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Critiques

Les Chasseurs-cueilleurs, ou L’Origine des inégalités, Alain Testart (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mardi, 08 Novembre 2022. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Folio (Gallimard)

Les Chasseurs-cueilleurs, ou L’Origine des inégalités, Alain Testart, Folio, mai 2022, 400 pages, 9,40 € Edition: Folio (Gallimard)

Aujourd’hui encore, l’école fait miroiter un « âge d’or » préhistorique, pré-néolithique, celui d’une société de chasseurs-cueilleurs proto-communistes, où l’égalitarisme aurait été la règle. Entre marxisme caricatural et souvenir fumeux du Jardin d’Eden, le tout saupoudré d’un rien de rousseauisme, cette vision est touchante, et, tant au point de vue sociétal qu’au point de vue écologique, l’apparition de la domestication, tant animale que végétale, est décrite comme le moment-clé où tout bascule, du paradis vers l’enfer – outre que cela génère des regrets voire des remords, cela pourrait inciter à un retour illusoire vers ce supposé paradis.

Comme toute vision binaire, historique ou autre, elle laisse songeur, et ce fut le grand mérite d’Alain Testart, en 1982, de publier un essai qui a fait date, Les Chasseurs-cueilleurs, ou L’Origine des inégalités, dans lequel il montrait que le stockage, même s’il ne menait pas de façon mécanique à l’apparition de l’inégalité, était une possibilité d’émergence de cette inégalité. Pour ce faire, son étude, brillante et complète, propose deux champs d’investigation : l’un synchronique, celui de l’ethnologie, l’autre diachronique, celui de l’archéologie, et permet d’ainsi faire dialoguer l’humanité d’aujourd’hui et celle d’hier.

Athéisme et dissimulation au XVIIe siècle, Guy Patin et le « Theophrastus redivivus », Gianluca Mori (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Vendredi, 28 Octobre 2022. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Editions Honoré Champion

Athéisme et dissimulation au XVIIe siècle, Guy Patin et le « Theophrastus redivivus », Gianluca Mori, avril 2022, 414 pages, 68 € Edition: Editions Honoré Champion

 

Aussi loin que l’on puisse remonter, l’humanité a adoré des dieux. Le plus ancien temple connu à ce jour, le mystérieux sanctuaire de Göbekli Tepe (Turquie), transcrit dans la pierre une théologie que l’on devine élaborée, bien qu’incompréhensible en l’absence de textes fondateurs ou de témoignages. Plus nombreuses encore que les religions, les hérésies tentèrent d’en infléchir l’un ou l’autre aspect. La plupart de ces hérésies disparurent avec leur fondateur, parfois même avant lui. D’autres traversèrent l’histoire. Le judaïsme en produisit peu, tandis qu’on a pu compiler des dictionnaires des hérésies chrétiennes, tant elles foisonnèrent.

Face à ces religions qui ne peuvent pas toutes être vraies en même temps, l’athéisme ne constitue pas une hérésie supplémentaire, mais la négation pure et simple de toute divinité et, partant, de toute religion. Sans doute y eut-il des athées en Grèce, à Rome ou durant le Moyen Âge, mais ils s’abstinrent prudemment de publier leurs opinions.

Le célibataire absolu, Pour Carlo Emilio Gadda, Philippe Bordas (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 27 Octobre 2022. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Gallimard, En Vitrine, Cette semaine

Le célibataire absolu, Pour Carlo Emilio Gadda, Philippe Bordas, Gallimard, septembre 2022, 432 pages, 30 € Edition: Gallimard

 

« Je n’avais pas devant moi le visage de Gadda, que je ne connaissais pas, mais le sosie du vieil homme qui m’avait appris à lire, quand j’étais enfant, ce grand-père qui me lisait Le Comte de Monte-Cristo et me gardait sur ses genoux pendant qu’il remplissait ses grilles de mots croisés. Ce n’est pas pour ce que ce titre promettait d’introspection stoïcienne et de pathétique que j’ai acheté La Connaissance de la douleur, mais pour cette ressemblance si frappante avec celui qui m’ouvrait aux mystères de Hugo et Dumas sur la toile cirée d’une cuisine de Corrèze ».

Les grands livres naissent parfois de hasards heureux, de concordances, de combinaisons romanesques qui font se rencontrer des visages, des destins, des styles, des manières d’être, de vivre et donc d’écrire. Ici c’est la rencontre entre le portrait de Carlo Emilio Gadda qui figure en médaillon dans la première édition de La Connaissance de la douleur, publié par les éditions du Seuil et traduit par Louis Bonalumi et François Wahl, et celui du grand-père de Philippe Bordas, le mirage d’une vignette, l’illusion d’une parenté.

À mains nues, Ida Jaroschek (par Luc-André Sagne)

Ecrit par André Sagne , le Mercredi, 26 Octobre 2022. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie, En Vitrine, Cette semaine

À mains nues, Ida Jaroschek, éditions Alcyone, Coll. Surya, mai 2022, 90 pages, 20 €

 

Ce que l’on entreprend à mains nues n’est pas en général chose facile. C’est plutôt un combat à mener, une attaque qu’on lance ou que l’on repousse. Dans tous les cas, il s’agit d’un affrontement direct, sans détour, un face à face où l’on ne peut compter que sur ses propres forces. C’est dire si le nouveau recueil d’Ida Jaroschek, que publient les éditions Alcyone, en s’intitulant précisément « À mains nues », s’annonce, au travers des soixante-treize poèmes qui le composent, comme le récit d’une lutte. La lutte pour ne pas succomber au désespoir, pour résister et défier même les forces négatives devant ce qui abat et bouleverse : la disparition de l’être cher.

Récit éminemment poétique dans lequel la poète continue à s’adresser à cet être de chair et de papier en cherchant « à inventer les peaux invisibles, l’amorce du poème / (…) pour livrer / à la fin des phrases leur vérité brûlante ». Elle veut « gréer le vent à la voix de l’absent / (…) entrer dans l’épais, le possédé / greffer à la langue essors, soubresauts ».

Mon oncle le jaguar & autres histoires, João Guimarães Rosa (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 25 Octobre 2022. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Amérique Latine, Nouvelles, En Vitrine, Cette semaine

Mon oncle le jaguar & autres histoires, João Guimarães Rosa, éditions Chandeigne, 2016, trad. Portugais (Brésil) Mathieu Dosse, 432 p. 22€

 

Ce recueil de nouvelles (Histoires ? Contes ?) constitue un univers à part, tant dans l’œuvre du grand Guimarães Rosa que dans la littérature. Les situations, les scènes, les personnages, les histoires (il y en a neuf) nous mènent au cœur d’un dépaysement absolu, d’un monde stupéfiant, d’une langue propre à l’auteur où les mots sont recomposés souvent, créés de toutes pièces parfois, toujours lumineux cependant dans leur justesse sémantique. Ces neuf contes construisent un univers où les hommes sont au plus près de la Création, en osmose parfaite avec la nature et les animaux, comme dans une sorte de genèse biblique où le vivant forme un tout, indissociable et solidaire.

Bon nombre de ces histoires ont pour héros véritables des animaux. Féroces, domestiques, ennemis, amis, créatures monstrueuses ou fidèles compagnons, tous s’inscrivent dans un lien serré avec les hommes.