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Critiques

Minuit dans la ville des songes, René Frégni (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 17 Mars 2022. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Gallimard, En Vitrine, Cette semaine

Minuit dans la ville des songes, février 2022, 256 pages, 19,50 € . Ecrivain(s): René Frégni Edition: Gallimard

 

« La journée précédente avait duré cinq ans, celle-ci avait filé comme la lumière et le vent. Chaque mot que j’avais lu avait aboli les barreaux, les murs, la cour de la prison.

J’étais assis sur une planche, dans une obscurité totale, je compris soudain ce qu’étaient la lecture, la puissance colossale des mots. Cette journée allait déterminer le reste de ma vie, ce voyage infini avec les mots ».

René Frégni est un travailleur de la nuit. C’est ainsi que certains basques, il y a longtemps, nommaient les contrebandiers, avec une amusante admiration. Minuit dans la ville des songes est un roman de contrebande de souvenirs et de livres, de mots et d’hommes, rencontrés entre chien et loup, entre les murs d’une prison militaire, une escale Corse, et un centre hospitalier spécialisé. Minuit dans la ville des songes est le roman d’un jeune homme révolté, dont la mémoire résonne encore des Maîtres du mystère (1), écoutés en famille, et des aventures du Comte de Monte-Cristo et du boumian, le bohémien de la crèche.

La Divine Comédie, Dante Alighieri, traduction nouvelle Michel Orcel (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mercredi, 16 Mars 2022. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie, Italie, Cette semaine

L’enfer (2018, 456 pages, 35 €), Le Purgatoire (2020, 464 pages, 35 €), Le Paradis (2021, 480 pages, 35 €)

Le Dossier Dante, Autour de la traduction de la Divine Comédie par Michel Orcel, éditions La Dogona, Arcadès Ambo, octobre 2021, 80 pages, 12 €

 

« O donna in cui la mia speranza vige,

e che soffristi per la mia salute

in inferno lasciar le tue vestige,

 

di tante cose quant’ i’ ho vedute,

dal tuo podere e da la tua bontate

riconosco la grazia e la virtute.

Suttree, Cormac McCarthy (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 15 Mars 2022. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, USA, Roman, Folio (Gallimard), En Vitrine, Cette semaine

Suttree, Cormac McCarthy, trad. américain, Guillemette Belleteste, Isabelle Reinharez, 620 pages . Ecrivain(s): Cormac McCarthy Edition: Folio (Gallimard)

 

Ce livre déferle sur nous comme un flot terrible. Le langage lèche, frappe, blesse – un flot de débris, poétique et trouble. C’est intime et rude, sans cette netteté ennuyeuse et la volonté de clarté que vous trouvez dans n’importe quel roman bien fait. Cormac McCarthy a peu de pitié à partager, pour ses personnages ou pour lui-même. Son texte est brisé, beau et laid, c’est selon. M. McCarthy ne nous bercera pas avec une chanson douce. « Suttree » est comme un bon, long hurlement dans l’oreille.

Les lignes qui précèdent sont de Jerome Charyn : New York Times, 18 février 1979. Il n’est pas de meilleure introduction à ce qui suit.

Suttree est le roman le plus faulknérien de l’auteur le plus faulknérien. Jamais le flux de conscience n’avait retrouvé vie avec l’intensité, la brûlure que lui imprime Cormac McCarthy dans Suttree. Bien sûr, il y aura quelques années plus tard le très beau et très obsessionnel Méridien de sang, mais c’est bien dans Suttree que McCarthy déploie totalement son manifeste littéraire, celui qui proclame la langue comme objet central de la littérature.

Karmina Ultima, Philippe Pratx (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon , le Lundi, 14 Mars 2022. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie, Le Coudrier

Karmina Ultima, Philippe Pratx, septembre 2021, Ill. Odona Bernard, préface Jean-Michel Aubevert, 162 pages, 20 € Edition: Le Coudrier

 

Ce « chant ultime » du dernier Mangbetu, tel que nous le propose Philippe Pratx, se décompose (et nous entraîne) en quatre voyages fondateurs. La prégnance aventureuse, magique, voire mystique, associée aux paysages du périple, ne se départit pas d’une large signification philosophique : les montagnes – la Morte-Terre – les îles de la Nuit – les contrées de la Brume. Vraisemblablement, l’enjeu est ici de mourir et de renaître : « Il fallut bien me résoudre à la quitter, cette pauvre vieille Terre corrompue (…) Ma vie n’est qu’errance. (…) Ceux que je rencontre se lèvent et partent » (p.16-17). Il s’agit aussi de construire, à travers ces voyages décisifs, sa propre « maison intime », et les livres y ont une place centrale, pour ne pas dire qu’ils représentent la vie.

Le Chant liminaire nous dévoile en partie les raisons qui ont poussé le poète à errer : « Si tu veux être heureux, ignore-toi toi-même, sois à toi le perpétuel “autre”, l’alien et le fou de ta conscience ; ne connais non plus jamais tout à fait “les autres” ni le monde (…) J’ai toujours su (…) dans la catastrophe universelle, demeurer réellement moi-même, j’ai toujours su tout de moi-même. (…) Cela est aussi ma souffrance » (p.34-35).

Naissance d'un pont, Maylis de Kerangal (par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard , le Jeudi, 10 Mars 2022. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Verticales

Naissance d'un pont, Maylis de Kerangal, Gallimard, Coll. Verticales, 2010, 317 pages, 19,20 € . Ecrivain(s): Maylis de Kerangal Edition: Verticales

 

J’ai découvert Naissance d’un pont devant une brasserie du Canal Saint-Martin, devant le pont tournant, une fin de matinée un peu plus froide que les autres. Maylis de Kerangal attendait quelqu’un, je venais prendre un café, toutes les deux emmitouflées dans nos manteaux. Je me souviens de la couleur du sien, de l’inattendu et de l’inattention, le sien était boutonné à contre-sens, boutonné en jaloux diraient les Québécois. J’ai aimé d’emblée cette écrivaine pour ce détail-là, un contre-sens, pour la couleur des feuilles en automne sur son vêtement. Et j’ai aussitôt acheté le livre à la librairie tout près. Je n’ai pas pris de café ce matin-là. Car je ne suis pas revenue pour lire le livre dans la brasserie ou lui demander de dédicacer ledit livre. La déranger, hors de question. Nul besoin, le livre entier est une dédicace que l’auteure fait à son lecteur.