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La Une Livres

Jésus-la-Caille de Francis Carco (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham , le Jeudi, 02 Juillet 2026. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Bouquins (Robert Laffont)

Francis Carco, Romans, édition établie et présentée par Jean-Jacques Bedu et Gilles Freyssinet, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2004, 1230 pages, 31 euros Edition: Bouquins (Robert Laffont)

 

On entre avec aisance dans Jésus-la-Caille, premier roman publié en janvier-février 1914 dans Le Mercure de France d’Alfred Vallette et Rachilde par Francis Carco qui deviendra ensuite, à l’instar de son presque exact contemporain Pierre Benoit, un écrivain à succès. L’efficacité narrative, la manière dont les principaux personnages sont introduits (Jésus-la-Caille, Pépé-la-Vache, le Corse, Fernande…) et dont l’intrigue est nouée (arrestation et emprisonnement de l’« homme » de la Caille, Bambou) rendent la lecture plaisante. On s’aventure dans un milieu (celui, montmartrois, des souteneurs, des « pierreuses » et des « jésus ») pour nous, à cent douze ans de distance, exotique. Il y a un dépaysement propre à provoquer la songerie, voire la nostalgie.

Une gêne, une frustration qui n’est pas tout à fait une déception apparaissent toutefois, cette visite des quartiers interlopes circa 1910 prenant vite un aspect « muséal ». On retrouve les contradictions du pittoresque (social et historique en l’occurrence) en littérature : il charme d’abord puis lasse par manque de profondeur, de consistance.

Saturne (Saturno), Eduardo Halfon (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 01 Juillet 2026. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Amérique Latine, Roman, En Vitrine, Quai Voltaire (La Table Ronde)

Saturne (Saturno), Eduardo Halfon, traduit de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, La table Ronde quai Voltaire, mai 2026. 75 p. 12,50 € . Ecrivain(s): Eduardo Halfon Edition: Quai Voltaire (La Table Ronde)


Une novella ou un court roman qui marque l’entrée d’Eduardo Halfon en littérature en 2003. Et quelle entrée !

C’est une lettre au père, une lettre au nom-du-père plus qu’à l’homme dont l’expéditeur est le fils. Les règlements de compte des fils au Père sont toujours inscrits dans le symbolique, dans l’espace étroit qui fait du nom un héritage, une dette et un grief. Ici le grief emporte tout. Cette missive est un condensé d’amertume, de misère morale, de désolation. Le père n’a pas su, n’a pas pu, n’a pas voulu. Son absence symbolique aux yeux du fils est abîme, trou, béance. La trace de Kafka est manifeste.

IL n’a rien entendu du fils. Pire, IL n’a rien écouté. IL a laissé le fils se coltiner seul au réel, à la base et à la dure. IL n’a jamais baissé les yeux vers le fils, jamais baissé l’oreille. IL a régné de toute sa hauteur, comme un dieu terrible aveugle et sourd pour sa création : Saturne, le dieu qui dévorait ses enfants à la naissance pour qu’aucun ne le détrône.

Dictionnaire critique des contes, Jean-Loïc Le Quellec (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mardi, 30 Juin 2026. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais

Dictionnaire critique des contes, Jean-Loïc Le Quellec (Dir.), CNRS Éditions, 1092 pages, 45 €

 

On connaît de Jean-Loïc Le Quellec deux précieux ouvrages relatifs à la mythologie, l’indispensable Dictionnaire critique de la mythologie et le précieux Avant nous le déluge ! – en guise de compléments, on peut s’offrir les ouvrages de son élève Julien D’Huy, et on est paré pour une vision sérieuse, scientifique dirais-je, de ce qu’est un mythe et des principaux motifs mythologiques à travers la planète au fil des millénaires. C’est la même vision d’ordre scientifique qui est proposée dans le présent Dictionnaire critique des contes, publié lui aussi sous la direction de Le Quellec. Tant mieux, car en une époque où tout se confond et où, surtout, le conte est à la mode au travers d’activités sporadiques voire de festivals mais parfois pour des résultats plus sympathiques (hem…) que réellement intéressants, il peut être de bon ton de se mettre d’accord sur les termes employés afin de mieux se comprendre – on célébrera ainsi, parmi d’autres, l’article « Conte populaire / Conte littéraire », qui permet de clarifier une différence élémentaire en apparence.

Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996, Joseph Brodsky (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 29 Juin 2026. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Russie, Poésie, Gallimard, En Vitrine

Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996, Joseph Brodsky, éd. Poésie/Gallimard, 480 p., 2026, 11,40€ Edition: Gallimard

Du quotidien à l’infini

Devant les richesses de signes, de formes, de significations, de cultures, de spiritualités, il est difficile de ne suivre qu’un des éléments parmi d’autres, tant la lecture de cette volumineuse anthologie en devient sporadique, voire erratique, ne parvenant pas toujours à englober toute cette polygraphie. Donc, une seule attitude demeure : celle de l’humilité devant celui qui fut Prix Nobel de Littérature en 1987. Ce qui reste à la fin du recueil, qui balance souvent dans une ironie grave, c’est la musicalité. L’on pourrait rapprocher cette prosodie de la musique de Chostakovitch, avec ce côté un peu moqueur et très intelligent.

L’on pourrait aussi deviner l’influence de techniques surréalistes – même si je ne connais pas la relation de Brodsky avec le surréalisme. Et puis, cette fois-ci avec certitude, cette poésie en quête de liberté se fixe des limites formelles : l’élégie, le sonnet, les stances, des sextines approximatives, souvent des strophes de 4, 6, 3 ou 8 vers régulières.

Les amours de George – Stéphane Guégan (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Jeudi, 25 Juin 2026. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

Les amours de George – Stéphane Guégan – Gallimard – 176 p. – 19 euros – 07/05/26. Edition: Gallimard


« L’enfance s’en était allée. Ne restait qu’un trésor de souvenirs, et une poignée de fantômes. Revenue à Nohant, aux grands arbres du parc, aux chiens, aux chevaux et à ses anciens compagnons de jeu, autorisée à brader l’uniforme du couvent contre de pimpantes petites robes à la mode de la Restauration. Aurore s’étonnait de jouir autant des choses et des êtres dont le couvent l’avait coupée. »

Il y a 150 ans, le 8 juin 1876, disparaissait George Sand, à l’âge de 71 ans après avoir traversé le XIX° siècle avec passion, force et style. La passion, la force et le style fondent Les amours de George. Le corps est une affaire de langue, celui de George Sand se livre à ses amours, comme elle livre sa langue à ses romans, cette langue qui porte en son sein toute l’aventure du classicisme littéraire, voir et écrire, ne croire qu’en la justesse, la musique intérieure de la phrase, tout autant qu’en la force de l’étreinte, et ne jamais oublier l’attraction des fleurs.