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Quand le merle blanc…, Anne Letoré (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart le 03.02.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Quand le merle blanc…, Anne Letoré, Editions de L’Âne qui butine, Coll. Xylophage, 2011, 164 pages, 22 €

Quand le merle blanc…, Anne Letoré (par Patryck Froissart)

 

Cette édition comprend 317 exemplaires numérotés et abondamment illustrés, sous couverture cartonnée ornée d’un dessin en incrustation. Un beau livre, dans la tradition de parfaite finition qui caractérise L’Âne qui butine, maison qu’a co-créée et que dirige Anne Letoré, par ailleurs auteure du présent ouvrage.

Marin, à divers âges de sa vie, est le personnage principal, très anti-héros, ballotté dans les flots aléatoires d’une existence passée à tourner en rond à la recherche du bateau Cassiopée, en référence à l’épouse de Céphée condamnée à tourner sans fin autour du pôle la tête en bas pour avoir osé affirmer que sa fille Andromède était, ô hérésie, plus belle que les Néréides.

C’est à bord de la Cassiopée que le jeune Marin tombe sous l’emprise définitivement implacable de Maîtresse, qui a ordonné à Capitaine, son amant défaillant, de lui dénicher dans un port d’escale un partenaire plus performant. « Pour Elle, j’étais aussi l’homme qui parcourait les bas-fonds des ports où nous accostions, à la recherche de chair fraîche […]. Elle était parfois d’une insatiabilité inouïe », se remémore Capitaine lors de ses ultimes retrouvailles avec Marin.

Venise, Hambourg, Istanbul, île tropicale indéterminée… autant d’étapes extravagantes d’une odyssée passionnelle.

Maîtresse, constamment accompagnée de son merle blanc, hante Marin (et accessoirement Capitaine) tout au long de sa vie, une vie dont on ne nous dévoile que quelques péripéties éparses. Son souvenir et son fantôme l’obsèdent après qu’il a mis fin à un séjour initiatique sur le navire, caractérisé par un dérèglement libidineux époustouflant. Le spectre lui en réapparaît ici et là dans ce qui s’apparente à un délire hallucinatoire mais qui est présenté par la narratrice auteure comme un épisode « normal » de l’itinéraire amoureux du matelot au long cours.

Tout cela ne serait-il que la logorrhée obsessionnelle d’un dément, que la voix intérieure libérée d’un rêveur, que l’incantation erratique d’un poète qui laisse libre flux à son imagination ? Qu’importe ! Qu’on accepte l’invitation au voyage, qu’on se donne le loisir de monter à bord de ce bateau ivre, de cette nef des fous, et de s’abandonner à cette violente dérive, et de se laisser prendre aux chants lancinants et aux étreintes torrides de femmes cougars de hasard, d’une infirmière décomplexée, d’une « authentique » sirène !

C’est par une des apparitions fantastiques, face à Marin et à Capitaine qui viennent de se retrouver dans un dédale de leur vie, du succube et de son merle blanc, dans le cadre irréel, de réminiscence vampirique, d’un château qu’on se complaît à situer dans les Carpates, que débute ce roman poético-fantastique qui se déroule ensuite par va-et-vient narratifs entre retours sur passé et sauts en avant dans l’existence de Marin.

Entrelacs de longs couloirs sombres et bleus. Capitaine et Marin, l’un derrière l’autre, marchent. Un sol de pierres discordantes, noirâtres, où souvenirs et illusions s’incrustent, un jazz syncopé sur les pas d’amoureux éperdus…

Violette, la servante de Maîtresse, le quatrième personnage du récit, tient dans la trame un rôle d’importance croissante, jusqu’à jouer un rôle de premier plan dans quelques divagations d’une truculente impudicité qui agrémentent les rencontres entre les trois autres.

Parenthèse : intertextualité. « Quand le merle blanc ». Ce titre pourrait évoquer « Lorsque le pélican » de Musset, mais la présence du nom de Violette est propice à déclencher plutôt la référence au poème d’Eluard commençant par les mêmes mots et consacré à… Violette Nozières dont les quatre premières lettres du prénom semblent annoncer le présumé viol subi dans l’enfance. C’est à son corps défendant que Marin jeune et vieux se retrouve récurremment « livré et soumis » par Capitaine aux caprices dépravés de la dominatrice et de sa servante.

Coïncidence ?

L’écriture d’Anne Letoré est fluide, tumultueuse, voire torrentueuse lorsque l’auteure se lâche, ce qui n’est pas pour déplaire. La fonction poétique toutefois sous-tend la narration, ponctuée en clôture de chaque épisode de poèmes de forme régulière mais à la prosodie allégrement autant irrespectueuse des règles classiques que le contenu global du roman l’est des normes de la morale en vigueur. Chacun de ces textes toujours constitués de tercets condense la violence des scènes qui les précédent, tout en offrant au lecteur un instant de pause dans le cours effréné d’un récit qui enchaîne les situations les plus inattendues : on reste en effet continûment dans le registre de l’aventure onirique, de l’imaginaire débridé, des comportements fantasques, des décors fantasmagoriques, de la transgression verbale, le tout baignant dans une atmosphère érotique diffuse qui explose ponctuellement en quelques séquences sexuelles foutrement déchaînées.

Chaque épisode est judicieusement illustré d’une gravure en noir et blanc, collage de Philippe Lemaire, dont l’insertion confère à l’ouvrage le charme désuet des éditions d’autrefois.

 

Qui a l’audace de geler nos sirènes,

Musiciennes de nos longues âmes perdues,

Au détour d’un récif qu’il apprenne,

Ce marin égaré, cette fétide murène,

Que les notes blanches de givre aveuglées

Soupirent de vagues et mornes rengaines.

[…]

 

Patryck Froissart

 

En 1999, Anne Letoré crée une maison d’édition tournée essentiellement vers le livre d’artiste et la reliure de création, Editions de L’Âne qui butine. En 2000, sa rencontre avec Christoph Bruneel, relieur et restaurateur de livres, a été déterminante quant à la poursuite de cette activité qui, de loisir occasionnel, est devenue une ligne de vie personnelle. Cette microédition transfrontalière (France-Belgique) aux recettes BIO (Bel Imaginaire d’Origine) a publié jusqu’à ce jour plus de 150 auteurs (France, Belgique wallonne et flamande, Québec, Suisse…) et publié plus de 200 ouvrages. À cette activité d’édition s’ajoute celle de romancière poétesse et l’organisation d’expos, de lectures à thèmes, d’ateliers d’écriture, de reliure, de présentations de la microédition…

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice.

Il a publié : en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP) ; en 2021 : Li Ann ou Le tropique des Chimères (Editions Maurice Nadeau)