Identification

La Une CED

L'écriture de Christine Angot (A propos d'"une semaine de vacances")

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 26 Septembre 2012. , dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes, La rentrée littéraire

 

L’écriture de Christine Angot : une instance mémorielle devenue tout entière écriture (Une semaine de vacances, Flammarion, 100 p., 14 €, et L’Inceste, Stock, 1999, 216 p.)

 

Angot est tenaillée dans ce court roman par un souci constant de dire le plus précisément possible la façon dont les événements évoqués dans L’Inceste (« […] la sodomisation, la voiture, le sucer dans la voiture, lui manger des clémentines sur la queue, tendue, le voir aux toilettes […] le jour où on n’est pas allés à Carcassonne ») sont advenus, la mettant à mort en tant qu’être, la réifiant totalement, elle devenue seul objet de désir, cassé, entièrement cassé entre les mains de celui qui cherche – du moins dit chercher – à ne pas lui faire mal physiquement et qui en la réduisant entièrement à un seul objet de désir, à un seul objet qu’il veut entièrement dédié à son plaisir, la tue. Lui, son père.

« Elle lui dit qu’elle adore le voir mais qu’elle ne peut pas s’empêcher d’avoir un peu peur, pour son avenir ».

Du théâtre divisionniste

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 24 Septembre 2012. , dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

 

Manifeste pour les faits et objectifs de l’écriture théâtrale divisionniste.

 

Un théâtre divisé.

Coupé, assemblé par le jeu des euphonies, quitte à décaler le sens de tout discours.

Diviser ce que nous sommes est ce que le théâtre doit montrer.

Homme moderne, pris dans le flux coupé des séquences de l’information, dans la moiteur des humeurs et de son obscurité.

Et là un texte de théâtre qui prône des situations brèves, inachevées, sans rapports, et qui les appréhende violemment comme est violente la vie.

Sans exclure les grands mythes.

Sans perdre le courant épique de la grande histoire.

Art de consommer - 4

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 21 Septembre 2012. , dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

 

La piste est éblouie de tâches de lumière multicolore de formes géométriques. Une fille, un verre à la main, se déhanche, comme au ralenti, ses mouvements ayant quelque chose d’hypnotique, les hommes laissent mourir leurs regards sur son déhanché, ses gestes sont de plus en plus lents.

La musique s’arrête, elle retourne s’asseoir à une banquette en titubant légèrement.

Edouard Baer, un génie en soirée, meilleur en impro que dans ses films (les réalisateurs le laissent d’ailleurs souvent libre d’agir face à la caméra comme il l’entend) que l’on devrait filmer soirée après soirée, après quoi l’on publierait les meilleurs moments en DVD (il y en aurait beaucoup : il faudrait penser à les éditer sous forme de coffret, dont le livret serait préfacé par Frédéric Beigbeder), imitant Laurent Gerra imitant Bernard Pivot.

Stéphane M*** parlant avec une étudiante de Pari IV ou une étudiante de la Sorbonne hochant la tête avec régularité, très près. De loin, il était difficile de faire la distinction.

Stéphane M*** était l’animateur de la revue B***. Il n’était pas qu’homosexuel. Coucher avec des jeunes étudiantes de Science Po ou de Paris IV persuadées d’avoir à apporter une pierre au grand édifice de la littérature française, et peut-être, mondial, était davantage qu’un loisir. C’était un sacerdoce.

Le contre-Meursault ou l'Arabe tué deux fois

Ecrit par Kamel Daoud , le Mercredi, 19 Septembre 2012. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

« Bon Dieu comment peut-on tuer quelqu’un et lui ravir même sa mort ? C’est mon frère qui a reçu la balle pas lui ! C’est Moussa, pas Meursault non ? Il y a quelque chose qui me tue dans ce qui a tué mon frère. Personne, même après l’Indépendance, n’en a cherché le nom, le lieu, la famille restante, les enfants possibles. Personne. Tous sont restés la bouche ouverte sur cette langue parfaite et tous ont presque déclaré leur fraternité avec la solitude du meurtrier. Qui peut aujourd’hui me donner le vrai nom de Moussa ? Qui sait quel fleuve l’a porté jusqu’à la mer qu’il devait traverser à pied jusqu’au jugement dernier de sa propre religion ? Qui sait si Moussa avait un revolver, une philosophie, une tuberculose, des idées ou une mère et une justice ? Qui est Moussa ? C’est mon frère. C’est là où je voulais en venir. Te raconter ce que Moussa n’a jamais pu raconter, vivant ou tué. Mort ou coincé entre la mort et les livres. Est-ce que tu as le livre sur toi ? D’accord, fais le disciple et lis-moi les premiers passages. C’est pour toi que je te demande ça. Moi je la connais par cœur, je peux te la réciter mieux que Moussa si Dieu nous le renvoie pour trois jours. C’est un cadavre qui a écrit : on le sait à sa façon de souffrir du soleil ou de ne pas surmonter l’éblouissement des couleurs et les angles durs de la lumière. Dès le début, on sent ce salopard de Meursault à la recherche de mon frère. Pas pour le rencontrer mais pour ne jamais le faire. Tout le monde s’y est mis par la suite et depuis cinquante-six ans.

Shining, le Labyrinthe du dedans

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Samedi, 15 Septembre 2012. , dans La Une CED, Les Chroniques, Côté écrans

 

Revoir, après des années d’abstinence, le « Shining » de Stanley Kubrick, a quelque chose du « déjà vu », bien sûr, mais surtout de la découverte absolue. Un peu comme si, de s’être détaché de la trame narrative depuis assez longtemps, de l’avoir intégrée dans sa mémoire inconsciente, nous libérait en quelque sorte de toute contrainte de lecture directe.

 

Fable onirique sur les entrelacs étranges de l’espace et du temps, conte pour enfants (dans son effroyable cruauté) tressé des fils de l’espoir et du malheur, « Shining » déploie les lignes parallèles d’une redoutable machine narrative et d’un conte symbolique à échos vertigineux. A la topographie centrale du Labyrinthe, métaphore hallucinée et hallucinante qui structure le film et son écriture, font pendants et miroirs les topologies croisées des relations entre personnages, du rapport d’un homme à son écriture (Jack Torrance se veut « écrivain ») et de la scansion alternée du temps et du désir humain.