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Critiques

Le Mauvais sort (La Malora, 1954), Beppe Fenoglio (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 28 Août 2025. , dans Critiques, La Une Livres, Roman, En Vitrine, Italie, Cambourakis

Le Mauvais sort (La Malora, 1954), Beppe Fenoglio, Ed. Cambourakis, 2013, trad. italien, Monique Baccelli, 111 pages, 9 € Edition: Cambourakis

 

La pauvreté, dans notre monde consumériste, s’entend d’abord comme le dénuement de biens matériels et, par effet de conséquence, de bien-être moral et culturel. Dans ce court et terrible roman, Fenoglio met avec minutie à nu une autre vérité sur l’extrême pauvreté : elle met les hommes en face d’un réel absolu, celui de la condition humaine non atténuée par l’illusion des choses. La pauvreté est la brutalité du réel : point de biais, point de medium, la collision de l’homme avec le monde est frontale. Chaque déclinaison du dénuement sonne comme un glas, le thrène d’une vie. Ainsi, ce roman de la pauvreté prend, page après page, la dimension d’une métaphore universelle, celle du manque, de la perte, de la faille qui fend les hommes et les rend aussi fragiles que pathétiques.

Ça allait mal : la façon de mesurer le manger et d’économiser le bois le montrait bien ; aussi chaque fois que je voyais ma mère sortir ses sous et les compter dans sa main avant de les dépenser, je tremblais, je tremblais vraiment comme si je m’attendais à voir la voûte s’écrouler après qu’on lui eut ôté une pierre.

Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart , le Mercredi, 27 Août 2025. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, L'Harmattan

Le rire de Sade, Essai de sadothérapie joyeuse, Marie-Paule Farina, L’Harmattan 9 avril 2019, 260 pages, 27 euros . Ecrivain(s): Marie-Paule Farina Edition: L'Harmattan

 

« Le rire de Sade ».

Que voilà un titre déroutant, dérangeant ! Volontairement provocateur ?

Associer au rire ce personnage vilipendé, voué depuis plus de deux siècles aux gémonies, accusé (à juste titre ou non, preuves à l’appui ou non, on s’en fiche) de délits sexuels mineurs, ce romancier maudit, interdit, emprisonné, interné, dont les porte-étendards de morale se sont acharnés à pilonner et brûler les écrits, ce marquis présenté comme la personnification extrême du mal, du vice,  comme un individu tellement abominable qu’un terme désignant la pire monstruosité humaine a été forgé à partir de son nom… est-ce seulement imaginable ?

 

« L’irrésistible gaieté avec laquelle Sade raconte des « horreurs », qui en parle ? Qui en rit ? »

Le Mendiant aveugle et autres récits de colportage – Anonyme (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon , le Mardi, 26 Août 2025. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Iles britanniques, Contes, Editions José Corti

Le Mendiant aveugle et autres récits de colportage – Anonyme Éditions José Corti – Septembre 2001 Traduction de l’anglais et postface : Françoise du Sorbier, 272 pages – 17 € Edition: Editions José Corti

 

Parce que leur origine a toujours été et demeurera inconnue, certaines histoires en deviennent d’autant plus fascinantes. On comprend surtout, à travers elles, combien elles sont les bases de notre littérature et combien même elles marquent la trace de sa progression. Tel est l’exemple que veut nous donner, à juste titre, Françoise du Sorbier qui a recueilli ces huit récits anglais, en plus du plaisir évident de les partager avec un lectorat francophone. Il s’avère que deux héros, au moins, nous sont familiers ici : Jack et son fameux haricot magique, ainsi que Tom Pouce, tous deux appartenant à des classiques destinés à l’enfance. Au contraire, les autres protagonistes nous sont quasiment inconnus, et c’est aussi en leur compagnie que les codes du conte dit merveilleux glissent vers une approche beaucoup plus moderne du récit.

La sélection de Françoise du Sorbier, en plus d’être chronologique, met en avant le dessin de ce glissement.

Une désarmée des morts, Jean-Michel Devésa (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 21 Août 2025. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Le Temps des Cerises

Une désarmée des morts – Jean-Michel Devésa – Le temps des cerises – 250 p. – 18 euros – 2025 . Ecrivain(s): Jean-Michel Devésa Edition: Le Temps des Cerises

 

« Les hommes s’étaient persuadés qu’ils incarnaient la force et le savoir transmis depuis plus de quinze générations, le vin c’était une civilisation et ils en étaient les gardiens, ceux-là plastronnaient dans leur virilité, hôte en zinc au dos, ou sur les remorques et les engins, au cuvier autour des pressoirs, et reléguaient aux sécateurs les saisonniers, Ibères Gitans Maghrébins, avec la marmaille et leur compagnes et fiancées. »

 

Une désarmée des morts est le roman d’un domaine viticole, Barrouille, une ancienne chartreuse du Médoc, cette terre subtile du vin de Bordeaux, bercée par la Gironde et l’océan si proches. Une désarmée des morts est aussi le roman de Maurice qui a repris le domaine viticole avec sa mère Hortense, et de Véronique, une fille de la nuit tarifée bordelaise qu’il épouse.

Un rêve américain (An American Dream, 1966), Norman Mailer (par Leon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 20 Août 2025. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, USA, Roman, Grasset

Un rêve américain (An American Dream, 1966), Norman Mailer, Cahiers Rouges Grasset, trad. américain, Pierre Alien, 336 pages, 10,40 € Edition: Grasset

 

Un rêve américain, sous la plume de Mailer, est évidemment un effroyable cauchemar. La violence du propos n’a d’égale que celle de l’écriture, conçue comme une lapidation avec des mots, une logorrhée brutale et morbide. Mailer érige dans ce roman un monument à la gloire de sa propre œuvre, faite de bruit et de fureur, mais il déploie aussi une machine de guerre contre son pays hypocrite qui masque sa violence originelle dans les oripeaux de la liberté et de la réussite. La lecture de cet ouvrage aujourd’hui résonne d’une puissante évocation prophétique de l’Amérique de Donald Trump, furieusement individualiste et libertarienne.

Rojack, le héros du roman, est l’incarnation de cette Amérique : Mailer crée un personnage ambivalent, intelligent et brutal, prototype des contradictions d’une Amérique écartelée entre son vernis de respectabilité et ses pulsions les plus sombres. Il navigue entre culpabilité et autojustification, baigne dans l’hypocrisie morale et l’obsession du pouvoir sous toutes ses formes.