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Critiques

Au secret de la source et de la foudre, Georges-Emmanuel Clancier (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 06 Décembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie, Gallimard

Au secret de la source et de la foudre, Georges-Emmanuel Clancier, Gallimard, novembre 2018, 64 pages, 12 € Edition: Gallimard

 

« Le printemps des fous et celui des fleurs / Sont-ils même feu d’un même soleil », s’interroge Georges-Emmanuel Clancier, avant d’ajouter : « Mais je suis sourd / Je devine / Je sens bouger les lèvres du silence / Et livrer passage ».

Tim Mead (contre-ténor), Sean Clayton (ténor), Lisandro Abadie (baryton-basse) sont là. C’est l’heure des canapés (en écoutant, pour que le système nerveux vive sa vie à plein, le « conducteur » William Christie : The King shall rejoice, Coronation Anthem, HWV 260, 1727 ; Te Deum in D major, « Queen Caroline », HWV 280, 1714 ; The ways of Zion do mourn – Funeral Anthem for Queen Caroline, HWV 264, 1737). Lisant, l’on aimerait s’arrêter, pour aller à la fenêtre, puis revenir. Revenir pour, bientôt, se lever de nouveau, et s’apercevoir que le paysage que découpe la fenêtre est nouveau, toujours. Lisant, l’on songe à un petit olivier aimé. Lisant, l’on aimerait se servir, pour rejoindre plus vite une page choisie, d’une feuille d’un petit citron des Carmes, lui aussi aimé, aimé. L’on songe à un « terrestre enfant de la mer ».

Cavalerie rouge, Isaac Babel (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 05 Décembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Russie, Roman, Gallimard

Cavalerie rouge, Isaac Babel, février 2019, trad. russe Maurice Parijanine, 224 pages, 9,50 € Edition: Gallimard

 

La prose incandescente de Babel introduit sa braise jusqu’au fond de l’âme. Nouvelliste fabuleux – on connaît ses contes d’Odessa – Babel reste nouvelliste dans ce qui ici se présente comme un roman. Le narrateur en effet est toujours le même personnage (largement autobiographique) et le « roman » raconte des épisodes de la guerre révolutionnaire qui conduisit les régiments de partisans au front, pour la défense de la jeune patrie socialiste, sous le commandement de Boudienny, contre les assauts des Blancs, les contre-révolutionnaires.

C’est donc du cœur de l’Armée Rouge que le soldat Babel nous raconte ces récits de guerre. Ce sont de véritables nouvelles, comportant chacune un thème, une histoire, une fin. Le narrateur se fait l’écho d’une Russie en pleine révolution. Pas seulement la révolution que l’Histoire nous rapporte, celle d’Octobre 1917, mais la révolution qui bouleverse les hommes et les femmes de Russie, change leur vision du monde, efface radicalement la faiblesse et l’asservissement pour laisser place à un homme nouveau, avec ce que ça induit de bien et de mal, de progrès et de régression, de Diable et de Bon Dieu.

Les Juifs et la modernité L’héritage du judaïsme et les sciences de l’homme en France au XIXe siècle, Perrine Simon-Nahum (par Gilles banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Jeudi, 05 Décembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Albin Michel

Les Juifs et la modernité L’héritage du judaïsme et les sciences de l’homme en France au XIXe siècle, Perrine Simon-Nahum, octobre 2018, 334 pages, 22 €

Il ne faut pas demander aux analogies plus qu’elles ne peuvent donner. Tout s’est cependant passé comme si, après l’émancipation des Juifs voulue par l’Ancien Régime finissant et mise en œuvre par la Révolution, après leur intégration roide à la société française, les trésors d’énergie, de subtilité et d’intelligence déployés à commenter ou, simplement, à méditer et à lire, dans la réclusion des « juiveries », la Torah, le Talmud, leurs commentaires et les commentaires de leurs commentaires, s’étaient orientés vers d’autres buts. Le processus d’émancipation, moins lisse qu’on ne se le représente, n’était lui-même pas exempt d’ambiguïtés, résumées par le terme de « régénération » qu’avait employé l’abbé Grégoire dans son célèbre mémoire présenté devant l’Académie de Metz. Que signifie cette idée de « régénération », si ce n’est que les Juifs auraient « dégénéré » en se repliant sur eux-mêmes (comme si ce repli avait résulté d’un choix collectif et d’une décision libre…) et que l’abandon de leurs particularismes (au premier rang desquels l’orthopraxie religieuse) les « régénérerait ».

Les grands, Sylvain Prudhomme (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mercredi, 04 Décembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Folio (Gallimard)

Les grands, 256 pages, 7,40 € . Ecrivain(s): Sylvain Prudhomme Edition: Folio (Gallimard)

 

Les grands se déroule à Bissau – capitale de la Guinée du même nom – durant la journée du 12 avril 2012 qui vit un coup d’état militaire priver de sa victoire prévisible le candidat arrivé en tête au premier tour des élections présidentielles. Sylvain Prudhomme y rend hommage au peuple bissau-guinéen en célébrant sa grande chanteuse Dulce Neves et le Super Mama Djombo, groupe emblématique de la conquête de l’indépendance. Au travers de la vitalité et de la chaleur de cette musique fraternelle et subversive, il semble ainsi tenter de modifier notre vision négative d’une Afrique violente, indolente et corrompue, incapable de s’émanciper de ses propres dictateurs.

Le livre s’appuie sur certains faits réels et sur des personnages ayant existé mais son héros principal, Couto, le second guitariste du groupe, a été inventé de toute pièce tandis que de nombreux faits sont totalement imaginaires. L’auteur, prenant beaucoup de libertés, fait coïncider cette journée tendue où les militaires s’apprêtent à entrer en action avec la mort de la célèbre Dulce, icône du Super Mama Djombo, faisant de cette dernière une ancienne amante du guitariste ayant épousé Gomes, général impliqué dans ce coup d’Etat après avoir été pendant la guérilla le valeureux chef de Couto.

Contes des sages persans, Leili Anvar (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Mercredi, 04 Décembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Asie, Seuil, Contes

Contes des sages persans, Leili Anvar, novembre 2019, 240 pages, 19 € Edition: Seuil

 

Du fabuleux, du révéré

Chacun des trente-deux contes de ce recueil, traduits par Leili Anvar, commence par le leitmotiv « Il était une fois, et il n’était pas, sous la voûte azurée, au pays d’autrefois », litote poétique à la manière de la trame narrative que tisse Shéhérazade au long des Mille et une nuits. Le premier conte persan parle de la beauté absolue d’une reine (brune) dont la vue tue, telle une déesse antique, Méduse qui ensorcelle, stupéfie et foudroie ceux qui la regardent, ou Narcisse au féminin qui ne se noie pas dans son reflet mais le re-duplique afin que rayonne sa splendeur aux yeux de tous, par l’intermédiaire d’un miroir. Plus loin dans l’ouvrage, c’est l’éléphant, révéré par les Bouddhistes, ou bien incarnation de Ganesh, qui est sujet à controverse et admiration : « Ainsi, nous verrons dans l’éléphant le pilier, l’éventail, la gouttière, les branches du trône et davantage… », qui rappelle, en cela, le mythe de la caverne et celui de la révélation :