Identification

La Une Livres

Une poignée de vies, Marlen Haushofer (par Patrick Devaux)

Ecrit par Patrick Devaux , le Mercredi, 08 Juillet 2020. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Langue allemande, Roman, Actes Sud

Une poignée de vies, Marlen Haushofer, janvier 2020, trad. allemand, Jacqueline Chambon, 192 pages, 19 € Edition: Actes Sud

Il y a dans ce roman écrit en 1955 une vivacité et une intelligence d’écriture (et presque sans doute une « seconde » écriture pour la traduction) qui rendent cette œuvre pérenne. Il est vrai que les émotions humaines, les sensations d’épreuves de vie pour soi ou par secousses sur notre vie propre par autrui n’ont pas d’âge. On reconnaît dans ce roman cette société un peu traditionnelle, voire cléricale qui transparaît entre les lignes écrites il y a plus de 60 ans.

Quelle brillanté efficacité à vouloir démontrer ce mécanisme qui, sans le savoir, mène les êtres parfois au-delà d’eux-mêmes ! La protagoniste principale, revenant sur ses traces, avec aussi le brillant jeu d’une boîte de photos retrouvées, tente de dénouer les instants qui l’ont fait basculer d’une vie à l’autre presque sans s’en rendre compte, avec un certain détachement pour les êtres et ce, dès l’enfance :

« La première année elle aima les nonnes ou certaines filles à peu près comme un entomologiste aime les cafards qu’il classe dans sa collection. Sa tendresse allait toujours aux choses, surtout au mûrier de la cour qu’elle caressait à la dérobée pendant la récréation. Il était lié à son ancien monde rempli de bonnes et de méchantes pierres, d’arbres et de fleurs ».

Tu la baises, Anne Perrin (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mercredi, 08 Juillet 2020. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Z4 éditions

Tu la baises, 2019, 148 pages, 14 € . Ecrivain(s): Anne Perrin Edition: Z4 éditions

 

Anne Perrin et le vertige de l’amour

Se retrouve ici la problématique chère à Beckett : le livre aux frontières de toute constitution digne de ce nom. Du cadavre de la vie de L’Innommable, quelque chose bouge encore en un lieu à la fois d’avant et d’après-monde. A ce titre, si toute œuvre est une machine à remonter le temps, dans ce livre elle ne peut fonctionner qu’en détraquant ce qui existait avant elle.

Existe ainsi un vertige littéraire. La fiction laisse apparaître une expérience décisive de la perte poussée à bout en une sempiternelle pénombre, là où Anne Perrin tente de fuir la narration classique à travers des fragments d’histoires et d’images sourdes, afin que surgisse un corpus « sonore » au besoin en manque d’hygiène bien-pensante. Là où prise de court, la narratrice croit attraper l’amour bien qu’elle sache confusément que c’est là une farce suprême.

Récits d’un jeune médecin, Mikhaïl Boulgakov (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 07 Juillet 2020. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Russie, Récits, Le Livre de Poche

Récits d’un jeune médecin, Mikhaïl Boulgakov, 1925, trad. russe, Paul Lequesne, 158 pages Edition: Le Livre de Poche

 

Ces récits – à peine mâtinés de fiction – datent de 1925 mais racontent une période située en 1917. Quelle date ! Le jeune médecin / Boulgakov, tout juste diplômé, va occuper son premier poste dans une unité de soin perdue au cœur de nulle part. C’est la campagne russe, ses paysans primaires, la boue, la glace, le froid, la neige, la solitude. Le jeune moscovite subit de plein fouet le choc culturel et géographique, loin des lumières de la capitale, des cafés aux discussions passionnées, des théâtres et du bouillonnement intellectuel qui accompagne l’imminence de la Révolution d’Octobre. Il subit aussi et surtout l’affrontement à ses premiers pas de clinicien, terrifié par son inexpérience, la peur de ne pas savoir faire, l’ahurissement devant les personnages improbables qui se présentent à son auscultation, parés de maladies ou de blessures inconnues ou presque du débutant.

Boulgakov adopte le plus souvent le ton de l’autodérision pour nous conter ses chaotiques premiers pas. A quelques années de distance, il revoit avec tendresse et un brin de nostalgie ce qui, en son temps, ressembla à un chemin de croix. Dès l’arrivée à ce qui sera sa demeure pendant trois années, dès le voyage qui y mène, le pauvre médecin sait qu’il entre dans un autre monde, un monde inconnu dont il n’avait pas la moindre prescience.

Les Rêveries du promeneur solitaire, Cartes à jouer, Jean-Jacques Rousseau (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mardi, 07 Juillet 2020. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Classiques Garnier

Les Rêveries du promeneur solitaire, Cartes à jouer, édition d’Alain Grosrichard et François Jacob, 1156 pages, 32 € . Ecrivain(s): Jean-Jacques Rousseau Edition: Classiques Garnier

 

Même si les Rêveries ne font point partie de ces œuvres qu’on estime devoir relire tous les ans, ceux – encore nombreux, on l’espère – qui les ont lues conservent le souvenir d’un petit volume. Aussi n’est-ce pas sans surprise qu’on se retrouve en possession d’un livre dépassant le millier de pages, épais de cinq centimètres. Ce n’est certes pas une édition grâce à laquelle on prendra contact pour la première fois avec le texte de Rousseau. Bien que cet ouvrage ait été imprimé au format des éditions dites « de poche », nous sommes en présence d’un monument d’érudition haut de gamme. Qualifier une édition savante de « définitive » a un arrière-goût prétentieux de publicité mal faite ; mais peut-être est-ce ici le cas. Une telle entreprise exige évidemment une introduction : celle-ci, longue de 90 pages, a été ficelée de façon bizarre, en forme de dialogue imaginaire. On doit y regretter la présence d’anglicismes à la mode (ne sait-on plus écrire sans eux ?).

L’esprit européen en exil, Essais, discours, entretiens 1933-1942, Stefan Zweig (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Lundi, 06 Juillet 2020. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Langue allemande

L’esprit européen en exil, Essais, discours, entretiens 1933-1942, éditions Bartillat, janvier 2020, trad. Jacques Le Rider, 415 pages, 22 € . Ecrivain(s): Stefan Zweig

 

Zweig, un idéaliste en proie à l’enténèbrement des consciences

Comment ne pas penser au suicide de Stefan Zweig lorsqu’il écrit en 1933 : « L’adulte a le devoir, même quand il est profondément blessé, de ne pas se déclarer vaincu ». Pour quel motif irréméable, dès lors, l’écrivain autrichien abdiqua-t-il deux lustres plus tard, sa femme Lotte allongée auprès de lui et une fiole vide de véronal posée sur le chevet ? La singularité intime et profonde d’un être se dérobe souvent à la raison, et la psyché, que Zweig n’a cessé lui-même d’explorer dans ses nouvelles et ses essais biographiques, notamment via le déferlement de passions impérieuses et dévastatrices, recèle maints mystères qui rendent l’éclaircissement étiologique d’un suicide passablement aléatoire.