Identification

Critiques

Le ciel a disparu, Alain Blottière (par Patrick Abraham)

, le Mardi, 10 Mars 2026. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Gallimard

Edition: Gallimard


Je n’entreprendrai pas de résumer le dernier roman d’Alain Blottière afin de laisser aux lecteurs le vif plaisir de la découverte tel que je l’ai l’éprouvé moi-même. Je me contenterai d’en éclairer l’intrigue avant d’établir des correspondances avec quelques-uns des livres précédents de l’auteur.

Le ciel a disparu est construit sur une double narration, la deuxième soulignée par l’italique. Le premier narrateur prend la parole en 2050 et revient sur des faits qui se sont déroulés vingt-quatre plus tôt, à partir de mai 2026, appartenant donc à son passé mais, pour nous, en février de cette même année, situés dans un futur proche.

Le premier narrateur a une quarantaine d’années en 2050. C’est un adolescent de quinze ans en 2026, vivant à Sifra, une oasis égyptienne, avec son grand-père adoptif, l’écrivain septuagénaire Ayann Ader. On aura deviné qu’Ayann Ader est le narrateur du récit enchâssé. Les fidèles de Blottière, à qui Ader ressemble par divers traits sans s’identifier à lui, songeront bien sûr à l’oasis de Siwa, qui joue dans sa vie un rôle si important.

Richard Millet, La Joute (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 09 Mars 2026. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres

Richard Millet, La Joute, Saint-Victor-de-Morestel, Les Provinciales, septembre 2025, 190 pages, 18 €. . Ecrivain(s): Richard Millet

À la fin des années 60 du XXe siècle, un zoologiste anglais, Desmond Morris, publia un livre qui fit fortune (dix millions d’exemplaires vendus), Le Singe nu, où il montrait que de nombreux comportements humains n’avaient rien en réalité de spécifiquement humain et se trouvaient largement partagés avec les animaux plus ou moins évolués (même si Morris, peut-être pour ne pas vexer ses lecteurs, évitait de descendre plus bas que les primates). Le chapitre sur les relations amoureuses était particulièrement épicé et la thèse de l’auteur apparaissait en creux dès le titre : seule l’absence de poils sépare l’être humain du singe.

Cela posé, si l’on étend la comparaison à d’autres espèces, des différences apparaissent. Chez les oiseaux, par exemple, ce sont les mâles qui font les frais de la séduction (il suffit de considérer l’exemple du paon) : désireux de transmettre leurs gênes, les mâles, souvent plus grands, font étalage de leur beauté, arborent des plumes chatoyantes, tandis que le plumage des femelles oscille entre le gris terne et le marron feuille morte. Mais ce dimorphisme sexuel obéit à une raison : la femelle devant pondre et couver les œufs, il importe qu’elle ne se fasse pas remarquer d’un éventuel prédateur, tandis que le mâle instantanément repérable peut bien disparaître, la fécondation accomplie, sous la dent d’un carnivore.

Pavel Hak, Trust (par Mattia Bonasia)

Ecrit par Mattia Bonasia , le Lundi, 02 Mars 2026. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman

Pavel Hak, Trust, KC Editions, 2025. 294 pages, 21.00 euros

Dans son dernier roman, Trust (KC Editions, 2025), Pavel Hak plonge le lecteur dans les trames invisibles et violentes du monde globalisé contemporain. Le roman ne suit pas une intrigue linéaire et progresse à travers de courts chapitres narratifs qui se déroulent dans différents lieux du monde (de New York à Shangaï, De Londres à Bombay), en suivant plusieurs personnages, parmi lesquels se distingue le protagoniste Roy Kingsley. Les différentes lignes narratives - qui passent du micro au macro, des bas­-fonds des mégalopoles au trafic mondiale de la drogue - révèlent au lecteur les mécanismes qui régissent le capitalisme global et son alliance avec la guerre ainsi qu’avec la sécurité.

Hak, écrivain tchèque translingue, emploie une langue française directe, dépourvue de rhétorique et réduite à l’essentiel, d’une lucidité telle qu’elle semble par moments hyperréaliste. Le ton froid et fragmenté contraint le lecteur à se confronter à une réalité dans laquelle la démocratie est vidée de sa fonction représentative et où l’individu est réduit à un simple rouage. Dans le capitalisme avancé de Trust, les parlements sont totalement dépossédés de leur rôle et le consensus populaire est orienté par un pouvoir invisible pour la majorité, réticulaire, exercé par des oligarchies économiques et politiques qui agissent loin de tout contrôle public (l’influence de Michel Foucault est ici manifeste).

L’Époux, constat, Patrick Autréaux (par Luc-André Sagne)

Ecrit par Luc-André Sagne , le Lundi, 02 Mars 2026. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Gallimard

L’Époux, constat, Patrick Autréaux, collection « Sygne », Éditions Gallimard, coédition Labor et Fides, 2025, 208 p. 20 euros Edition: Gallimard

 

Rarement auront été tressés ensemble comme ici, dans ce qui se présente non comme un roman ou un récit ou encore un journal mais comme un « constat » (c’est le sous-titre), les trois thèmes distincts de l’orientation sexuelle, de la religion juive et du savoir scientifique.

« L’Époux » du titre renvoie directement au premier thème. Les toutes premières pages s’ouvrent en effet sur le mariage civil, laïque de deux hommes dont l’un est le narrateur, celui qui relate les faits a posteriori, du côté donc, si l’on veut reprendre les catégories de Gérard Genette, d’une analepse, d’une remémoration, et l’autre homme le sujet principal du texte qu’on peut nommer « l’Epoux ». Aucun prénom ni nom pour les distinguer, le premier s’adressant simplement par un « tu » au second.

C’est leur histoire, émaillée de tiraillements et de quasi-ruptures, mais débouchant finalement sur une réconciliation et un renouvellement de leur amour, qui est ici évoquée tout au long du livre, à travers les multiples questionnements du narrateur et ce constat précisément qu’il fait, essentiel, qu’ « un visage m’habite (…), le tien coïncide ».

Chair, David Szalay (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 02 Mars 2026. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Iles britanniques, Roman, Albin Michel

Chair, David Szalay, trad. de l’anglais par Benoït Philippe, Albin Michel, janvier 2026, 386 pages, 22,90 € Edition: Albin Michel


Les premiers romans de David Szalay sont problématiques selon la critique anglo-saxonne, car se pose la question de leur classification en tant que… romans. Mais d’après cette même critique, Chair (Booker Prize 2025), le sixième roman de Szalay, se rapproche du genre, entre autres parce que le récit est ici centré sur un seul personnage, un Hongrois du nom de István. Dire que Chair raconte la vie d’István serait excessif : ce sont plutôt dix épisodes de celle-ci qui sont adjoints les uns aux autres, dans une solution de continuité qui étonne au début, puis devient la norme en passant de l’un à l’autre des dix chapitres – mais en ce sens, on pourrait considérer que Szalay propose ici une réflexion sur la mémoire et sur la vérité narrative de nos vies : nous semblons nous aussi, à l’image de István, passer d’un épisode à l’autre, avec parfois une, deux ou cinq années qui disparaissent de notre narration, ou se résument en quelques phrases expliquant comment on est passés, par exemple, de 1993 à 1997 – et quatre années sont perdues. Inintéressantes ? Non, juste peu pertinentes eu égard à l’histoire de notre vie.