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Les Livres

Apologie du Vivant, Ingrid Brinsolaro (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) , le Mercredi, 10 Juin 2026. , dans Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Editions Douro

Apologie du Vivant, Ingrid Brinsolaro, éditions Douro


Le 7 janvier 2015, lors de l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, le policier Franck Brinsolaro est assassiné alors qu’il assure la protection du directeur de la publication, Stéphane Charbonnier, dit Charb. Franck Brinsolaro meurt en service. En une poignée de minutes, la vie d’Ingrid Brinsolaro et celle de ses enfants basculent irrévocablement du côté de l’absence, de la sidération et des plaies vives.

Mais le livre d’Ingrid Brinsolaro ne relève ni du simple témoignage commémoratif ni d’une chronique du drame national. Ce récit intime, profondément bouleversant, s’inscrit ailleurs : dans cet espace fragile où l’écriture tente non de refermer la blessure, mais d’habiter la survivance. L’autrice compose une véritable apologie du Vivant, une méditation lumineuse et douloureuse sur ce qui demeure lorsque la mort a tout ravagé sur son passage.

La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mardi, 09 Juin 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, Le Livre de Poche, En Vitrine, Cette semaine

La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Marina Boraso, Le livre de poche . Ecrivain(s): Anthony Doerr Edition: Le Livre de Poche

Si toute littérature est fantasmatique, si toute littérature est invention en rapport avec un manque ou un désir, alors le troisième roman d’Anthony Doerr (on laisse de côté des récits brefs bien que non négligeables) est un objet littéraire d’une eau rare, comme on parle d’un diamant, puisqu’il naît d’un fantasme autour d’un livre dont ne nous est parvenu qu’un écho, restreint et frustrant : Les Merveilles d’au-delà de Thulé, d’Antoine Diogène. Un résumé par Photius byzantin, un érudit du IXe siècle, et c’est tout – et peut donc s’enclencher la machine fantasmatique de Doerr, qui fait revivre cette œuvre perdue mais redécouverte « grâce à un scanner à balayage électronique » qui a permis de visualiser les « fragments du texte d’origine » copié sur un petit codex bien endommagé : « les ravages de l’humidité, les moisissures et le passage du temps s’étaient ligués pour agréger ses pages en un bloc illisible » - qui ne rêverait de semblable découverte ?

Il fait revivre le texte d’Antoine Diogène dans la structure même de son roman, divisé en vingt-quatre chapitres pour autant de livres dans l’œuvre du deuxième siècle de notre ère (croit-on…), chacun de ces chapitres s’ouvrant sur un extrait de la traduction de cette œuvre par Zenos Ninis, l’un des personnages du roman de Doerr.

Puisque – Poésies recueillies. Raluca Belandry (par Laurent LD Bonnet)

Ecrit par Laurent LD Bonnet , le Mardi, 09 Juin 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie

Puisque – Poésies recueillies. Raluca Belandry, éditions les défricheurs, 2024, 300 pages.


La nécessité nue.

Puisque est une œuvre qui ne cherche ni à convaincre ni à se justifier. Elle avance, progresse dans une flagrante nécessité. L’orchestrant en un chœur de treize recueils comme autant de cantiques, dont voici la clé : Tout risquer, puisque… manifeste tutélaire de l’auteure. C’est l’extrait des derniers vers connus de la poète Sappho, dont l’œuvre antique chantée s’est envolée, les transcriptions ont été incendiées, nous abandonnant, au bout d’un ultime Fragment 31 découvert, ces trois derniers mots au bord du vide. Et Raluca Belandry, âme trempée dans une jeunesse transylvaine, s’en empare, les cueille et les recueille en treize nécessités d’écrire – est-elle consciente d’oser l’anagramme du nombre ? Et peut-être plus… – pour propager cette vision incarnée qui s’impose à nos sens. Tout s’organise au fur et à mesure de la lecture, c’est là sans conteste le miracle qu’accomplit Puisque, celui de dramaturgies intrinsèques qui sautent à l’âme en chaque recueil, puis qui, lecture après lecture, entrent en écho et s’interpellent les unes les autres. Puisque est une œuvre qui n’a pas sa place sur un rayon, mais là où se lovent les textes intemporels, sans cesse à réinterroger : la table de chevet.

Ce qui reste, Bernhard Schlink (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera , le Mardi, 09 Juin 2026. , dans Les Livres, Les Chroniques, La Une CED

Ce qui reste, Bernhard Schlink, Gallimard du monde entier, 206 pp, 20€

 

Reste à vivre

Le reste à vivre est une expression banquière odieuse. Ici, elle est fichée comme un couteau dans le réel. C’est que la mort est dans la vie et le livre va bien au-delà.

Bernhard Schlink interroge ce moment du deuil de soi dans un conte à rebours intitulé Ce qui reste.

Ce qui reste est adressé à ceux qui restent, vu des dernières semaines, des derniers jours, des derniers ressauts et ressacs d’amour. Plus de place au regret, trop tard pour la nostalgie. C’est quoi, c’est comment ? Ces derniers moments, sont-ils d’attente, d’illusion projective ou est-ce que retourner revoir la mer est suffisant ?

Au bout de quelques jours, Ulla lui demanda combien de temps il voulait rester au bord de la mer. « Encore un petit peu », répondit-il, et quelques jours plus tard, il dit à nouveau : « Encore un petit peu ».

Le soldat remémoré, Anjet Daanje (par Anne Morin)

Ecrit par Anne Morin , le Lundi, 08 Juin 2026. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pays nordiques, Roman, Gallimard

Le soldat remémoré, Anjet Daanje, Gallimard Du monde entier, roman traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, 729 pages, 28€ Edition: Gallimard

 

Un chassé-croisé, une tentative de reconnaissance, ce roman partagé, brimbalant, en faisant la part des choses fait la part belle à la vie rêvée versus la vie réelle, le vécu versus l’invention, le souvenir versus l’amnésie : « C’est comme si son corps appartenait à un autre… » (p.40).

Un soldat sans mémoire cantonné dans un asile pour ceux qui, revenant du front, ne sont plus réclamés, attendus par personne. Amand, c’est son prénom, symbole de douceur et d’affection, « aimé par Dieu », vit depuis la fin de la guerre dans cet asile. Apparemment le moins touché d’entre les « malades de guerre » il fait le lien entre eux, les apaise.

Amand, que l’on appelait Noen à l’asile où il séjourne depuis cinq ans, reçoit comme les autres des visites de femmes-épouses qui n’ont pas renoncé à retrouver leur mari.