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Critiques

Là où tout se tait, Jean Hatzfeld (par Martine L. Petauton)

Ecrit par Martine L. Petauton , le Mercredi, 16 Juin 2021. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Gallimard

Là où tout se tait, janvier 2021, 224 pages, 19 € . Ecrivain(s): Jean Hatzfeld


De tous temps, nos mémoires se sont nourries des chroniqueurs, inlassablement minutieux, accumulant et vérifiant, taiseux souvent, un rien obsédés par l’objet de leur collecte. Ainsi, des Croisades ou de la Grande Peste, de toutes les guerres ou des colonisations à l’infini… Ainsi, de Hatzfeld et de sa geste du Rwanda-année 1994, celle d’un des pires génocides de l’histoire des hommes : « jamais population civile n’avait été tuée plus efficacement de la main de l’homme », entendons « artisanalement »… Plusieurs livres, devenus viatiques indispensables. Formidable tableau en plusieurs morceaux, comme triptyques en églises médiévales, disant tout, montrant l’important et les plus infinis détails, donnant, et avec quel superbe respect et amour, la parole qu’il faut à ceux qui ont vécu les 30 jours du Rwanda. Les massacres, vus face massacrés « dans le nu de la vie », puis massacreurs « une saison de machettes », la parole des enfants « un papa de sang », celle de cet Englebert des collines, synthèse à lui seul de ce temps « des tueries ».

Les Sept fous, Roberto Arlt (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 15 Juin 2021. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Amérique Latine, Roman, En Vitrine, Cambourakis, Cette semaine

Les Sept fous (Los Siete locos, 1929), trad. espagnol (Argentine), Isabelle et Antoine Berman, 391 pages, 13,50 € . Ecrivain(s): Roberto Arlt Edition: Cambourakis

A la fin de ce roman, Roberto Arlt localise et date son écrit après le dernier mot : « Buenos Aires le 15 septembre 1929 ». On a carrément du mal à y croire – à la date bien sûr – tant la modernité déferlante de ce livre est époustouflante. C’est un séisme littéraire, une rupture radicale avec le classicisme et le naturalisme ancrés dans la littérature argentine depuis Almafuerte et Cambaceres. Arlt introduit, de manière tonitruante, le réalisme fantastique dont on sait le prodigieux destin qu’il aura avec Borges, Bioy, Casarès, et d’autres. Il introduit le burlesque et le baroque dont on sait aussi la brillante destinée littéraire dans toute l’Amérique du sud.

Erdosain est peut-être fou. Sans doute même. Mais quand on sait la galerie de personnages qu’il va croiser dans ce roman, on peut sans hésitation dire que ce fou est (presque ?) le moins fou des sept. Dans sa quête des 600 pesos et 7 centimes qui doivent lui permettre de rembourser la somme qu’il a volée à son entreprise et d’éviter ainsi la prison, Erdosain va connaître un itinéraire balisé de personnages hallucinés, de fous furieux, d’excentriques inouïs, d’idéologues possédés qui vont, peu à peu, le rendre plus fou qu’il ne l’était au départ. Ce roman est une éruption volcanique et une irruption irrésistible d’une langue bouillonnante, qui mêle le savant et le populaire, l’intelligence et la trivialité.

Les Pieds nus de lumière, Kenji Miyazawa (par Fawaz Hussain)

Ecrit par Fawaz Hussain , le Mardi, 15 Juin 2021. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Nouvelles, Japon, Cambourakis

Les Pieds nus de lumière, Kenji Miyazawa, février 2020, trad. japonais, Hélène Morita, 237 pages, 10 € Edition: Cambourakis

 

L’existence et l’œuvre de Kenji Miyazawa semblent profondément marquées par la situation géologique du Japon et les catastrophes naturelles qui secouent fréquemment son archipel. Il est vrai que l’écrivain est né en 1896, l’année du tsunami de Meiji Sanriku, qui a fait environ 22.000 victimes, et il est mort en 1933, l’année du tsunami de Showa Sanriku, au lourd bilan (3000 morts et disparus). Devenir ingénieur agronome est une orientation qui s’est imposée à Kenji Miyazawa, du fait sans doute de cette nature nipponne, que signalent autant ses violences destructrices que son envoûtante et mystérieuse beauté. Quant à la paix intérieure qui imprègne l’ensemble de l’œuvre, elle relève de la profonde adhésion de l’auteur à la pensée bouddhiste : « Celui qui est le maître de lui-même est plus grand que celui qui est le maître du monde », et aussi : « Il n’existe rien de constant si ce n’est le changement ».

Le Procès de Spinoza, Jacques Schecroun (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 14 Juin 2021. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Albin Michel

Le Procès de Spinoza, Jacques Schecroun, mars 2021, 348 pages, 21,90 € Edition: Albin Michel

 

Rares, très rares sont les décisions de justice dont l’écho se fait encore entendre des siècles plus tard ou qu’on éprouve le besoin de réviser alors que tous les protagonistes sont depuis longtemps boue et poussière au fond de tombes oubliées. À la tête du jeune État d’Israël, David Ben Gourion essaya, semble-t-il, de faire casser le jugement formulé trois siècles plus tôt, le 27 juillet 1656, par le tribunal rabbinique d’Amsterdam à l’encontre d’un jeune homme de vingt-quatre ans, le déclarant exclu de la communauté juive pour l’éternité. Rien que ça. Mais les rabbins de Jérusalem ne parurent pas mieux disposés que leurs lointains prédécesseurs amstellodamois, dont on peut admettre qu’à défaut d’avoir raison, ils aient eu leurs raisons (on ignore cependant lesquelles). À la froide lumière du regard rétrospectif, leur décret d’anathème apparaît comme un monument d’éloquence grandiloquente et vaguement ridicule, surtout à l’égard d’un des premiers esprits de l’humanité (il faut beaucoup de candeur pour écrire, comme le fait Roland Caillois dans l’édition de la Pléiade : « on ne lui ferme nullement la porte et un paragraphe contient même une sorte de promesse voilée »).

Prendre mot, Philippe Leuckx (par Eric Allard)

, le Lundi, 14 Juin 2021. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie

Prendre mot, Editions Dancot-Pinchart, Poésie, avril 2021, 41 pages, 13 € . Ecrivain(s): Philippe Leuckx

 

« Tout au fond du jour […] juste avant le soir », Philippe Leuckx recueille ce « peu de nous qui tranche entre jour et fuite », pour « un périple étrange dont [on] ne revient pas toujours ».

C’est le moment où le jour, et toute une vie, remonte à la surface de la conscience, où la mélancolie affleure et où le poète Leuckx établit, à l’orée de la nuit, ses quartiers d’écriture.

Souvent, au revers de soi, est rameutée l’enfance : « ce puits sans tain / où puiser / quelque transparence ».

C’est l’heure où la petite musique leuckxienne se fait entendre, à laquelle il faut tendre l’oreille comme on « écoute le cœur », comme on regarde son âme. Elle joue sur une gamme de notes graves, des notes de cœur, justement, et quelques thèmes, qu’on reconnaît de recueil en recueil, familiers mais nouant à chaque fois des liens neufs pour de subtils accords.

Pas de tapage dans la poésie de Philippe Leuckx ; les mots se forment dans « la forge du silence ». C’est sa façon de « prendre la mesure du monde » mais aussi de ce qui bout dans le sang et « incise le cœur ».