalgie de ce lieu où se construit le désir, c’est-à-dire, la grande jeunesse. Avec elle, sans doute, l’angoisse d’aujourd’hui, appréhension de la mort, du trépas inéluctable de la personne humaine en gestation, en gésine dans tout acte issu du vivant.

Allez-Hop !, William Gropper (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 20 Novembre 2020. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, La Table Ronde

Allez-Hop !, William Gropper, octobre 2020, 216 pages, 26,50 € Edition: La Table Ronde

 

Quartier Loisada

William Gropper, né en 1897 dans le Lower East Side de New York (appelé parfois le quartier Loisada), de parents juifs venus de Pologne et d’Ukraine, aîné de six enfants, décédé en 1977, a étudié l’art et la politique à la Ferrer School. Son roman graphique Allez-Hop ! a été publié en 1930 aux États-Unis. Gropper dessinait pour le New York Tribune, divers journaux de gauche et des magazines yiddish. En 1953, il a été mis sur la liste noire pour « activités anti-américaines ». James Sturm, dessinateur et écrivain, a préfacé le roman graphique, et Art Spiegelman, auteur du célèbre Maus, a signé la 4ème de couverture. Ici, La Table ronde propose une version française, en fac-similé.

Le roman ô combien expressif Allez-Hop !, édité au format de 15,3 x 22 cm, a été élaboré sans un phylactère, sans un mot et en noir et blanc. D’un trait sûr, minimal, presque brut, Gropper campe ses premiers personnages, un couple d’équilibriste et de trapéziste musclés, voltigeant dans l’air au-dessus d’une marée de minuscules taches, de points ressemblant à du sable : le public (?).

Une douleur blanche, Jean-Luc Marty (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Vendredi, 20 Novembre 2020. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Julliard

Une douleur blanche, octobre 2020, 174 pages, 18 € . Ecrivain(s): Jean-Luc Marty Edition: Julliard

 

« Une fois, le bateau avait quitté le port pour la mer d’Irlande sous la neige. L’imaginaire de mes neuf ans avait consigné la disparition de mon père à cette marée-là. Plus tard, j’avais appris qu’au jour du naufrage, au large d’Ouessant où son chalutier avait disparu avec cinq marins à son bord, le temps était au beau fixe. J’avais aussi appris l’expression “faire son trou dans l’eau”, qui signifie mourir en mer ».

Une douleur blanche est le roman du retour, retour vers le pays de l’enfance : un port de pêche qui dérive vers la mort qui gangrène ses navires et ses quais, retour vers une mère qui s’y prépare, et les souvenirs d’un père disparu au large. Le narrateur revient en ses terres, loin de celles qui l’ont accueilli, à dix mille kilomètres de chez lui : le Brésil, qui s’infiltre dans le roman, en éclats romanesques et fraternels – « C’est une côte qui parle ma langue… Une langue morte qui renaît par surprise, au passage du fleuve à l’océan ». Une douleur blanche est aussi le roman d’une étrange rencontre sur le bord d’une route, une inconnue, sauvage, inquiétante, insaisissable, un astre étourdissant qui collectionne les bois flottés, abandonnés aux flots et au sable, aux étranges réparties : « Tu n’es pas là, dit-elle. – Comment le sais-tu ? – Parce que je ne suis pas sûre d’aimer où tu es ».