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La Une Livres

Ella dans les vagues, Britta Teckentrup (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 14 Octobre 2022. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Jeunesse, La Martinière Jeunesse

Ella dans les vagues, Britta Teckentrup, juin 2022, trad. anglais, Elsa Whyte, 32 pages, 13,90 € Edition: La Martinière Jeunesse

 

La petite fille et le cétacé

Cet album jeunesse placé sous un signe aquatique, les bleus et la liquidité, a été entièrement conçu par Britta Teckentrup (illustratrice et auteure de plus d’une soixantaine d’ouvrages, née à Hambourg, ayant étudié au Royal College of Art de Londres). Une immense baleine indigo ondoie sur la couverture recto verso, portant en surface dans une coque de noix éclairée d’un falot, un minuscule personnage. Et nous voici partis avec le sujet principal du récit, Ella, une petite fille, perdue dans les vagues, dans l’espace infini : « Ella navigue seule sur son petit bateau, loin très loin, au cœur de l’océan ». Les pages de garde dorées annoncent ainsi la plénitude.

Tout d’abord, Ella va traverser des eaux teintées de bleu ciel, de vert prairie puis de noir sidéral, ensuite de bleu nuit et de vert olive. Une puissante explosion chromatique surgit en même temps qu’un appel guttural des fonds marins. Un guide miraculeux (une colombe) projette de la lumière à la fillette qui ne le quitte pas des yeux. Les éléments vont se déchaîner, tourbillonner, éclaboussant la frêle embarcation ! Il faudra à Ella trouver en elle confiance et courage.

Sonia Mossé, une reine sans couronne, Gérard Guégan (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 13 Octobre 2022. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, En Vitrine, Cette semaine

Sonia Mossé, une reine sans couronne, Gérard Guégan, Editions Le Clos Jouve, septembre 2022, 102 pages, 19 € . Ecrivain(s): Gérard Guégan

 

« La photo de Sonia que fit Wols le lendemain impressionnera l’ambassadeur du Reich en poste alors à Paris. Il verra en elle, ironie du sort, la parfaite représentation de la beauté germanique et parviendra à convaincre le directeur d’un hebdomadaire berlinois de la publier en bonne place.

Ainsi allait la vie à la veille d’une nouvelle grande tuerie ».

De livre en livre, de héros anonymes en héros invisibles, Gérard Guégan poursuit son roman du siècle passé, celui des surréalistes, des écrivains indomptables, des communistes perdus, des traîtres et des absents, des révoltés curieux, des goûteurs du monde, des amours, des guerres et des révolutions. Après avoir écrit un admirable portrait de Théodore Fraenkel (1), il se glisse à nouveau dans ces temps troublés et troublants, inventifs et terrifiants : les années trente.

Clara lit Proust, Stéphane Carlier (par Martine L. Petauton)

Ecrit par Martine L. Petauton , le Mercredi, 12 Octobre 2022. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Gallimard

Clara lit Proust, Stéphane Carlier, Gallimard, Coll. Blanche, septembre 2022, 192 pages, 18,50 € . Ecrivain(s): Stéphane Carlier Edition: Gallimard

 

 

« Proust, avant, ce nom mythique était pour elle comme celui de certaines villes – Capri, Saint-Pétersbourg, où il était entendu qu’elle ne mettrait jamais les pieds ».

Jouissif en diable le petit livre ! On s’émeut, on sourit, on rit – beaucoup, et ma foi, on relit Proust par les yeux ébahis de Clara. Ce genre de livre, et d’histoire un peu culottés, peut faire pschitt une fois le regard détourné vers d’autres centres d’intérêt aussi vite éteints qu’allumés, propres aux rentrées littéraires. Cela aurait peut-être été le cas ailleurs, mais il faut compter avec Stéphane Carlier, son art de raconter, son écriture vivifiante et fort maîtrisée, son respect surtout pour Proust et toutes les Clara du monde.

Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 11 Octobre 2022. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Folio (Gallimard)

Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar, Folio, 316 pages . Ecrivain(s): Marguerite Yourcenar Edition: Folio (Gallimard)

 

Commencer ce roman constitué in extenso d’un flux de conscience de l’empereur Hadrien par son corps physique – malade, mourant – annonce clairement le choix fondamental de Marguerite Yourcenar : elle met en scène un homme – Vir,-is – pas le maître du monde. Un homme, un mortel, loin de l’immortalité proclamée par la vox populi aux empereurs romains déifiés.

Ainsi d’emblée, Yourcenar pose la surdétermination de ces mémoires imaginaires : la solitude d’Hadrien dans un monde romain qui n’a plus de dieux – les dieux antiques se sont peu à peu effacés des croyances populaires – et pas encore de Dieu : le christianisme est alors considéré par Rome comme une secte fanatique sans avenir. Le ciel est vide. Et la Rome matérielle et politique l’est autant : la République et ses figures illustres sont loin avec ses Caton, Cicéron, Agrippa. Les règnes de Néron et Caligula ont dévasté la fonction des empereurs, la livrant au bon vouloir ou à la folie des Princes. Les Barbares sont aux frontières, affaiblissant par leurs coups de boutoir les armées romaines et la Pax Romana, base du rayonnement de Rome sur le monde occidental connu.

Apocalypse managériale, Promenade à Manhattan de 1941 à 1946 puis au-delà, François-Xavier de Vaujany (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 10 Octobre 2022. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais, Les Belles Lettres

Apocalypse managériale, Promenade à Manhattan de 1941 à 1946 puis au-delà, François-Xavier de Vaujany, février 2022, 596 pages, 25 € Edition: Les Belles Lettres

 

Karl Jaspers parlait d’âge axial (Achsenzeit) pour désigner une période de l’histoire humaine qui vit un bouleversement sans précédent et sans retour possible de la pensée. « Des idées similaires, voire des courants religieux entiers, apparaissent en des points éloignés du globe, sans que l’on puisse distinguer une quelconque filiation intellectuelle ou politique directe. Par exemple, le Bouddha en Inde, Confucius en Chine, Zoroastre en Perse, Jérémie en Israël et Pythagore en Grèce, furent presque contemporains. Tout se passe comme si leurs enseignements avaient pris place le long d’un axe du monde » (Martin Mosebach). Bien entendu, les historiens ont tenté d’élargir la notion, se demandant si l’humanité n’aurait pas connu d’autres « ères axiales », comme par exemple le XVIIIe siècle, mais les idées débattues au Siècle des Lumières étaient soit directement chrétiennes (« all the men of the Enlightenment were cuckoos in the Christian nest », écrivait Peter Gay), soit inspirées d’hérésies chrétiennes. Ils ont également suggéré que 1968 pourrait avoir constitué une « année axiale », ce qui n’est pas impossible.